Il y a exactement quatre-vingts ans, en juin 1917, la révolution russe
arrivait à un tournant : encore quelques mois et, le 25 octobre, sous la
direction du Parti bolchevique, du parti de Lénine et de Trotsky,
l’insurrection prolétarienne triomphera à Petrograd ; le 2ème Congrès pan-russe des soviets proclamera : "les pleins
pouvoirs du Comité exécutif central conciliateur ont expiré. Le gouvernement
provisoire est déposé. le Congrès prend le pourvoir en
main" ; le pouvoir des soviets sera établi : l’événement le plus
important à ce jour de l’histoire de l’humanité.
Mais en juin 1917, quatre mois après la chute du tzar, quatre mois après la
révolution de Février, rien n’est encore tranché et Lénine publie le 2
juin, dans la Pravda n° 62, un article dont le titre est en forme de question :
"La dualité du pouvoir a-t-elle disparu ?".
A cette question, Lénine répond aussitôt :
"Non, la dualité de pouvoir subsiste. La question capitale de toute révolution, la question du pouvoir, est, comme par le passé, en suspens, dans un état instable, manifestement transitoire".
Et Lénine précise :
"La dualité du pouvoir
subsiste. Le gouvernement des capitalistes reste un gouvernement des
capitalistes, bien qu’on lui ait donné un appoint sous la forme
d’une minorité de populistes et de mencheviks. Le soviet demeure
l’organisation de la majorité. Les chefs populistes et mencheviks se
démènent dans leur impuissant désir de s’asseoir entre deux
chaises".
Comment régler la question ? Comment faire pour que les
Soviets prennent le pouvoir, tout le pouvoir ? La réponse de Lénine est
d’une absolue clarté : "Il n’y a pas de solution en dehors
de la décision prise par la majorité ouvrière et paysanne contre la minorité
capitaliste".
Autrement dit : les masses ouvrières et paysannes organisées dans les
Soviets ont les moyens, potentiellement, objectivement, de prendre tout le
pouvoir en détruisant l’État des capitaliste,
mais, subjectivement, elles ne sont pas encore acquises à la perspective
politique qui est celle du Parti bolchevique. Celui-ci est encore minoritaire
dans les Soviets. Sa tâche centrale n’est donc en aucun cas de pousser à
l’insurrection - bien que celle-ci soit inévitable et nécessaire à un
moment donné - mais de gagner la majorité des soviets : conquérir les masses
pour conquérir le pouvoir.
C’est à cela que doit s’attacher le parti bolchevique. Encore
fallait-il que le parti bolchevique soit lui-même tout entier ordonné sur cette
orientation ; en juin 1917, cela est tout juste le cas. Rentré en Russie en
avril 1917, Lénine a dû aussitôt mener une vigoureuse bataille politique contre
la direction "de l’intérieur" du Parti, pour imposer son
orientation, laquelle est résumée dans les désormais célèbres "Thèses
d’avril". Et ce n’est qu’au début juin 1917 que sont
édités, pour l’ensemble des militants, "les textes pour la révision
du programme du Parti", textes qui mettent en accord l’ancien
programme avec les tâches de l’heure telles qu’elles sont définies
dans les "Thèses d’avril".
Ainsi donc, si la conquête du pouvoir, si la destruction de l’appareil
d’État ancien et l’instauration du pouvoir
des soviets passait par la conquête des masses, le préalable en fut la mise en
ordre de combat politique du parti bolchevique, l’adoption du programme
politique indispensable. (Un prochain article de CPS reviendra en particulier
sur la signification et l’importance de ces "Thèses
d’avril"). Dès que ce fut fait, le parti bolchevique put jouer son rôle, faute de quoi la révolution d’Octobre n’aurait pu être victorieuse.
PARTI
BOLCHEVIQUE, SOVIETS ET RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE
Vingt ans plus tard, alors que la bureaucratie stalinienne avait détruit le
parti de Lénine et de Trotsky, que l’État ouvrier avait été transformé en État ouvrier
bureaucratisé, Trotsky réaffirmait :
"Le prolétariat ne peut
prendre le pouvoir qu’à travers son avant-garde. En soi, la nécessité
d’un pouvoir d’État provient de
l’insuffisance du niveau culturel des masses et de leur hétérogénéité.
C’est au sein de l’avant-garde révolutionnaire, organisée en parti,
que se cristallise l’aspiration des masses à obtenir leur émancipation
.Sans la confiance de la classe en son avant-garde, sans le soutien de la
classe à l’avant-garde, il ne peut pas être question de prise du pouvoir.
En ce sens, la révolution et la dictature prolétarienne sont la tâche de la
classe tout entière, mais seulement sous la direction de l’avant-garde de
la classe. C’est seulement le parti qui donne un contenu révolutionnaire
à cette forme. C’est démontré par l’expérience positive de la
révolution d’Octobre et par l’expérience
négative d’autres pays (Allemagne, Autriche, finalement Espagne).
Personne n’a montré en pratique ni essayé d’expliquer précisément,
par écrit, comment le prolétariat peut s’emparer du pouvoir sans la
direction politique d’un parti qui sache ce qu’il veut."
Il précisait également :
" Le parti bolchevique a
montré dans l’action la combinaison de l’audace révolutionnaire la
plus grande et du réalisme politique. Il a, pour la première fois, établi,
entre l’avant-garde et la classe, l’unique rapport qui puisse
assurer la victoire. Il a prouvé par l’expérience que l’alliance
entre le prolétariat et les masse opprimées de la
petite bourgeoisie rurale et urbaine n’est possible qu’à travers la
défaite politique des partis petits-bourgeois traditionnels. Le parti
bolchevique a montré au monde entier comment mener à bien insurrection armée et
prise du pouvoir. Ceux qui opposent l’abstraction des soviets à la
dictature du parti devraient comprendre que c’est seulement grâce à la
direction bolchevique que les soviets ont été capables de sortir de la boue
réformiste et d’atteindre la forme d’État
du prolétariat. le parti bolchevique a réalisé au
cours de la guerre civile une combinaison correcte de l’art militaire et
de la politique marxiste. Même si la bureaucratie stalinienne réussissait à
détruire les fondements économiques de la société nouvelle, l’expérience
de l’économie planifiée sous la direction du parti bolchevique serait
entrée pour toujours dans l’Histoire comme
l’un des plus grands enseignements de l’humanité (...).
" Le parti bolchevique n’a pu
réaliser ce magnifique travail "pratique" que parce qu’il fut à
chaque pas éclairé par la théorie. Le bolchevisme n’a pas créé cette
théorie : elle lui a été fournie par le marxisme. Mais le marxisme est la
théorie du mouvement, pas de la stagnation. Seuls des événements à une échelle
historique énorme pouvaient enrichir la théorie elle-même. Le bolchevisme a
fait au marxisme une contribution précieuse avec son analyse de l’époque
impérialiste comme l’ère des guerres et des révolutions ; de la démocratie
bourgeoise à l’époque du déclin de l’impérialisme ; de la
corrélation entre la grève générale et l’insurrection ; du rôle du parti,
des soviets et des syndicats dans la période de la révolution prolétarienne ;
avec sa théorie de l’État soviétique, de
l’économie de transition, du fascisme et du bonapartisme à l’époque
du déclin du capitalisme ; et finalement avec son analyse de la dégénérescence
aussi bien du parti bolchevique lui-même que de l’État
soviétique. Qu’on nous désigne une autre tendance qui ait ajouté quelque
chose d’essentiel aux conclusions et aux généralisations du bolchevisme
" (Bolchevisme et stalinisme - 1937. Œuvres
T.14 p.351 et 356)
LE PARTI : PRODUIT ET ENJEU DE LA LUTTE DES CLASSES
Indispensable à la victoire de la révolution d’Octobre,
le parti bolchevique, son programme, ne sont pas sortis ex-nihilo
de l’Histoire en Février 1917, ni de la tête
d’un quelconque démiurge. Le combat pour le construire fut, en Russie
même, un long combat, lequel combat s’inscrivait dans le cadre de la IIème Internationale et à la suite des combats antérieurs
du prolétariat pour s’organiser en parti. Et tout au long de son
histoire, il fut un enjeu de la lutte des classes. Trotsky
rappelle sur ce point que le bolchevisme n’est pas sorti
" tout
armé du laboratoire de l’histoire" et que
"l’histoire de la lutte entre Bolcheviks et Mencheviks est aussi
l’histoire d’incessantes tentatives d’unification. Quand
Lénine rentre en Russie, en 1917, il fit un dernier effort pour traiter avec
les Mencheviks-internationalistes.
" Lorsque je rentrai d’Amérique, en
mai, la majorité des organisations social-démocrates
en province se composait de Bolcheviks et de Mencheviks unifiés. A la
conférence du parti qui avait eu lieu en mars 1917, peu de temps avant
l’arrivée de Lénine, Staline prêchait l’union avec le parti de Tsérételli. Même après la révolution d’Octobre, Zinoviev, Kamenev, Rykov, Lounatcharsky
et des dizaines d’autres luttèrent avec acharnement pour une coalition
avec les socialistes-révolutionnaires et les Mencheviks.
" (Ma vie p.264).
Le bolchevisme lui-même, notamment de 1907 à 1910 puis de
nouveau de 1914 à 1916 a connu toute une série de ruptures, de scissions,
d’abandons individuels ou en groupes, en relation même avec les
mouvements de la lutte des classes, des reculs momentanés du prolétariat en
particulier.
C’est un tel parti bolchevique que Lénine rentré en Russie en 1917,
entreprit de réarmer politiquement pour qu’il puisse faire face à ses
tâches immédiates..
UN PARTI POUR LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE
Le mouvement ouvrier russe est né d’un développement tardif du
capitalisme russe. Les premiers cercles marxistes se constituent dans les
années 1883-1898, marqués d’abord par la lutte contre le populisme. Très
vite Lénine joue un rôle décisif pour définir programmatiquement
et organisationnellement un parti révolutionnaire. La
publication de l’Iskra dés les années 1900-1903
a comme but de " concourir au développement et à l’organisation
politique de la classe ouvrière". La publication de " Que Faire ? "
en 1902 marque un jalon dans la constitution d’un parti centralisé de
révolutionnaires professionnels mettant fin au " dilettantisme
artisanal". Les principes, bien connus depuis, sont nettement fixés :
" J’affirme : 1)
qu’il ne saurait y avoir de mouvement révolutionnaire solide sans une
organisation de dirigeants stable et assurant la continuité du travail ; 2) que
plus nombreuses sont les masses entraînées spontanément dans la lutte, formant
la base du mouvement et y participant, et plus impérieuse est la nécessité
d’avoir une telle organisation, plus cette organisation doit être solide
(sinon il sera plus facile à n ‘importe quel démagogue d’entraîner
les couches arriérées des masses) ; 3) qu’une telle organisation doit se
composer principalement d’hommes ayant pour profession l’activité
révolutionnaire ; 4) que, dans un pays autocratique, plus nous restreindrons
l’effectif de cette organisation au point de n’y accepter que des
révolutionnaires de profession ayant fait l’apprentissage de la lutte
contre la police politique, plus il sera difficile de " coffrer " une
telle organisation et 5 d’autant plus nombreux seront les ouvriers et les
éléments des autres classes sociales qui pourront participer au mouvement et y
militer d’une façon active. " (Que Faire page 181)
Cette conception est, pour Lénine, à mettre en relation avec
une situation marquée par la répression policière et par la faiblesse du
mouvement ouvrier. Elle est liée à la critique, récurrente tout au long de
l’ouvrage, du culte de la spontanéité :
" Il n’est guère
besoin de réfléchir longuement pour comprendre la raison qui fait que tout
culte de la spontanéité du mouvement de masse, tout rabaissement de la
politique social-démocrate (c’est à dire : révolutionnaire) au niveau de
la politique trade-unioniste, équivaut justement à préparer le terrain pour
transformer le mouvement ouvrier en instrument de la démocratie bourgeoise. Par
lui-même, le mouvement ouvrier spontané ne peut engendrer (et n’engendre
infailliblement) que le trade-unionisme ; or la politique trade-unioniste de la
classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière -
la participation de la classe ouvrière la lutte politique et même à la
révolution politique ne fait nullement encore de sa politique une politique
social-démocrate. " (p 152)
Plus tard, Lénine sera amené à re-situer les conditions
d’élaboration de " Que Faire ? ". En novembre 1907 il précisera
ainsi :
" L’erreur capitale
de ceux qui polémiquent aujourd’hui contre " Que Faire ? "
consiste à isoler complètement cette œuvre de la situation historique
déterminée où elle est née, de la période déjà fort lointaine du développement
de notre parti au cours de laquelle elle a été rédigée (...) " Que Faire ?
" est un résumé de la tactique de l’Iskra
et de sa politique d’organisation pendant les années 1901-1902.
Exactement un résumé rien de plus, rien de moins. "
Mais il y aura eu entre temps la révolution, férocement
réprimée, de 1905 : cette révolution aura vu l’invention, la constitution
spontanée par la classe ouvrière, russe des soviets. Ces soviets, ou conseils
ouvriers, sont des organismes élus par les travailleurs sur la base de leurs
entreprises, dont les délégués sont en permanence révocables. C’est une
forme nouvelle d’organisation de masse, un moyen - par la centralisation
des soviets - d’organiser la classe ouvrière face aux assemblées
parlementaires de la bourgeoisie.
Sur ce plan, Trotsky -élu président du soviet de Petersbourg - comprendra beaucoup mieux que la fraction
bolchevique à laquelle il n’appartient pas en 1905, mieux que Lénine, le
formidable acquis que représentent les soviets.
Pour autant, des soviets sans direction politique sont voués à
l’impuissance. Et la révolution russe de 1905 confirme pour Lénine, si
besoin était, l’impérieuse nécessité d’un parti aussi solide sur le
plan organisationnel que sur la plan programmatique ; car " le
prolétariat n’a pas d’autres armes dans la lutte pour le pouvoir
que l’organisation " (Un pas en avant, deux pas en arrière)
BOLCHEVIKS ET MENCHEVIKS
C’est en août 1903 que les deux principaux courants de la
social-démocratie russe se sont nettement délimités sur les questions
d’organisation, lors du 2ème congrès du parti. La cinquantaine de
délégués comporte une majorité d’iskristes, lesquels font adopter le mot
d’ordre de la " dictature du prolétariat ", qui est
définie comme la " conquête du pouvoir politique par le prolétariat
", " condition indispensable de la révolution sociale ".
Mais la crise éclate sur la question des statuts, les " mous "
rejettent la conception de Lénine d’un parti dont les membres sont
clairement identifiés, qui " participent personnellement à l’une
des organisation du parti ". (" Collaborent régulièrement et
personnellement " écrit au contraire Martov au nom des " mous
"). La scission est alors consommée entre les bolcheviks
(c’est-à-dire les " majoritaires ") et les minoritaires, les
mencheviks.
Deux ans plus tard, la forme clandestine d’organisation délimitée et
centralisée, combinée à une orientation politique révolutionnaire, a fait ses
preuves : 8 000 bolcheviks sont organisés clandestinement, implantés dans la
plupart des centres industriels.
Or la révolution de 1905 modifie les conditions de construction du parti
révolutionnaire ; si l’appareil clandestin demeure, les adhésions se
multiplient. L’organisation doit s’adresser à des centaines de
milliers d’ouvriers qui ont constitué les soviets ; le débat
s’approfondit entre les différents courants du parti social-démocrate
mais les relations se modifient : en décembre 1905 les fractions bolchevique et
menchevique mettent fin à la scission. La réunification du parti
social-démocrate aura lieu en avril 1906 en dépit de l’existence de
nombreuses divergences : on estime qu’il y a alors 14 000 bolcheviks et
34 000 mencheviks.
1905 DES CONDITIONS RADICALEMENT CHANGEES
Le texte de novembre 1905 titré " De la réorganisation du parti "
montre combien Lénine n’a pas une conception figée de
l’organisation révolutionnaire, comment il est capable de rompre
-brutalement- avec le passé pour faire face à une situation nouvelle et
exceptionnelle.
" Les conditions
d’activité de notre parti changent radicalement. Nous avons conquis les
libertés de réunions, d’association et de la presse. Certes, elles sont
extrêmement précaires et ce serait une folie, sinon un crime, que de vouloir
compter dessus. la lutte décisive est encore à venir,
la préparation de cette lutte doit être mise au premier plan. L’appareil
clandestin du parti doit être conservé. En même temps, il est indispensable
d’user aussi largement que possible de la liberté relativement plus
grande dont nous jouissons aujourd’hui. Il est absolument indispensable
de créer, parallèlement à l’appareil clandestin, des nouvelles
organisations légales et semi-légales, adhérant au parti
ou sympathisant avec lui. On ne conçoit pas comment nous pourrions adapter sans
cela notre activité aux conditions nouvelles et résoudre les problèmes
nouveaux. "
De telles modifications constituent-elles " une
menace pour la social-démocratie " ? (c’est-à-dire
pour le parti révolutionnaire) Lénine répond :
" On pourrait voir un
danger dans le brusque afflux au Parti d’un masse non social-démocrate.
Le parti se dissoudrait alors dans la masse, cesserait d’être
l’avant garde consciente de la classe ouvrière et s’abaisserait au
rang d’arrière garde. Une période vraiment déplorable s’ouvrirait.
Ce danger pourrait certainement devenir des plus grave si nous avions un
penchant à la démagogie, si les assises (programme, règles de tactique,
expérience en matière d’organisation) faisaient défaut au Parti, ou si
elles étaient faibles et vacillantes. Mais justement, ce " si "
n’existe pas. Non seulement nous, bolcheviks, nous n’avons jamais
eu de penchant pour la démagogie, mais bien au contraire, nous avons toujours
combattu énergiquement, ouvertement et sans détour toute velléité de démagogie,
exigé que nos nouveaux adhérents fussent conscients, insisté sur l’énorme
importance de la continuité dans le développement du Parti, prêché la
discipline et l’éducation de chaque membre du Parti dans une de ses
organisations. Nous avons un programme ferme, officiellement accepté par tous
les social-démocrates, qui
n’a jamais suscité de critique de fond, du moins quant à ses thèses
essentielles. (La critique de certains points, de certaines formules du
programme est parfaitement légitime et nécessaire dans tout parti vivant.) Nous
avons des résolutions sur la tactique qui ont été méthodiquement et
soigneusement élaborées aux Ier et IIème Congrès ainsi que dans la presse social-démocrate au
cours de longues années. Nous avons quelques expériences aussi en matière
d’organisation, nous avons une organisation de fait qui a joué un rôle
éducateur et incontestablement porté ses fruits, peu apparents au premier
abord, mais dont la réalité ne peut être contestée que par des gens aveugles ou
aveuglés.
" Non, camarades, nous n’allons pas
exagérer ce danger. La social-démocratie s’est crée un nom, elle
s’est crée une orientation, elle s’est crée des cadres ouvriers social-démocrates. Et maintenant que l’héroïque
prolétariat a montré dans les actes sa volonté de lutte et son aptitude à se
battre avec solidarité et fermeté, en pleine connaissance des fins poursuivies,
à se battre dans un esprit purement social-démocrate, il serait tout bonnement
ridicule de douter que les ouvriers qui viennent actuellement à notre parti et
qui y viendront demain sur l’invitation du Comité central ne soient pas,
dans 99 cas sur 100, des social-démocrates. La classe
ouvrière est social-démocrate d’instinct, spontanément,
et une activité social-démocrate qui date déjà de plus de 10 ans n’a pas
peu contribué à transformer cette spontanéité en conscience. Ne vous bâtissez
pas de terreurs imaginaires, camarades ! N’oubliez pas qu’il y aura
toujours, dans tout parti vivant, en voie de développement, des éléments
instables, vacillants, hésitants. Mais ces éléments se laissent et se
laisseront influencer par le noyau ferme et cohérent des social-démocrates.
" Notre Parti est resté trop longtemps
dans la clandestinité. Il y étouffait au cours des dernières années, comme
l’a très justement dit un délégué du IIIème
Congrès. La clandestinité s’effondre. En avant et hardiment !
Emparez-vous des nouvelles armes, distribuez-les aux nouveaux venus, élargissez
vos bases d’appui, appelez à vous tous les ouvriers social-démocrates,
incluez-les par centaines et milliers dans les organisations du parti. Que
leurs délégués vivifient nos nombreux centres, qu’ils y apportent le
souffle rafraîchissant de la jeune Russie révolutionnaire... La nouvelle forme
d’organisation ou, exactement la forme nouvelle de la cellule organique
de base du Parti ouvrier doit être indiscutablement plus large que les anciens
cercles. La nouvelle cellule devra probablement être délimitée avec moins de
rigueur que par le passé, elle devra être une organisation plus " libre
", plus " lose*" (lâche). Avec une
liberté d’association complète, les droits civiques de la population
étant pleinement garantis, nous devrions évidement créer partout des unions social-démocrates (non seulement professionnelles, mais
aussi politiques). Dans les conditions actuelles, nous devons tendre à
approcher de ce but par toutes les voies et par tous les moyens disponibles.
" ( Lénine Œuvres T 10 p. 21 à 31)
Au Congrès de mai 1907, qui se tient à Londres, les
bolcheviks sont légèrement majoritaires dans un parti social-démocrate de 77
000 membres. (le maximum sera de 100 000 membres). Le
Congrès adopte dans ses statuts le principe du " centralisme démocratique
" : les décisions prises après une large discussion sont applicables
strictement et une minorité doit toujours se soumettre aux décisions d’un
majorité.
Cette phase ne dure guère : le recul de la révolution, la répression par la
police du tzar, contraignent à de nouvelles modifications, d’autant que
l’unification avec le courant menchevique a fait long feu. Les effectifs
s’effondrent : moins de 10 000 militants, toutes fractions confondues, en
1910. Les divergences politiques avec les courants opportunistes se creusent,
les débats étant menés publiquement à travers les journaux des différentes
fractions qui, de fait, fonctionnent comme des partis distincts dans le cadre
de la IIème Internationale. Ces débats russes
s’inscrivent eux-mêmes dans le cadre des désaccords qui s’expriment
au sein de la IIème Internationale. Un seul exemple :
un article de Lénine de septembre 1905 rend compte avec précision, et intérêt,
du congrès du P.O.S.D. allemand et du combat qui y fut mené contre
l’opportunisme, le révisionnisme, contre ceux qui en particulier
affirmaient la prétendue " neutralité " des syndicats.
ACTIVITÉ LÉGALE ET ACTIVITÉ ILLEGALE
Pour les bolcheviks, dans cette situation qui n’est pas du tout celle
de 1905 mais qui n’est pas un retour à celle de 1900-1903, il
s’agit des lors de combiner activité légale et activité illégale. Plus
exactement : le travail légal est une projection du travail politique illégal,
il est sous le contrôle de l’organisation illégale. Cette question du
travail illégal et du travail légal fait l’objet d’une discussion
incessante au sein de la social-démocratie russe, et ne cesse de rebondir entre
1905 et 1914. Ainsi, en novembre 1908, Lénine rappelle que la conférence de
1908 a adopté une position claire :
" Le Parti est constitué
par des cellules social-démocrates illégales qui
doivent se créer " des points d’appui pour le travail parmi les
masse " en développant le plus largement et avec le plus de ramifications
possible tout un réseau de diverses sociétés ouvrières légales. Ces thèses ont
été confirmées par les décisions de la session du Comité central qui
s’est tenu en janvier 1912. Elles sont donc on ne peut plus précises,
nettes et stables ".
Mais en 1912, la situation politique se modifie,
l’activité du prolétariat se renforce considérablement. La discussion
reprend donc : quelle forme d’organisation en relation avec cette
situation et les tâches qui en découlent ? La position défendue par Lénine
dégage le lien entre l’orientation du parti social-démocrate, la
situation et la forme d’organisation, contre ceux qui voudraient adapter
l’organisation illégale au mouvement légal :
" Le parti
social-démocrate, quant à lui, a une opinion toute différent. La condition
fondamentale de l’appréciation qu’il porte sur le moment présent,
c’est que la révolution est nécessaire et qu’elle approche. Les
formes du développement qui mènent à la révolution se sont modifiées mais les
objectifs de la révolution restent inchangés. De ce fait, nous tirons la
conclusion que les formes d’organisation doivent changer, que la forme des
" cellules " doit être moins rigide, que souvent le développement de
ces cellules se fera non pas directement mais par l’intermédiaire des
organisations " périphériques " légales, etc.
tout cela a été répété à maintes reprises dans les résolutions du parti. Mais
ceux qui parlent " d’adapter " l’organisation illégale au
mouvement légal donnent une idée absolument erronée de cette modification des
formes de l’organisation illégale. Ce n’est pas cela du tout ! Les
organisations légales sont des points d’appui permettant de faire
pénétrer dans les masses les idées des cellules illégales. cela
signifie que nous modifions la forme de notre influence afin de donner à cette
influence une direction illégale.
" On voit donc que ce qui s’adapte
au mouvement légal, c’est la forme de l’organisation, mais que pour
le contenu du travail du parti, c’est l’activité légale qui
s’adapte aux idées illégales. "
Et Lénine précise :
" Ce qui est illégal, en
effet, ce n’est pas seulement le parti social-démocrate " dans son
ensemble ", mais chacune de ses cellules et ,c’est là le point
essentiel, tout le contenu de son travail qui prône et qui prépare la
révolution. C’est pourquoi le travail le plus ouvert d’une cellule
social-démocrate, cette cellule fut-elle la plus ouverte qui soit, ne peut être
considérée comme une réalisation ouverte de l’activité du parti.
" Prenons par exemple la période qui va
de 1907 à 1912. Pendant cette période, la cellule la plus ouverte du POSDR a
été son groupe parlementaire. Ce groupe pouvait parler beaucoup plus
"ouvertement " que toutes nos autres organisations. Lui seul était
légal et il avait la possibilité d’intervenir légalement sur un très
grand nombre de problèmes. Mais pas sur tous ! C’est ainsi en particulier
qu’il ne pouvait intervenir sur bien des aspects du travail effectué par
son parti et devait garder le silence sur les points essentiels. " (Œuvres
T.18 p.401 à 403)
En clair cela signifie que même dans les situations où une
activité légale est largement possible, l’organisation bolchevique est
fondamentalement illégale, clandestine, ce qui correspond à son programme,
celui de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat.
Trotsky qui était alors en désaccord avec Lénine
sur les questions d’organisation (et qui reconnaîtra nettement
s’être trompé sur ce plan) résumera la question en ces termes:
" Le bolchevisme a
toujours été fort parce qu’il était concret au point de vue historique
lorsqu’il élaborait ses formes d’organisation. Pas de schémas
arides. En passant d’une étape à une autre, les bolcheviks modifiaient
radicalement les structures de leur organisation. " (Œuvres T.1
p. 348 - le 28.06.1928)
La raison en est que " les questions
d’organisation sont inséparables du programme et de la tactique ".
Cela implique donc la plus grande rigueur sur les questions théoriques, qui est
une autre marque du bolchevisme
IMPORTANCE DE LA THÉORIE
En 1940, polémiquant contre Burnham, Trotsky
rappelle que lorsqu’au début du siècle l’Iskra
a " commencé avec la lutte contre ce qu’on appelait
"économisme" dans le mouvement ouvrier et contre les narodniki (le parti des socialistes révolutionnaires)
" - (qui préconisaient le terrorisme comme moyen d’entraîner les
masses dans la lutte)
" Le principal argument
des " économistes " était que l’Iskra
voguait dans le domaine de la théorie tandis que les " économistes "
se proposaient de diriger le mouvement ouvrier concret. Le principal argument
des socialistes révolutionnaires était le suivant : l’Iskra
veut fonder une école de matérialiste dialectique tandis que nous, nous voulons
renverser l’autocratie tsariste. Il faut dire que les terroristes narodniks prenaient très au sérieux ce qu’ils
disaient : bombes à la main, ils sacrifiaient leur vie. Nous discutions avec
eux : " dans certaines circonstances, une bombe est une très bonne chose
mais il faut d’abord clarifier nos idées. " Et c’est
l’expérience historique que la plus grande révolution dans toute
l’histoire n’a pas été dirigée par le parti qui avait commencé avec
des bombes, mais par celui qui avait commencé avec le matérialisme dialectique.
" Quand les bolcheviks et les mencheviks
étaient encore membres du même parti, les périodes d’après congrès et le
congrès lui-même voyaient invariablement se dérouler une lutte féroce autour de
l’ordre du jour. Lénine avait l’habitude de proposer comme premier
point de l’ordre du jour des questions comme la clarification de la
nature de la monarchie tsariste, l’analyse du caractère de classe et de
la révolution, l’appréciation des étapes des la révolution que nous
étions en train de traverser, etc... Martov et Dan,
les dirigeants des mencheviks répondaient invariablement : nous ne sommes pas
un club de sociologie, mais un parti politique ; nous devons nous mettre
d’accord, non sur la nature de classe de l’économie tsariste, mais
sur " les tâches politiques concrètes". Je cite de mémoire, mais je
ne cours aucun risque de me tromper car ces discussions se sont répétées
d’années en années et sont devenues stéréotypées. Je pourrais ajouter
que, pour ma part, j’ai en ce domaine commis pas mal de péchés. Mais
depuis, j’ai appris.
" A ces amoureux de "questions
politiques concrètes" Lénine expliquait invariablement que notre politique
n’était pas conjoncturelle mais principielle, que la tactique est subordonnée
à la stratégie, que, pour nous, la préoccupation première dans toute campagne
politique est de faire qu’elle guide les ouvriers des questions
particulières aux questions générales, qu’elle leur enseigne la nature de
la société moderne et le caractère de ses forces fondamentales. Les mencheviks
ont toujours éprouvé un besoin pressant de gommer les divergences de principes
dans leur conglomérat instable en les esquivant, tandis que Lénine posait au
contraire carrément les questions de principe. Les arguments actuels de
l’opposition contre la philosophie et la sociologie et en faveur des
" questions politiques concrètes " ne sont qu’une répétition à
retardement des arguments de Dan. " (Œuvres T.23 p. 47)
LE 4 AOÛT 1914, TEST DÉCISIF
Durant ces années les bolcheviks participent à tous les combats du
prolétariat russe, du simple combat quotidien aux plus grandes grèves et
insurrections.
Mais c’est en août 1914 que s’exprime pleinement la
signification de ces longues années de combat pour mettre en place un parti
démocratiquement centralisé, délimité organisationnellement,
intransigeant sur les plans théorique et politique : alors que les bolcheviks
appellent à transformer en guerre civile la guerre impérialiste, les dirigeants
des grands partis social-démocrates de la NIÈME
Internationale (exception faite du petit groupe internationaliste autour de
Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht) votent les crédits de guerre,
participent à l’union sacrée, choisissent le défense de leur bourgeoisie
au prix du massacre de millions d’ouvriers et de paysans utilisés par des
armées impérialistes comme chair à canon.
Cette trahison historique, tous ceux qui vilipendent le bolchevisme
préfèrent aujourd’hui la gommer (il suffit de lire les manuels
d’histoire des collèges et lycées) comme ils se taisent sur le combat
mené, avant et après 1914, par les bolcheviks contre la guerre impérialiste. Au
lendemain de la déclaration de guerre, le comité central bolchevique écrit :
" Les leaders de
l’Internationale ont trahi le socialisme en votant les crédits de guerre,
en reprenant les mots d’ordre chauvins (patriotiques) de la bourgeoisie
de leur pays, en justifiant et en défendant la guerre, en entrant dans les
ministères bourgeois des pays belligérants, etc...
(...). Les opportunistes ont saboté les décisions des Congrès de Stuttgart, de
Copenhague et de Bâle qui faisaient un devoir aux socialistes de tous les pays
de lutter contre le chauvinisme quelle que fussent les conditions (...) la
faillite de la NIÈME Internationale est celle de l’opportunisme (...) la
transformation de la guerre impérialiste actuelle en guerre civile est le seul
mot d’ordre prolétarien juste, enseigné par l’expérience de la
Commune, indiqué par la résolution de Bâle (1912) et découlant des conditions de
la guerre impérialiste entre pays bourgeois hautement évolués. Si grandes que
paraissent à tel ou tel moment les difficultés de cette transformation, les
socialistes ne renoncent jamais, dès l’instant que la guerre est devenue
un fait, à accomplir dans ce sens un travail de préparation méthodique,
persévérant et sans défaillance. "
1914 - 1917
En 1914, le parti bolchevique est pour l’essentiel démantelé : presse
interdite, dirigeants et militants arrêtés, déportés ou envoyés avec
l’immense masse des travailleurs sur le front. Les députés de la fraction
ouvrière social-démocrate de Russie à la Douma d’état ont refusé de voter
les crédits du guerre et quittent en protestant la
salle de séances de la Douma. En novembre 1914, le Parti bolchevique est
décapité par l’arrestation, à une conférence commune, de ses députés et
du bureau russe du Comité Central : tous sont condamnés et déportés. les dirigeants qui étaient déjà en exil (Lénine,
Zinoviev...) perdent le contact avec les groupes de militants en Russie. De
même Trotsky.
Pourtant, parce qu’ils étaient habitués à l’action clandestine,
parce qu’ils étaient armés politiquement en particulier sur la nature de
la guerre en cours et les tâches qui découlaient de cette situation, parce
qu’ils constituaient de fait la plus importante organisation ouvrière en
Russie avant 1914, les bolcheviks vont se réorganiser durant la guerre. Ils
interviennent largement dans le mouvement ouvrier qui commence sa remontée à
partir de 1916, contribuant par leur activité à la prochaine transformation de
la guerre impérialiste en guerre civile.
Lorsqu’en Février 1917 éclate la révolution russe, c’est un
mouvement spontané déclenché par les ouvriers et les soldats, des paysans sous
les armes pour l’essentiel ; mais cette spontanéité a été nourrie
politiquement par le parti bolchevique.
La chute du tzar, la reconstitution de soviets, ne signifie pas pour autant
la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Trotsky
résume ainsi cette première phase de la révolution :
" Le coup mortel a été
porté au tsarisme par les ouvriers de St Petersbourg
- mais ils ne savaient pas que ce coup était mortel (...) Le pouvoir, que les masses
révoltées ont été incapables de prendre, tomba entre les mains d’une
coalition de libéraux, de mencheviks et de " socialistes-révolutionnaires
", c’est à dire de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. ."
Le parti bolchevique, qui réapparaît au grand jour, va des
lors jouer un rôle décisif, de plus en plus décisif, jusqu’à la prise du
pouvoir en octobre 1917. Mais s’il put se
reconstituer comme parti révolutionnaire à même de peser sur les événements, ce
ne fut que parce que, durant plus de deux décennies, avait été mené un combat
intransigeant pour construire un tel parti, lui donner un programme, former
théoriquement et pratiquement des militants.
Encore fallait-il, en outre, que la direction de ce parti soit à même
d’apprécier correctement la situation qui s’ouvre en février 1917
et d’avancer les mots d’ordre, l’orientation politique,
correspondant à cette nouvelle situation.
Un prochain
article de CPS examinera le combat mené par Lénine pour le réarmement du
parti après Février 17, le rôle de Trotsky,
l’ensemble du combat mené de février à octobre par le parti bolchevique
pour que soit victorieuse la révolution prolétarienne.
Le 04.06.1997