Editorial de Combattre pour le Socialisme N° 47, 24 avril 1993.

 

Rapport politique sur la situation française, préparatoire à la VIIe Conférence (29-30-31 mai)

du Comité pour la construction du Parti Ouvrier  Révolutionnaire, la construction de l’Internationale Révolutionnaire.

 

APRES LES ELECTIONS DES 21 ET 28 MARS, L'URGENCE :

FRONT UNIQUE

DES ORGANISATIONS OUVRIERES

(PARTIS ET SYNDICATS)

CONTRE LE GOUVERNEMENT RPR‑UDF ET SA POLITIQUE

 

UNE ETAPE POLITIQUE TERMINEE, UNE AUTRE COMMENCE

Les élections, à moins de se dérouler dans un pays où le régime politique de domination de classe de la bourgeoisie est de nature totalitaire, donnent une image des rapports politiques, des rapports entre les classes dans le pays où elles ont lieu. Elles sont un des résultats de la lutte des classes et un facteur plus ou moins important de son développement. Il en est ainsi dans un système politique comme celui de la Ve République, comme dans un système politique parlementaire. Tout simplement parce que la Ve République n'a pu supprimer l'ensemble des libertés démocratiques compatibles avec la domination de classe de la bourgeoisie, notamment le droit pour le prolétariat de s'organiser, d'avoir ses organisations de classe (partis et syndicats), d'en constituer de nouvelles, le droit d'être politiquement représenté dans des assemblées telle l'Assemblée Nationale.

L'élection du président de la République confère à la Ve République son caractère bonapartiste. C'est néanmoins un bonapartisme bâtard qui ne peut se passer d'une couverture parlementaire, car il n'a pu détruire les organisations ouvrières et les libertés démocratiques qui viennent d'être évoquées. Ce que font de cela les partis et syndicats ouvriers, la politique qu'ils pratiquent est une autre chose. Se situant sur le terrain de la défense du régime capitaliste, de l'Etat bourgeois, ils s'adaptent à la forme politique bonapartiste de la Ve République, la confortent et concourent à soumettre le prolétariat, la jeunesse aux besoins de la bourgeoisie et au fonctionnement de son système politique en place.

Les élections à l'Assemblée Nationale peuvent permettre au prolétariat de se rassembler, d'affirmer sa puissance, de stimuler son combat contre la bourgeoisie ou au contraire exprimer son désarroi politique, le faire refluer, consolider le pouvoir bourgeois. Elles peuvent être à la fois un aboutissant et un nouveau point de départ de la lutte des classes.

Comme il était prévisible, les élections des 21 et 28 mars à l'Assemblée Nationale ont clos une étape politique en France: celle qui a commencé le 10 mai 1981 avec l'élection de François Mitterrand, alors principal dirigeant du PS, à la présidence de la République et avec l'élection à l'Assemblée Nationale, les 14 et 21 juin 1981, d'une majorité de députés du PS et du PCF. Une nouvelle étape commence. Son point de départ est marqué par l'élection d'une majorité écrasante de députés du RPR et de l'UDF à l'Assemblée Nationale. Pour apprécier ce tournant il est indispensable d'analyser les résultats des élections des 21 et 28 mars 1993 en les comparant à ceux d'élections précédentes et d'abord à ceux des élections des 5 et 12 juin 1988. Pourquoi prendre d'abord comme point de comparaison celles de 1988 ? Tout simplement parce que ce sont les dernières (ou plutôt maintenant les avant‑dernières) de ce genre et, qui plus est, où le mode d'élection était également le scrutin de circonscription majoritaire à deux tours. Il est également politiquement intéressant de faire la comparaison entre les résultats des élections législatives qui ont eu lieu les 14 et 21 juin 1981 et celles des 21 et 28 mars 1993, car les premières marquent le point de départ d'une étape politique en France et les deuxièmes la fin de cette étape en même temps que le point de départ d'une autre.

Pour établir ces comparaisons, les lecteurs de CPS trouveront, à la suite de cet article, quatre tableaux. Le premier porte sur les élections législatives de mars 1993 (1er tour), le second sur celles de juin 1988 (1er tour) le troisième sur la comparaison entre le nombre de sièges obtenus à l'issue du deuxième tour de 1988 et celui obtenu à l'issue du deuxième tour de 1993, le quatrième sur les résultats des élections de juin 1981 (1er tour).

VICTOIRE ELECTORALE DE LA BOURGEOISIE

On constate :

·        Le pourcentage des exprimés est plus important en 1993 qu'il n'était en 1988 (+ 0,9 %). Or, des électeurs qui avaient voté PS ou PCF en 1988 ont rejoint ceux qui s'étaient déjà abstenus en 1988. Il faut donc qu'un contingent important d'abstentionnistes de 1988 ait voté en 1993 pour les partis bourgeois, bien que ce qui est qualifié d'EXG (extrême gauche) ait gagné 1,41 % par rapport aux exprimés et 0,93 % par rapport aux inscrits. A ce propos, il faut signaler que la loi sur le financement des partis permettait à ceux qui présentaient un nombre de candidats suffisant de faire quelques bénéfices, ce qui a favorisé le nombre de ces candidatures.

·        Au contraire de ce que prétendent les dirigeants du PCF, ce parti continue à perdre : comparé à 1988 ‑ 2,14 % par rapport aux exprimés et ‑ 1,29 % par rapport aux inscrits.

·        L'écrasante défaite du PS, comparé à 1988 : ‑ 17,17 % par rapport aux exprimés et ‑ 10,9 % par rapport aux inscrits. Il a donc perdu : 49,39 % de son électorat par rapport aux exprimés et 48,7 % par rapport aux inscrits.

·        Ensemble, le PS et le PCF (partis ouvriers) et ce qui est qualifié de "EXG" totalisaient en 1988 : 46,44 % des suffrages exprimés et 29,89 % des inscrits. En 1993, ils ont totalisé 28,54 % par rapport aux exprimés et 18,62 % par rapport aux inscrits. Soit une perte de 38,54 % de leurs voix par rapport aux exprimés et 37,7 % de leurs voix par rapport aux inscrits.

·        L'ensemble des organisations et partis bourgeois n'obtenait en 1988 que 53,41 % des exprimés et 34,41 % des inscrits. En 1993 cet ensemble obtient 71,38 % des exprimés et 44,57 % des inscrits. Soit une progression de 33,64 % de leurs voix par rapport aux exprimés et 29,53 % par rapport aux inscrits.

·        En 1988 le RPR + l'UDF + divers droite totalisaient 40,51 % des exprimés et 26,09 % des inscrits. En 1993 ils totalisent 44,18 % des exprimés et 28,85 % des inscrits. Soit une progression de 3,67 % de leurs voix par rapport aux exprimés et 2,76 % par rapport aux inscrits.

·        En 1988 l'ensemble RPR + UDF + divers droite + FN + EXD obtenait 50,33 % des exprimés et 32,42 % des inscrits. En 1993 il obtient 56,86 % des exprimés et 37,12 % des inscrits. Soit une progression de 6,53 % de ses voix par rapport aux exprimés et de 4,7 % par rapport aux inscrits.

Les tableaux sont extrêmement clairs. Traduit en termes de classe : recul considérable des partis d'origine ouvrière, avance importante des partis bourgeois. "Les radicaux de gauche" constituent en effet une organisation bourgeoise, c'est un des débris du parti radical qui a dirigé, presque sans interruption, pendant 50 ans la IIIe République et a joué un rôle important pendant la IVe République. Les "MAJ" (majorité présidentielle) sont des "personnalités" faisant partie du personnel politique de la bourgeoisie. Les "Génération Ecologie" et "Verts" forment aussi des organisations politiques d'origine bourgeoise dont le programme et la politique n'ont pas grand chose à envier à ceux du RPR et de l'UDF et qui, éventuellement, étaient prêts à participer à un gouvernement de ces deux partis.

Les forces politiques bourgeoises qui joueront un rôle important dans la gestion des affaires de la bourgeoisie au cours de cette législature ne se composent pas seulement du RPR et de l'UDF. A ceux‑ci il faut ajouter le FN. Même s'il n'a pas appelé à voter au deuxième tour pour la coalition RPR-­UDF et n'a pas d'élus à l'Assemblée Nationale, politiquement il aiguillonne la nouvelle majorité et peut devenir demain une composante d'un possible regroupement situé à l'extrême droite des organisations et partis de la bourgeoisie et en particulier de l'UDF et du RPR en cas de crise de ces formations. A propos du Front National, il faut noter qu'il progresse dans l'ensemble mais surtout dans les secteurs prolétariens où cohabitent Français d'origine et immigrés.

Du nombre des abstentions, des bulletins blancs et nuls au deuxième tour on ne peut pas tirer d'enseignements étant donné que le FN et les écolos n'avaient généralement pas appelés à voter au deuxième tour. De plus, dans la grande majorité des circonscriptions les élus du 2e tour étaient connus dès le 1er tour.

DEFAITE ECRASANTE DU PS ...

Aux élections de mars 1993, le Parti socialiste subit une défaite écrasante. Toute la politique que le PS a pratiquée depuis 1981 ne pouvait aboutir qu'à cette défaite. Le régime capitaliste est en crise ouverte depuis 1974‑75. L'électorat prolétarien, la jeunesse, ont élu Mitterrand président de la République, une majorité écrasante de députés du PS et du PCF dans l'espoir qu'ils en finiraient avec la crise et satisferaient leurs revendications, répondraient à leurs aspirations. Mais comme l'impliquaient les 110 propositions de Mitterrand sur lesquelles il s'était fait élire ‑ lui, le PS et aussi le PCF se sont toujours situés sur le terrain de la défense du régime capitaliste en crise. Dès lors, d'autant plus que l'impérialisme français est un impérialisme décadent, ils ne pouvaient pratiquer qu'une politique faisant supporter aux masses laborieuses, à la jeunesse, tout le poids de cette crise, de cette décadence. La composition du premier gouvernement, que Mitterrand a formé, a affirmé cette orientation. Le gouvernement Mitterrand‑Mauroy‑Fiterman-­Crépeau était un gouvernement de "l'Union de la gauche", c'est‑à‑dire de type Front Populaire. La présence des "radicaux de gauche" dans ce gouvernement signifiait qu'il se situerait dans le cadre de la société et de l'Etat bourgeois.

Les diverses élections qui ont suivi celles de 1981 ont montré que le prolétariat et la jeunesse désavouaient cette politique. Les élections à l'Assemblée Nationale de mars 1986 ont exprimé ce rejet mais encore de façon limitée. Et, grâce à la modification de la loi électorale qui a établi la représentation proportionnelle selon le nombre de voix recueillies par chaque formation (sur le plan départemental et avec beaucoup de limitations), le PS a limité ses pertes en voix et surtout en sièges. Cependant le RPR et l'UDF ont reconquis la majorité à l'Assemblée Nationale, Mitterrand a confié à Chirac le soin de former et de diriger le nouveau gouvernement. L'offensive contre la population laborieuse et la jeunesse s'est accentuée brutalement. A l'Université le projet de loi Devaquet l'a concrétisé.

La mobilisation des étudiants, le Front Unique qu'ils ont imposé à leurs organisations, la façon dont ils ont organisé leur combat, la ligne politique sur laquelle ils l'ont développé ‑contre le gouvernement et sa majorité, manifestations à l'Assemblée Nationale ‑ l'écho que ce combat a eu parmi le corps enseignant et toute la classe ouvrière, la crainte que les enseignants contraignent la FEN à appeler à la grève générale, la peur panique, qu'à la suite de l'appel de la direction de la lutte des étudiants aux confédérations syndicales ouvrières, la classe ouvrière rejoigne les étudiants dans le combat, ont obligé le gouvernement Chirac à capituler en annulant le projet de loi Devaquet.

La défaite politique qu'a subi, en novembre‑décembre 1986, le gouvernement Chirac a fait rebondir, en quelque sorte, la majorité de mai‑juin 1981. Le 8 mai 1988 Mitterrand est réélu président de la République. Il est contraint sous la pression du PS de dissoudre l'Assemblée Nationale élue en 1986 alors qu'il voulait gouverner avec elle. Il déclare qu'il ne serait pas bon qu'un seul parti (lire le PS) ait la majorité absolue en sièges, mais à eux deux, le PS et le PCF l'ont obtenue. (A noter que le RPR et l'UDF ont rétabli en 1986 le scrutin de circonscription majoritaire à deux tours). Clarifiant un peu plus sa politique Mitterrand se prononce pour "l'ouverture au centre". Le "centre" ne répond pas à son appel, sauf quelques ..personnalités", les Durafour, Durieux, Soisson et autres, ce qui affirme encore plus la nature bourgeoise des gouvernements que Mitterrand a formés depuis 1988, gouvernements que le PS a dirigés, qui ont été couverts par les députés du PCF, comme par la pratique des appareils syndicaux. Bien entendu la crise du régime capitaliste et la décadence de l'impérialisme français s'aggravant, l'offensive tous azimuts contre le prolétariat et la jeunesse s'est poursuivie et amplifiée.

Les besoins et aspirations des masses, base électorale du PS, et la politique suivie par Mitterrand, les gouvernements qu'il a formés, lesquels ont été dirigés par le PS et couverts par ses députés, étaient antagonistes. De là la défaite électorale que vient de subir le PS.

Mais si le PCF limite ses pertes par rapport à 1988, elles sont considérables par rapport à 1981 (et plus encore par rapport à de précédentes élections). Pour lui aussi c'est une défaite. Les causes en sont plus complexes. Parmi elles la dislocation de la bureaucratie du Kremlin, des bureaucraties satellites, de son appareil international. Mais la politique de soutien ouvert ou masqué des gouvernements que Mitterrand a constitués a été une des causes, et pas la moins importante, de la défaite que le PCF a subie.

... ET DU PROLETARIAT ET DE LA JEUNESSE

Pourtant, se limiter à cette analyse serait rester à la surface des événements, car ces défaites du PS et du PCF sont aussi, dans les conditions où elles se sont produites, des défaites de la classe ouvrière, de la population laborieuse, de la jeunesse. Le gouvernement que Balladur dirige est un gouvernement ultra-réactionnaire, de plus aiguillonné par le FN. Pour ne pas le voir il faut être, réellement ou volontairement, politiquement myope. C'est le gouvernement dont la bourgeoisie a besoin dans les circonstances économiques et politiques actuelles. Il prend le pouvoir parce que le PS et le PCF ont, une fois de plus, réussi à faire refluer le prolétariat et la jeunesse. Maintenant le capital doit et peut aller beaucoup plus loin dans les attaques contre eux. Le gouvernement RPR‑UDF aiguillonné par le FN est le gouvernement apte à faire faire un saut qualitatif à l'offensive contre la classe ouvrière, la population laborieuse, la jeunesse. Dire cela ce n'est pas blanchir Mitterrand, le PS, le PCF, les appareils syndicaux, mais apprécier à leur juste mesure les résultats et les conséquences des élections de mars 1993.

C'EST DANS LA NATURE DU PS, DU PCF, DES APPAREILS SYNDICAUX

La véritable question est : pourquoi Mitterrand, le PS, le PCF ont‑ils pu appliquer leur politique ? Pourquoi ont‑ils pu contenir et faire refluer le prolétariat et la jeunesse ? Le premier élément de réponse c'est que les dirigeants des organisations syndicales ouvrières ont joué le rôle de courroies de transmission de cette politique. Ils ont pris place dans tous les organismes de "participation" où était élaborée, discutée, mise en place et en oeuvre la politique gouvernementale de "gestion honnête et loyale" de la société et de l'Etat bourgeois. Leur premier devoir aurait été de rompre tout lien avec une politique et un gouvernement de défense du capitalisme en crise et d'un impérialisme décadent, donc de rompre avec la .participation", de quitter tous les organismes où celle‑ci se concrétise. Ils avaient à réaliser le Front Unique afin d'engager le combat pour les revendications de la classe ouvrière, contre ce gouvernement et sa politique, donc contre le patronat. Conformément à leur politique participationniste, ils ont saboté toute lutte efficace (fausses grèves générales, grèves tournantes, actions bidons et folkloriques, manifestations vidées de contenu, détournées d'objectifs réels) comme en auraient eu des manifestations massives à l'Assemblée Nationale pour imposer aux députés du PS et du PCF qu'ils décident de constituer un gouvernement sans ministres bourgeois, qui satisfasse les revendications des travailleurs dont ils étaient les élus.

Que le PS et le PCF, les appareils syndicaux pratiquent cette politique est dans leur nature. Ils ont fait depuis 1981 ce qu'ils font depuis des décennies en des circonstances semblables : défendre la société et l'Etat bourgeois, se porter au secours de la bourgeoisie lorsqu'elle est en crise et que le mouvement des masses la menace. Pour le savoir il suffit de se souvenir de 1936 et du Front Populaire, de 1944‑45 et de "l'Union sacrée" derrière De Gaulle, de 1946‑1947 et du tripartisme (MRP-SFIO‑PCF), du "produire d'abord", de "la grève est l'arme de classe des trusts", de "la bataille de la production" chers à Thorez, Frachon, Bothereau et autres.

Pour le savoir il suffit de ne pas avoir la mémoire courte . Ces partis, ces appareils ont couvert deux guerres impérialistes mondiales, d'innombrables guerres impérialistes "locales", des expéditions, des interventions coloniales. La social­-démocratie a écrasé la révolution allemande. Elle a, entre autres crimes, fait assassiner Rosa Luxembourg et Karl Liebneckt. Les PC ont applaudi aux crimes de la bureaucratie du Kremlin exterminant la génération des révolutionnaires d'octobre 1917 en Russie, à bien d'autres crimes et répressions. Ils y ont participé.

Dès 1914, Lénine déclarait que la IIe Internationale et ses partis étaient morts pour la révolution prolétarienne, que chaque parti social‑démocrate (ou socialiste) était devenu un agent de la bourgeoisie de son pays. Il en concluait que, dès lors, il fallait construire la IIIe Internationale. En 1933 c'était Trotsky qui constatait que le Parti Communiste Allemand avait capitulé devant Hitler, que la politique du social‑fascisme selon laquelle "la social démocratie était la soeur jumelle du fascisme", dictée par la bureaucratie du Kremlin, avait préparé cette capitulation, qu'aucun parti de l'Internationale Communiste n'avait réagi contre cette politique. Il en concluait : l'Internationale Communiste est définitivement passée du côté de la défense, à l'échelle internationale, de l'ordre bourgeois, il faut construire la IVe Internationale.

L'ALTERNATIVE

Il ne fallait donc rien attendre d'autre de Mitterrand, du PS, du PCF, des appareils syndicaux que la politique qu'ils ont appliquée. L'intérêt de ce que Giscard d'Estaing ait été battu électoralement et que Mitterrand ait été élu président de la République, que la majorité RPR‑UDF à l'Assemblée Nationale ait été battue et qu'ait été élue une majorité de députés du PS et du PCF résidait en ceci : ainsi s'exprimait électoralement la mobilisation politique de la classe ouvrière, de la population laborieuse, de la jeunesse. L'objectif originel et essentiel de la Ve République était de briser, de détruire le mouvement ouvrier, partis et syndicats ; les masses utilisant les moyens électoraux que la Ve République devait tolérer, élisaient président de la République le principal dirigeant du Parti socialiste et une majorité écrasante de députés membres, du PS et du PCF à l'Assemblée Nationale. Comme toujours elles utilisaient leurs organisations traditionnelles et les moyens politiques dont elles disposaient pour déboucher sur le terrain politique et poser la question du gouvernement, du pouvoir. C'était en cela que consistait l'avancée, la victoire politique remportée sur la bourgeoisie. Le plomb n'était pas pour autant transformé en or, les partis ouvriers liés à la bourgeoisie (partis ouvriers bourgeois) et défendant l'ordre et l'Etat bourgeois en partis ouvriers révolutionnaires. Dès lors l'alternative devenait ainsi que le numéro 45 de CPS, daté du 5 décembre 1992, l'a écrit:

« Première possibilité ‑ L'existence d'une majorité de députés du PS et du PCF servait de point d'appui à une mobilisation des masses exigeant, par leurs propres moyens et méthodes, de cette majorité qu'elle rompe avec la bourgeoisie, qu'elle se déclare souveraine, qu'elle décide de former un gouvernement sans ministres membres d'organisations et de partis bourgeois. Cette mobilisation pouvait commencer, par exemple, par une gigantesque manifestation nationale à l'Assemblée Nationale, à laquelle auraient appelé et qu'auraient organisé les centrales, les fédérations syndicales ouvrières, en vue d'imposer aux députés du PS et du PCF qu'ils prennent cette décision sans se soucier de la légalité de la Ve République.

Deuxième possibilité ‑ (Inéluctable si la première n'est pas réalisée) : le retour au pouvoir du RPR et de l'UDF avec tout ce que cela signifie.

Pour formuler plus précisément ou l'engagement d'un processus révolutionnaire ou une défaite politique de la classe ouvrière dont l'ampleur ne peut être mesurée a priori. ».

En 1988 la réélection de Mitterrand à la présidence de la République, d'une majorité PS‑PCF à l'Assemblée Nationale, (après l'intermède de 1986‑88, la formation du gouvernement Chirac et la défaite politique que lui ont infligée les étudiants en l'obligeant à annuler le projet de loi Devaquet) a revivifié cette alternative.

Mais le PS, le PCF, les appareils des organisations syndicales et aussi les pseudo‑organisations trotskystes ont réussi à bloquer la classe ouvrière, la population laborieuse, la jeunesse, à les empêcher d'engager ce combat et de le mener jusqu'au bout. Inéluctablement la deuxième variante de l'alternative devait se réaliser.

 

« DES LE PREMIER TOUR VOTEZ MITTERRAND » ‑ (LA DIRECTION DE L'OCI)

De "Lutte ouvrière" il n'y avait rien à espérer. C'est une secte populiste qui se réclame frauduleusement de Trotsky. Son ancêtre politique et organisationnel s'est prononcé contre la proclamation de la IVe Internationale, contre le programme de transition. Elle s'oppose à la politique de Front Unique.

Dès son origine la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) a été une organisation révisionniste pro‑stalinienne, se réclamant de la IVe Internationale, mais ayant répudié son programme et qui était suiviste, dès sa conclusion, de "l'Union de la gauche", jadis activiste. Rien non plus à attendre d'elle.

Ce n'était pas le cas de l'Organisation Communiste Internationaliste (OCI). Elle combattait contre le révisionnisme destructeur et liquidateur de la IVe Internationale, pour la reconstruction de la IVe Internationale. Elle se réclamait de son programme et se prononçait pour le Front Unique des organisations ouvrières (parfis et syndicats). Tout au moins officiellement. Mais cette organisation a développé une politique opportuniste. Elle s'est gangrenée politiquement et matériellement et a été infectée à son tour par le révisionnisme. En décembre 1981 elle rassemblait suffisamment de force pour prétendre devenir un Parti jouant un rôle national et ayant une influence de masse. C'est pourquoi elle s'est transformée en Parti Communiste Internationaliste. Mais ce parti, sur la ligne que sa direction lui a imprimée a disparu. En novembre 1991 il s'est dissout dans un prétendu "Parti des Travailleurs", instrument politique que, manifestement, l'appareil de la confédération FO manipule.

Quelques moments importants de cette dégénérescence. La direction de l'OCI a fait fi de ce que Trotsky écrivait en 1932 à propos de l'élection à la présidence de la République allemande. Comme c'est le cas en France depuis 1962, en application de la constitution de Weimar, cette élection avait lieu sur deux tours au suffrage universel. En Allemagne en 1932, la situation politique était dramatique : Hitler et ses hordes étaient aux portes du pouvoir. S'il est un pays où la question du Front Unique des organisations ouvrières a été, à un moment donné, d'une urgence absolue, c'est bien en Allemagne en 1932. S'il est un pays à propos duquel Trotsky et les trotskystes ont combattu pour le Front Unique des organisations ouvrières afin de combattre la montée hitlérienne, c'est bien l'Allemagne du début des années 30. Sous le prétexte de travailler à la réalisation de ce Front Unique, en l'occurrence du Front Unique entre le SPD et le PCA, certaines organisations naviguant entre ces deux partis, frottées légèrement de "trotskysme" proposèrent de militer pour une candidature unique SPD‑PCA. Voici ce que Trotsky répondit :

« L'idée de faire proposer le candidat à la présidence par le Front Unique ouvrier est une idée radicalement erronée. On peut proposer un candidat seulement sur la base d un programme défini. Le parti n'a pas le droit de se refuser, au cours de l'élection, à la mobilisation de ses adhérents et au dénombrement de ses propres forces. La candidature du parti, opposée à toutes les autres candidatures, ne saurait empêcher en aucun cas l'accord avec les autres organisations pour les buts immédiats de la lutte ».

Imitant les groupes semi‑staliniens, semi‑social‑démocrates de l'Allemagne de 1932, dont le langage à propos du Front Unique était teinté de "trotskysme", la direction de l'OCI décida en 1981 d'appeler à voter dès le premier tour pour Mitterrand et de faire campagne pour qu'il devienne, dès ce premier tour, le candidat unique des organisations ouvrières, cela sous prétexte qu'il fallait "battre Giscard". C'était faire preuve d'un opportunisme foncier. L'OCI aurait dû au contraire tenter de présenter son propre candidat pour qu'il déploie le drapeau de la IVe Internationale, qu'il défende son programme et la politique de l'OCI, laquelle devait être orientée sur l'axe de la lutte pour un gouvernement ouvrier. Cette politique devait inclure : au premier tour il est normal que les organisations et partis ouvriers présentent chacun leur candidat lequel défendra le programme, la politique de la formation qui le présente ; mais dès ce premier tour chacun de ces candidats doit appeler la population laborieuse, la jeunesse à voter massivement au deuxième tour pour le candidat de la formation ouvrière arrivée au premier tour en tête des candidats des organisations et partis ouvriers ; au deuxième tour il faut battre le candidat des organisations et partis bourgeois restant en lice, vraisemblablement Giscard.

Il était possible que, compte tenu des conditions restrictives incluses dans la loi sur le droit de présenter des candidats aux élections à la présidence de la République, l'OCI n'ait pas pu en présenter un en 1981. L'orientation de l'OCI ne devait pas pour autant varier sur le fond. Elle devait dire: la loi empêche l'OCI de présenter son propre candidat à l'élection présidentielle ; dans ces conditions elle appelle à voter au premier tour pour le candidat de l'organisation, du parti ouvrier de votre choix ; exigez de lui qu'il s'engage, dès le premier tour, à appeler à voter au deuxième tour pour le candidat des formations ouvrières arrivé en tête au premier tour ; au deuxième tour il faut battre le candidat des organisations et partis bourgeois restant en lice, vraisemblablement Giscard.

En même temps l'OCI aurait dû mener une campagne politique, aussi intensive que le lui permettait ses moyens, exposant son programme et sa politique, caractérisant pour ce qu'elles étaient les 110 propositions de Mitterrand, sa politique et celle du PS, la politique du PCF, comme celles d'autres formations se réclamant de la classe ouvrière, voire du "trotskysme". L'axe de la politique de l'OCI aurait dû être: rupture avec la bourgeoisie, Front Unique des organisations ouvrières (partis et syndicats), pour un gouvernement du PS et du PCF sans ministres bourgeois, dans la perspective d'un authentique gouvernement véritablement ouvrier.

En prenant la position qu'elle a prise la direction de l'OCI a couvert la politique bourgeoise de Mitterrand et du PS. Elle a roulé pour eux. Ensuite l'OCI (puis le PCI) a pratiqué une politique de "soutien critique" au gouvernement Mitterrand-Mauroy‑Fiterman‑Crépeau, gouvernement de "l'Union de la gauche". Le prétexte invoqué ? "Les masses considèrent ce gouvernement comme étant leur gouvernement". Ce qui était faux. Mais à supposer que cela eût été vrai, il fallait d'autant plus lancer les mots d'ordre: députés du PS et du PCF, vous avez la majorité à l'Assemblée Nationale ; rompez avec la bourgeoisie ; déclarez que vous êtes souverains ; constituez un gouvernement sans ministres représentants des organisations et des partis bourgeois, ou membre du personnel politique de la bourgeoisie. C'est la condition première, bien qu'insuffisante, pour que vous formiez un gouvernement qui ré‑ponde positivement aux besoins et aspirations du prolétariat et de la jeunesse. Sur ces mots d'ordre toute une politique, se servant comme d'un levier de l'existence d'une majorité de députés du PS et du PCF pour la mobilisation des masses, pour leur ouvrir la voie de la submersion et du dépassement du PS et du PCF vers un authentique gouvernement ouvrier, pouvait être mise en oeuvre. Elle se serait située sur l'orientation : «On ne peut aller de l'avant si l'on craint d'aller vers le socialisme».

A LA GAUCHE DE « L'UNION DE LA GAUCHE »

En décembre 1981, au terme de son XXVIe congrès, l'OCI avait décidé de reprendre l'appellation de "Parti Communiste Internationaliste" (PCI). Les conditions pour la construction d'un authentique parti ouvrier révolutionnaire étaient en effet réunies ‑ l'OCI avait organisé une force militante suffisante, la situation politique le permettait ‑ Encore fallait‑il appliquer une orientation politique qui ouvre une issue à la classe ouvrière à partir des conditions politiques existantes. Il fallait tout simplement être fidèle au programme de transition "l'agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale" dont formellement l'OCI devenue PCI se réclamait.

« La tâche centrale de la IVe Internationale consiste à affranchir le prolétariat de la vieille direction. dont le conservatisme se trouve en contradiction complète avec la situation catastrophique du capitalisme à son déclin et constitue le principal obstacle au progrès historique. L'accusation capitale que la IVe Internationale lance contre les organisations traditionnelles du prolétariat, c'est qu'elles ne veulent pas se séparer du demi‑cadavre politique de la bourgeoisie.

Dans ces conditions, la revendication adressée systématiquement à la vieille direction : « Rompez avec la bourgeoisie. prenez le pouvoir ! »  est un instrument extrêmement important pour dévoiler le caractère traître des partis et organisations de la IIe et de la IIIe Internationales, ainsi que de l'internationale d'Amsterdam.

Le mot d'ordre de ‑ gouvernement ouvrier et paysan ‑ est employé par nous uniquement dans le sens qu'il avait en 1917 dans la bouche des bolcheviks, c'est‑à‑dire comme un mot d'ordre antibourgeois et anti­-capitaliste, mais en aucun cas dans le sens. ‑ democratique » que lui ont donné plus tard les épigones. faisant de lui, alors qu'il était une étape vers la révolution socialiste, la principale barrière dans cette voie

De tous les partis et organisations qui s'appuient sur les ouvriers et les paysans et parlent en leur nom, nous exigeons qu'ils rompent politiquement avec la bourgeoisie et entrent dans la voie de la lutte pour le gouvernement ouvrier et paysan. Dans cette voie, nous leur promettons un soutien complet contre la réaction capitaliste. En même temps, nous déployons une agitation inlassable autour des revendications tran­sitoires qui devraient, à notre avis, constituer le programme du « gou­vernement ouvrier et paysan ».

      La création d'un tel gouvernement par les organisations ouvrières traditionnelles est‑elle possible ? L'expérience antérieure nous montre, comme nous l'avons déjà dit. que c'est pour le moins peu vraisembla­ble. » (Programme de Transition)

Mais en mai‑juin 1982, alors que le gouvernement de "l'Union de la gauche" s'engageait ouvertement dans la politique "d'austérité", l'orientation de la direction du PCI était synthétisée en un titre d'"Informations ouvrières" : "Le gouvernement à la croisée des chemins". Comme si un gouvernement bourgeois, comprenant des représentants d'organisations politiques bourgeoises, des "personnalités" membres du personnel politique de la bourgeoisie pouvait s'engager sur un autre chemin que celui de la défense des intérêts de la bourgeoisie. Le 2 décembre 1983, encore, la direction du PCI organisait un meeting au chapiteau Balard à Paris. La banderole dominant la tribune, résumant sa politique, proclamait :

CONTINUER AINSI NOUS CONDUIRAIT TOUS A LA RUINE

FRONT COMMUN POUR FAIRE ABOUTIR LES REFORMES INDISPENSABLES

Le "continuer ainsi" faisait évidemment référence au gouvernement de "l'Union de la gauche". Pas question de rupture avec la bourgeoisie, de gouvernement sans ministres bourgeois, de gouvernement de Front Unique du PS et du PCF. Derrière cette formule il y avait toujours l'idée que le gouvernement était à "la croisée des chemins". "Nous conduirait tous à la ruine". Qui "tous" ? Et de quelle "ruine" s'agissait‑il ? Quel était donc ce mystérieux "Front commun" substitué au Front unique des organisations ouvrières (partis et syndicats) ? Pour "aboutir" à quoi ? Aux "réformes indispensables" ? Quelles "réformes" ? De plus de simples "réformes" auraient donc suffi alors que pour en finir avec la crise, satisfaire les revendications du prolétariat et de la jeunesse, répondre à leurs besoins et aspirations, il est "indispensable" de détruire l'Etat bourgeois, de constituer l'Etat ouvrier, d'exproprier de la possession des moyens de production et d'échange la bourgeoisie, d'établir et de réaliser sous contrôle ouvrier un plan de production.

DE LA "LIGNE DE LA DEMOCRATIE" A LA LIQUIDATION DU PCI

Cette politique a saboté les possibilités de construire un véritable Parti Ouvrier Révolutionnaire jouant un rôle national et profondément implanté dans le prolétariat et la jeunesse. Le PCI a stagné, puis rapidement il a reculé. C'est alors que les dirigeants du PCI ont eu une révélation. Une nouvelle terre promise leur est apparue "la démocratie". Nouveaux prophètes ils ont prêché un nouvel évangile : "la ligne de la démocratie". Au combat pour le gouvernement ouvrier ils ont substitué le mirage d'une démocratie et d'un parlementarisme "pur" : la "Constituante souveraine" qui «établira la démocratie dont le peuple définira la forme et le contenu». Voilà l'objectif.

Les sources de l'inspiration des nouveaux prophètes n'étaient malheureusement pas très "pures". Les nouveaux croisés exprimaient le rêve de l'appareil de FO : revenir à la belle période de la IVe République. Bien qu'à défaut il s'accommode de la Ve République, pour peu que ses gouvernements aient besoin des appareils bureaucratiques et leur laissent un espace. A la vérité, les dirigeants du PCI, sous une nouvelle appellation, pratiquent une vieille politique, celle que pratiquent depuis longtemps les dirigeants d'organisations ouvrières lorsqu'ils s'adaptent à la société bourgeoise, à l'Etat bourgeois.

La "ligne de la démocratie" devait nécessairement s'accompagner d'une pratique liquidatrice du PCI. Au 28e congrès (Pâques 1984), sa direction l'épurait des opposants à cette orientation. La même année, elle fondait un "Mouvement pour un Parti des Travailleurs". Il lui fallut attendre novembre 1991 pour proclamer ce soi‑disant parti et dissoudre le PCI. Le prétendu "Parti des travailleurs" est dirigé de facto par une poignée de membres de l'appareil FO dont certains sont en semi‑retraite, et par quelques dirigeants de l'ex‑PCI. Ses troupes se réduisent, pour l'essentiel, à ce qu'il reste de militants de ce parti désormais dissout. Depuis près de dix ans, les partisans de la constitution du "PT" présentent des candidats aux diverses élections. Aux élections de mars 1993 à l'Assemblée Nationale, le « PT » a présenté 75 candidats. Les résultats sont accablants : dans l'ensemble des circonscriptions où le PT a présenté des candidats, il obtient 1,37 % des suffrages exprimés et 0,88 % des inscrits. Cela veut dire qu'après dix ans de militantisme pour "le Parti de la démocratie", ce "parti" n'a aucune réalité et influence à l'échelle nationale et cela à un moment où, par suite de la politique de défense du régime capitaliste en crise, c'est par millions et par millions que les électeurs des années 1981 et 1988 du PS et du PCF ont cessé de voter pour eux, c'est par dizaines de milliers que des militants de ces partis les ont quittés.

Le drame de cette affaire est que la seule organisation qui pouvait ouvrir une perspective politique au prolétariat et à la jeunesse a dégénéré et qu'elle a, au contraire, contribué à leur boucher tout horizon. Jusqu'en 1984 environ, la direction du PCI s'est comportée en "aile gauche" de "l'Union de la gauche" et de son gouvernement. Adoptant officiellement "la ligne de la démocratie", elle l'a entrecroisée d'ultra‑gauchisme, tout en refusant, par exemple, de mener campagne pour qu'en Front Unique les organisations syndicales appellent à une gigantesque manifestation à l'Assemblée Nationale et l'organisent. Ainsi elle a pris en charge des "manifestations" que seul le Front unique des centrales syndicales pouvait organiser efficacement, tout en les dévoyant quant à leurs objectifs. Ou encore elle a refusé d'appeler à voter au deuxième tour d'élections, pour le PS ou le PCF contre les partis bourgeois : mettant ainsi un signe égal entre le PS, le PCF et l'UDF, le RPR, le FN.

En conséquence. il n'existe pas aujourd'hui de pôle politique auquel de jeunes travailleurs et étudiants, de véritables militants ouvriers ayant rompu avec le PS et le PCF, puissent se rallier; la méfiance à l'égard de toute organisation politique s'est considérablement accrue. Les élections de mars à l'Assemblée Nationale en témoignent : par millions, travailleurs et jeunes ayant la sensation d'être devant un vide politique se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul.

Si depuis 1981 le PCI avait combattu sur la ligne de la rupture avec la bourgeoisie, du Front Unique des partis ouvriers, d'un gouvernement PS‑PCF sans ministres représentants de la bourgeoisie, s'il avait ouvert la voie vers la constitution d'un gouvernement ouvrier, les rapports politiques ne seraient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Il suffît de se rendre compte ce qu'aurait signifié qu'un Parti ouvrier révolutionnaire obtienne seulement de 5 à 7 % des voix à ces élections pour comprendre que tous les rapports politiques à l'intérieur du prolétariat et de la jeunesse auraient été bouleversés. Alors la défaite du PS n'aurait pas été une défaite pour la classe ouvrière car un tel pourcentage aurait signifié qu'un Parti Ouvrier Révolutionnaire se construisait, gagnait une influence de masse et qu'il ouvrait une issue au prolétariat et à la jeunesse. A son tour ce résultat aurait donné une puissante impulsion à cette construction et directement à la lutte de classe du prolétariat.

 

RENFORCER L'ETAT BOURGEOIS

Selon "Libération" du 9 avril, le 8 avril, dans l'exposé de sa politique à l'Assemblée Nationale, le nouveau premier ministre Edouard Balladur « a soigneusement poli la plateforme de gouvernement de sa majorité ‑ qui déjà offrait peu d'aspérité ‑pour en offrir au peuple de droite et de gauche une version lisse et parfaitement ronde. Rien ne dépasse, ni en creux, ni en bosse ». Et d'affirmer qu'elle ne contient rien de vraiment neuf dans ses axes fondamentaux. « Ni l'Europe, ni le mariage franc‑mark auquel il tient, ni la nécessité de moderniser l'économie du pays, ni la promesse de "sauver" les systèmes de protections sociale, ni la lutte contre le chômage, ni l'appel à la raison des Français qui, depuis­-longtemps‑ont-compris‑que‑les‑miracles‑n'existent‑pas, ni l'annonce de quelques sacrifices exigés dont les plus défavorisés seraient évidemment exclus, ni l'éducation dont l'énoncé des grands principes qui régissent sa réforme est exactement le même qu'il y a trois semaines. A écouter Edouard Balladur, Marguerite Duras n'a pu qu'être confortée dans son idée : à tout prendre le meilleur Premier ministre de la nouvelle majorité de droite aurait été Pierre Bérégovoy ».

"Libération" s'efforce de banaliser la politique que Balladur veut appliquer, les conséquences du changement de majorité et de gouvernement. Certes, Balladur va à la messe et prouve qu'il est capable de la dire. Onctueux ainsi qu'un chanoine, il enveloppe son propos comme un jésuite. Mais la forme n'enlève rien à la brutalité réactionnaire de la politique qu'il entend mettre en oeuvre.

Renforcement de l'Etat. « Pour mieux assurer l'indépendance de la justice, une réforme du Conseil Supérieur de la magistrature vous sera proposée. Sa composition, les règles de son fonctionnement, sa compétence seront modifiées, afin de mettre la carrière des magistrats à l'abri des pressions politiques, d'où qu'elles viennent ». La "justice" en soi cela n'existe pas. La "justice" est toujours une justice de classe. Renforcer "l'indépendance" de la magistrature, c'est renforcer cet ordre, organe de la justice bourgeoise. Cela n'a pas moins d'importance pour le bon fonctionnement de l'Etat bourgeois que de renforcer la caste des officiers et des différents corps de police.

Le premier ministre a tenu à rappeler que : « L'administration doit agir sous l'autorité du pouvoir politique, c'est la règle républicaine. Elle applique naturellement les décisions du gouvernement sur l'ensemble du territoire ce qui marque l'unité de la République ».

Mais renforcer l'Etat c'est nécessairement renforcer ses polices : « Les magistrats, policiers, gendarmes et fonctionnaires de l'administration pénitentiaire exercent leur tâche, dans des conditions difficiles, parfois très difficiles avec courage et dévouement. Il faut que la nation leur exprime leur reconnaissance ( ... ) Le dispositif juridique, dans lequel s'inscrit leur action pour lui donner une plus grande efficacité. Je pense notamment au contrôle d'identité et à la lutte contre les bandes organisées. Il faudra mieux combattre la petite et moyenne délinquance grâce à une meilleure organisation de notre système judiciaire, les infractions aujourd'hui non sanctionnées devront être poursuivies, c'est au juge de proximité que je pense. Une réaffirmation de l'autorité de l'Etat devra s'étendre aussi aux quartiers sensibles où les lois de la République, comme l'esprit de solidarité doivent prévaloir ».

 

Voilà d'excellentes raisons de renforcer "la politique républicaine" et d'améliorer ses performances dans la "chasse aux faciès" notamment, mais pas seulement. Chacun le sait, les polices ont de multiples fonctions qui vont de la répression en tous genres jusqu'au flicage dans tous les domaines.

Sur cette lancée, Balladur ne pouvait manquer d'aller dans le sens du Front National :

« L'Etat républicain, c'est une nation assurée d'elle‑même, de sa cohésion, de son identité, de son avenir. C'est une nation qui sait être accueillante. mais qui entend conserver son identité. C'est dire qu'il faut mener une politique de l'immigration claire, courageuse et, en même temps, respectueuse des droits de l'homme.

Une politique de l'immigration cohérente exige, tout d'abord. qu'il soit mis fin aux situations irrégulières; elle suppose aussi que les décisions d'expulsion et de reconduite à la frontière soient exécutées sans faiblesse. Les contrôles aux frontières et sur le territoire national seront renforcés, et le travail clandestin vigoureusement réprimé.

Mais appliquer la loi ne suffit pas; il faut la changer quand elle n'est pas adaptée aux besoins. Les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France doivent être définies de manière plus stricte. La France est une vieille nation qui entend rester elle‑même. Elle doit aussi être respectueuse de ceux qui sont animés du désir sincère d'y séjourner paisiblement et régulièrement, dans le respect de nos lois et de nos principes.

Ceux qui veulent être français devront en faire expressément le choix. Aussi le code de la nationalité sera‑t‑il révisé comme le préconisait la commission présidée par M. Marceau Long en 1987 et dont les propositions ont déjà été adoptées par le Sénat. »

ALLEGER LE COUT DU TRAVAIL

Ensuite Balladur a développé comment il entendait faire faire un nouveau bond en avant à l'offensive contre le pouvoir d'achat, et afin de détériorer les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière, de la population laborieuse, de la jeunesse, réduire et si possible détruire leurs conquêtes, leurs acquis sociaux. Une phrase maîtresse : « L'allégement du coût du travail ».

« Deuxième priorité : l'allégement des charges qui pèsent sur l'emploi. L'alourdissement régulier du coût du travail a été une cause essentielle du développement du chômage. Aussi ai‑je demandé à Mme le ministre d’Etat, ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville, et à M. le ministre du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle de formuler très rapidement des propositions sur ce point.

L'objectif est de réduire très sensiblement les charges pesant sur l'emploi des personnes rémunérées au niveau du SMIC ou légèrement au‑dessus.

Il en résultera un allégement permanent du coût du travail ».( ... )

« Une loi d'orientation quinquennale ‑ j'y reviendrai, ‑ loi élaborée en concertation avec les organisations syndicales, devra définir les principes de l'action à long terme en faveur de l'emploi.

Parallèlement, une commission composée de personnalités nationales et internationales sera constituée. Elle étudiera toutes les mesures permettant d'éliminer les obstacles structurels à la création d'emplois au sein de notre société. Ses conclusions vous seront présentées lors de la session de printemps de 1994 ; elles permettront non seulement de compléter si besoin était, la loi quinquenaIe pour l'emploi qui vous sera, je l'espère, soumise à l'automne, mais également d'inspirer une réflexion plus générale sur l'organisation du travail dans la société française. Cette commission pourra utilement s'appuyer sur les études déjà réalisées par le commissariat général du  Plan. (...)

A la fin du mois d'avril, les représentants des organisations syndicales et professionnelles seront invités à participer à une conférence que je tiendrai avec les ministres responsables à l'hôtel Matignon. Cette conférence aura pour objet de dresser la liste des problèmes sociaux que notre pays doit résoudre à court et à moyen terme, d'établir le calendrier des études permettant de dégager les choix et les solutions... Les résultats de ces études feront l’objet d'une nouvelle conférence à la fin de l'été.

La société française ne sera pas réformée pour préparer l'avenir sans l'adhésion, la consultation, la coopération de tous.

Quatre questions paraissent prioritaires.

La première, la plus importante. celle qui conditionne aussi bien le Progrès de notre économie que la justice, c'est la lutte contre le chômage.

Notre objectif, je crois indispensable d'y revenir, est d'établir, en liaison avec les organisations syndicales et professionnelles et, il faut le souhaiter, avec leur accord, les bases d'une loi quinquennale de lutte pour l'emploi dont le but sera de rechercher tous les moyens de développer l'emploi, notamment en abaissant le coût du travail, en assouplissant les contraintes pesant sur l'emploi, en développant la formation et l'apprentissage des jeunes, qui constituent à mes yeux une impérieuse priorité. Cette réflexion doit aussi porter sur les moyens de rendre le traitement social du chômage plus efficace, afin que les chômeurs puissent être réinsérés plus rapidement dans la société active (...)

Le deuxième objectif est de sauver nos régimes sociaux de la crise financière dans laquelle ils s'enfoncent en raison de l'inaction des précédents gouvernements. Mme le ministre d'Etat procédera à une évaluation exacte de l'ampleur des déficits sociaux qui nous a été cachée, la commission des comptes de la Sécurité sociale n'ayant pas été réunie. Il faut en premier lieu rétablir l'équilibre. Pour cela, j'ai demandé que soit étudiée la création d'un fonds destiné à solder es comptes de la gestion précédente. Ce fonds serait alimenté par des recettes provenant d'une augmentation de la fiscalité indirecte.

La conférence à laquelle je me propose de convier les organisations syndicales aura pour objectif d'étudier toutes les mesures permettant de parvenir à un équilibre durable des régimes de maladie, de vieillesse, d'assurance‑chômage. Là aussi, notre but est d'établir une loi quinquennale, en accord avec les partenaires sociaux. A mes yeux, les principes en sont clairs, mais il faut vérifier qu'ils peuvent recevoir une large approbation : séparation de la gestion de chaque risque, consolidation financière de chaque risque, grâce aux mesures qui viennent d'être évoquées, gestion de chaque risque par une plus grande participation des partenaires sociaux selon les principes du paritarisme vers lequel il faut tendre, la tutelle de l'Etat étant allégée.

Néanmoins, l'Etat doit conserver une responsabilité essentielle, veiller à ce que, par une politique de facilité, on ne s'engage dans un cycle de croissance continue des dépenses nécessitant une croissance continue des cotisations. Votre assemblée, lors de l'examen de la loi quinquennale, aura l'occasion de décider s'il y à lieu pour le Parlement de se prononcer à échéance régulière sur les conditions dans lesquelles cette nécessaire discipline est respectée.

Le troisième objectif de la réforme sociale, c'est l'amélioration du statut des salariés. Il s'agit de développer davantage la participation à la gestion des entreprises, à leur capital et à leurs profits ; il s'agit de supprimer les entraves au développement de l'intéressement instituées lors de la précédente législature ; il s'agit de tendre à l'augmentation du salaire direct grâce au transfert progressif de la charge des cotisations familiales des entreprises vers l'Etat, ce qui permettrait également de développer les retraites complémentaires.

Les familles, sur la solidité desquelles repose l'avenir de la nation, n'ont rien à redouter de la réforme du financement des cotisations familiales. Son objectif n'est nullement de fragiliser la politique familiale, mais au contraire de la conforter. Une loi‑cadre garantira de façon incontestable le maintien des moyens de financement de la politique de la famille. Ceux‑ci ne pourront pas lui être retirés, contrairement à ce qui s'est déjà produit dans le passé. »

A quoi il faut ajouter les phrases suivantes : avant de licencier «utiliser toutes les mesures d'assouplissement des formes de travail et le développement du travail à temps partiel. Les entreprises doivent s'engager avec les salariés dans de nouvelles formes de progrès qui lui permettent à la fois de retrouver des résultats satisfaisants pour financer leurs investissements et de garantir l'emploi du plus grand nombre».

Tout y est et de longs commentaires ne sont pas nécessaires. Néanmoins il faut souligner le rôle dévolu aux organisations syndicales : s'associer àla discussion des projets de lois gouvernementales et particulièrement de lois cadres quinquennales, éventuellement y donner leur accord ; la gestion paritaire des régimes sociaux sous la double supervision du gouvernement et de l'Assemblée Nationale dans le cadre et les limitations d'un "budget social de la Nation" (ces derniers mots n'y sont pas mais leur contenu y est).

Au passage Balladur évoque un vaste projet de "privatisations". Sur ce point il est nécessaire d'être clair. Au contraire de ce que certains expliquent, les nationalisations faites en France n'ont jamais été des "conquêtes ouvrières". A un moment elles ont été nécessaires au capitalisme français pour se reconstruire. A d'autres moment l'Etat bourgeois a pris en charge ce que ne pouvait pas ou ne voulait pas assumer le capital privé. Toujours elles ont donné lieu à de grasses "indemnisations". Elles sont gérées par l'Etat bourgeois, et les travailleurs doivent, comme dans le privé, produire de la plus‑value. C'est justement parce que cette plus‑value y est produite que nombre d'entre elles sont actuellement convoitées par le capital, l'Etat étant prêt à lui céder ou recéder à vil prix.

A cette occasion, Balladur ne manque pas de rappeler à sa façon l'association "capital‑travail" chère à De Gaulle:

« Les privatisations seront l'occasion de reprendre la politique de participation, d'intéressement et d’actionnariat populaire à laquelle inspire le message du général De Gaulle et de Georges Pompidou ».

DISLOCATION DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC

"Le Monde" du 10 avril affirme: «Education Nationale : la décentralisation gommée». Les verres des lunettes de ce rédacteur doivent être déformants. Voici ce qu'a dit Balladur.

« Le modèle français d'éducation fut un grand modèle. Il a bâti la France républicaine fondée sur l'égalité, la gratuité de études, le mérite. Or l'évolution démographique, le perfectionnement des techniques, les excès de l'uniformité et de la centralisation, la crise économique. les difficultés de l'intégration l'ont mis à mal.

Je tiens à rendre hommage au corps enseignant, à son dévouement, à la façon dont il se consacre à la tâche éminente qui est la sienne. Il s'agit de l'associer à la grande action de modernisation qui est indispensable et qu'il appelle lui-­même de ses vœux.

Cette action, quels en seraient les principes ? Il ne s'agit pas de tout bouleverser. Il s'agit de faire évoluer progressivement notre système d'enseignement pour le rendre plus juste, plus efficace, plus démocratique.

Les établissements pourraient être rendus plus autonomes et les pouvoirs dévolus à leurs conseils pour l'organisation des études pourraient être renforcés.

Ces conseils d'établissement devraient faire une place plus grande aux représentants des collectivités territoriales, des entreprises et des associations.

Soyons clairs. L'Etat doit conserver la responsabilité de l'enseignement, qui est l'une de ses missions essentielles. L'Etat doit coordonner notre système d'enseignement, en fixer les principes, en définir les programmes, en vérifier les diplômes. Il doit surtout veiller à ce que la solidarité entre les collectivités empêche la naissance d'un enseignement à deux vitesses, l'un dans tes régions les moins pourvues, l'autre dans les régions qui le sont le plus. Il doit également garder ses attributions en matière de recrutement, de formation et de rémunération des maîtres et des enseignants.

Quant au développement de la formation professionnelle, de la formation en alternance et de l'apprentissage, J'ai déjà indiqué que c'était l'un des moyens essentiels de lutter contre le chômage, notamment contre le chômage des jeunes. Notre objectif sera de doubler rapidement le nombre des jeunes en formation dans l'entreprise, grâce à un crédit d'impôt accordé aux entreprises beaucoup plus largement qu'il ne l'est aujourd'hui.

Il faut appeler celles‑ci à prendre davantage conscience que l'un de leurs devoirs essentiels, afin d'assurer le progrès et l'emploi. est de participer plus activement à la formation des jeunes, et en particulier de ceux qui ont quitté l’enseignement et sont sans emploi. » 

Donc le système d'enseignement actuel est dépassé. Evoluer progressivement mais vers quoi : « Les établissements pourraient être rendus plus autonomes et les pouvoirs dévolus à leurs conseils d'organisation des études pourraient être renforcés... Ces conseils d'établissement devraient faire une place plus grande aux représentants des collectivités territoriales, des entreprises et des associations ». Les phrases suivantes sont typiques du style Balladur : « L'Etat doit coordonner ». Quand il s'agit de "coordonner" c'est, écrit le Petit Larousse, « disposer des éléments divers (souligné par CPS) en vue d'obtenir un ensemble cohérent, un résultat déterminé »". Ce qui suppose une certaine autonomie des éléments constituants. « Fixer les principes » est une chose, mais la marge d'application peut être considérable. « Vérifier les diplômes », "vérifîer" ce n'est ni délivrer les diplômes, ni affirmer le maintien des diplômes nationaux. « Il doit surtout veiller à ce que la solidarité entre les collectivités empêche la naissance d'un enseignement à deux vitesse ». Cette phrase aussi est ambiguë. "La solidarité" ce n'est pas une situation commune pour tous mais « l'état de plusieurs personnes obligées les unes pour les autres... Dépendance réciproque : sentiment qui pousse les hommes (les collectivités, NDLR) à s'accorder une aide mutuelle ». Il n'y a que pour les enseignants que les attributions de l'Etat sont affirmées clairement. Mais Balladur ruse.

De l'enseignement supérieur Balladur n'a pas parlé. Par contre, ce qu'il a dit sur "la formation professionnelle et l'apprentissage" est radical. Comment cette orientation n'affecterait‑elle pas l'enseignement secondaire ? En outre, dans le corps d'un article, "Libération" du 15 avril informe: « En vrac on trouve un texte sur la "décentralisation des hôpitaux, un autre sur la modernisation de l'Etat et la déconcentration, un troisième relatif à la décentralisation de l'enseignement supérieur et à l'autonomie de l'Université" ou encore une proposition de loi sur la décentralisation et la formation professionnelle. Certes Millon a eu "l'immense plaisir" de voir que ce dernier texte était d'ores et déjà accepté par le gouvernement et inscrit à l'ordre du jour, le 11 mai prochain. Mais il assure ne pas vouloir lâcher sur le reste ».

La décentralisation n'est pas gommée. Elle est en filigrane. Mais bien sûr elle a ses limites. Les régions ne peuvent, y compris en ce qui concerne l'enseignement, être indépendantes de l'Etat, mais elles peuvent disposer d'une autonomie considérable. Pour l'instant Balladur se donne une importante marge de manœuvre, tout en s'axant sur la réalisation des objectifs du programme RPR‑UDF.

« RUPTURE AVEC LA PRECEDENTE GESTION »

Là ne s'arrête pas la politique dont Balladur a exprimé les généralités. Pour l'instant au moins défense du franc, maintien dans le SME, baisse des taux d'intérêt ont été réaffirmés. Autonomie de la Banque de France, réforme de la Caisse des Dépôts et Consignation sont au programme. Réappréciation et révision du budget 1993 seront rapidement réalisées. A ce propos Balladur a tenu à préciser : « J'en préviens l'opinion publique, nous serons obligés de demander à tous des sacrifices pour assurer le redressement ». Aides financières pour « un redémarrage rapide du marché immobilier », c'est une urgence.

Ne faut‑il pas redresser le bilan des banques et autres institutions financières très engagées dans l'immobilier en crise ? Grand programme de privatisation concernant les entreprises du secteur concurrentiel (au moins pour l'instant et officiellement).

Balladur a proclamé que "La France" va exiger la reprise de la négociation du GATT: « non seulement sur l'agriculture mais aussi sur les autres dossiers non réglés », une négociation globale et non étape par étape. En même temps que des assouplissements et aménagements de la réforme de la PAC seront demandées à Bruxelles, « il est nécessaire que des mesures nationales soient prises pour que l'entreprise agricole dispose des moyens indispensables à assurer sa rentabilité. Il faudra en tirer les conséquences sur les plans fiscal, social et financier ».

Pour le reste maintien de la politique appliquée jusqu'alors par rapport à la CEE, des traités de Maastricht avec néanmoins une remise à sa place de la "Commission". Balladur a vaguement évoqué l'ex‑Yougoslavie. Il met à l'ordre du jour une révision de la politique militaire de l'impérialisme français qui devrait concourir à défendre sa place en Europe, en Afrique et dans le monde. Cette politique sera aussi un moyen de renforcer l'Etat bourgeois français . Cela n'a pas été dit mais c'est implicite. L'objectif c'est une armée de métier maniable et éventuellement instrument de répression, voire de guerre civile, tandis que la conscription serait employée à des tâches comme assistants flics, surveillants des écoles, etc... Enfin, dernières idées transcendantes : établir un nouveau système monétaire international et aussi réunir « une conférence internationale ayant pour objectif de stabiliser la situation de l'Europe et d'y instituer l'équilibre ».

A de multiples reprises Balladur a insisté : le programme qu'il entend appliquer « marque une rupture avec la précédente gestion ». S'il s'agit seulement de se situer sur le terrain de la défense des intérêts du capitalisme français en crise, les précédents gouvernements s'y situaient. Mais le programme du gouvernement Balladur, du gouvernement RPR‑UDF se situe à un autre niveau et est en ce sens qualitativement "supérieur" à ceux des gouvernements précédents. La bourgeoisie française va s'efforcer d'exploiter au maximum la victoire politique qu'elle a remportée aux élections des 21 et 28 mars. D'autant plus qu'elle est prise à la gorge par la crise du régime capitaliste.

"QUASI‑STAGNATION»

Pour avoir une idée de la situation économique française, les lecteurs de CPS peuvent se reporter à l'article de CPS n° 44 du 3 octobre 1992 "Conjoncture économique menaçante", notamment aux parties précédées des sous‑titres : "Des chiffres trop bons pour être honnêtes", "Investissements : demande et profits insuffisants", "Dépendance du capital français". Au deuxième semestre, l'optimisme du début de l'année 1992 s'est volatilisé. Le "Bilan économique et social 1992" du "Monde" établit, sous la plume de Alain Vernholes, le bilan suivant:

« Contrairement aux prévisions de la fin de 1991, aucune reprise durable ne s'est manifestée au cours de 1992. La croissance affichée de 2 %, l'une des plus élevées ‑ ou plus exactement des moins médiocres ‑ des pays industrialisés, donne une impression trompeuse : elle a en effet été presque complètement acquise au cours du premier trimestre. Par la suite, en dépit d’un léger rebond durant l'été, l'activité a stagné, reculant même fin 1992.

L'année avait bien commencé, la production nationale progressant fortement au premier trimestre à un rythme de 3.5 % l'an, tirée par une vive croissance des exportations. Mais dès le deuxième trimestre, l'activité commençait à stagner ou presque (+ 0.5% en rythme annuel). du fait d'un recul prononce des investissements mais aussi fait inhabituel ‑ de la consommation des ménages.

Le deuxième trimestre marquait surtout une rupture durable en matière de commerce extérieur : la progression des ventes à l'étranger, très dynamique depuis l’été 1991 (plus de 6 % de progression en rythme annuel au second semestre, plus de 10 % au premier trimestre 1992) ralentissait brutalement pour revenir à 1,5 % l'an à partir d'avril ­1992. Il s’agissait des effets néfastes de la dégradation de la conjoncture en Allemagne mais aussi en Italie et peu après en Espagne. sans compter la Grande‑Bretagne, qui continuait de vivre sa pire récession depuis la seconde guerre mondiale.

Non seulement le commerce extérieur n'a pas joué au deuxième semestre 1992 le rôle essentiel qui avait été le sien pour tirer la croissance. mais les entreprises ont continué de réduire leurs dépenses d*équipement. Ainsi la demande intérieure, trop faible, n'aura progressé que de 0.8 % en 1992 par rapport à 1991, empêchant l’industrie d'employer normalement ses capacités de production.

Ces capacités étaient d'autant moins utilisées (à 80 % seulement) par rapport à l'offre potentielle que l'industrie française avait massivement augmenté ses dépenses d’équipement entre 1987 et 1990. Ainsi, après la baisse de 3.1 % en volume de l'investissement en 1991, 1992 aura enregistré une nouvelle réduction de 5 % (‑ 11 % pour la seule industrie concurrentielle)

Du coup la production industrielle a reculé d'environ 0.5 % en 1992 après avoir presque stagné en 1991 (+ 0,2 % par rapport à 1990) et peu augmenté en 1990 (+ 1,9 %). Il faut remonter dix ans en arrière pour trouver une baisse absolue de la production (‑ 0,8 % en 1981 et encore –1.1% en 1982). Tous les secteurs ont été touchés, seule l'automobile s'en sortant à peu près grâce à l'exportation et à une demande intérieure assez soutenue.

La production de biens de consommation a baissé puis s'est un peu reprise avant de recommencer à baisser à partir de septembre. Pour les biens intermédiaires, le cheminement a été inverse : croissance en début d'année tirée par une demande étrangère encore soutenue, recul au second semestre.

Dans les biens d'équipement, toutes les branches ou presque ont reculé, la construction aéronautique grâce   à Airbus faisant exception. Enfin le bâtiment et les travaux publics ont vu leurs stocks augmenter et           leur activité se dégrader (baisse d'environ 10 % des mises en chantier de loge­ments). Seuls les travaux d'entretien ont augmenté en 1992. Quant aux travaux publics, à la forte pro­gression de l'activité au premier trimestre a succédé un recul dès le deuxième trimestre. Dans les ser­vices, l'activité très soutenue (+ 5.5 % comme en 1991 ) s'est tout de même ralentie en fin d'année par rapport à la très forte croissance du deuxième semestre 1991.

L'année s'achevait dans un grand désarroi, la production reculant , les chefs d'entreprise s'inquiétant de l'avenir et réduisant leurs investissements, les consommateurs cherchant avant tout à se désendetter. Signe des temps : la seule activité en progression fin 1992 était l'énergie. du fait d'un froid inhabituel en automne. Petites lumières à l'horizon : la remontée du dollar et la reprise de l'économie américaine qui semblait se confirmer fin 1992. »

Investissements productifs

(variations annuelles en volume, niveau en %)

 

1988

1989

1990

1991

1992

Grandes entreprises nationales (14% du total)

+3

-1.4

+3.2

+7.4

0

Entreprises du secteurs concurrentiel (86% du total

+11.5

+10.1

+4.6

-5.3

-5.3

  • dont Agriculture (6%)

+12.6

+9.2

-4.6

-9.2

-4

  • Industrie (34%)

+10.3

+6.7

+10.6

-8.4

-11

  • Commerces-Services (42%)

+12

+13.6

+2.1

-6.5

-2.3

  • Bâtiments Travaux Publics (4%)

+17.6

+3.7

-2.6

-6.5

-8

Ensemble des entreprises

+10.2

+8.3

+4.4

-3.5

-5.3

« RECESSION »

En 1992, pour la première fois depuis 1986, la balance commerciale française a été bénéficiaire de 29 milliards de francs environ alors qu'en 1990 elle était déficitaire de 49,3 milliards et en 1991 encore de 30 milliards. Mais à partir du deuxième semestre les soldes commerciaux positifs ont été dus à un recul des importations, les échanges internationaux ont été équilibrés vis à vis de l'ensemble de l'Europe. Mais vis à vis de la seule Allemagne ils ont recommencé à se dégrader et à redevenir fortement déficitaires. Bénéficiaires vis à vis de la Grande‑Bretagne les échanges français sont déficitaires vis à vis du Japon et des USA.

La situation du capitalisme français s'est aggravée et elle devrait encore s'aggraver en 1993. Un institut économique proche du CNPF, l'institut Rexecode a produit le 5 avril des prévisions qui estiment que le PIB français diminuerait de 0,5 % en 1993 et celui de la CEE dans son ensemble de 0,3. En France les investissements reculeraient encore de 4,3.

A en croire une statistique établie par le Crédit national, le bénéfice par rapport au chiffre d'affaires des 70 plus grands groupes industriels français serait tombé de 4,5 % en 1989, à 3,2 % en 1990, à 2,8 % en 1992. Les investissements auraient diminué de 5,8 % en 1991, de 13,9 % en 1992 et diminueraient encore de 4 % en 1993.

Certaines banques françaises subiraient de lourdes pertes. La compagnie financière de Suez (privatisée en 1987) par suite de ses acquisitions et de la chute de l'immobilier, perdrait 1,8 milliards de francs en 1992. Le Comptoir des Entrepreneurs spécialisé dans le financement de l'immobilier n'a pu éviter la cessation de paiement que par l'apport d'un milliard d'argent frais obtenu grâce à un "montage".

Selon Edouard Balladur « le déficit budgétaire de l'Etat est passé de 93 milliards de francs en 1990 à 226 milliards en 1992. Il dépassera 330 milliards de francs en 1993, soit plus de 4 % du PIB ». Auquel certains ajoutent 58,5 milliards de francs qu'atteindrait le déficit du régime général de la Sécurité Sociale. Il faut aussi prendre en compte l'UNEDIC dont le besoin de financement serait de 11,8 milliards fin 1993. Son déficit cumulé se situerait à 36 milliards de francs fin 1993.

En février le nombre de chômeurs, inscrits à l'ANPE, s'est élevé à 3 024 000 en données corrigées et 3 098 000 en données brutes. Leur nombre devrait croître encore en 1993 de 170 000 jusqu'à atteindre à la mi‑1994 11,8 % de ce qui est considéré comme "la population active". Un tel nombre de chômeurs officiels implique des millions et des millions d'enfants, de femmes et d'hommes dans une situation précaire et d'autres millions dans la misère noire. A sa manière la croissance des RMIstes le montre.

Confrontés à de tels problèmes le gouvernement RPR‑UDF, Balladur ont un impératif catégorique : reporter le plus de charges possibles sur le dos du prolétariat et la jeunesse, faire faire un saut qualitatif à l'offensive tous azimuts contre eux. C'est ce qu'ils vont tenter de réaliser.

« PARTICIPATION » NOUVELLE ETAPE

C'est l'évidence, les dirigeants des organisations syndicales se disposent tous à collaborer avec ce gouvernement. Au lieu de le caractériser pour ce qu'il est, le gouvernement le plus réactionnaire depuis Vichy, ils répondent présents à son appel. Ainsi, tous vont participer à la conférence que Balladur va organiser « à la fin du mois d'avril (où seront) invités les organisations syndicales et professionnelles. Cette conférence aura pour objet de dresser la liste des problèmes sociaux que notre pays doit résoudre, à court et à moyen terme, d'établir le calendrier des études permettant de dégager les choix et les solutions. Les résultats de ces études feront l'objet d'une nouvelle conférence à la fin de l'été ». Blondel a dit qu'il ne croyait pas aux "grandes messes", les dirigeants de la CGT se disent méfiants, mais les uns et les autres iront à cette conférence et la cautionneront par là même, comme ils cautionnent la "concertation", la "participation" : ils serviront de couverture politique à ce gouvernement et à sa politique.

Balladur le dit expressément : la "participation" doit être portée à un niveau supérieur. Exemple : « établir, en liaison avec les organisations syndicales et professionnelles et, il faut le souhaiter, avec leur accord, les bases d'une loi quinquennale de lutte pour l'emploi, notamment en abaissant le coût du travail, en assouplissant les contraintes pesant sur l'emploi, en développant la formation et l'apprentissage des jeunes qui constituent une priorité ». Balladur veut mettre sur pied une conférence de même nature que la première à propos de la Sécurité Sociale, de l'UNEDIC. C'est clair: d'abord faire participer, c'est‑à‑dire cautionner l'opération et si possible obtenir l'accord sinon de tous les dirigeants d'au moins un certain nombre. Et l'affaire est faite : les décisions prises l'auront été dans la "concertation", même si tels ou tels ne se disent pas d'accord avec telles ou telles décisions. Mais le gouvernement Balladur veut aller plus loin encore: il s'efforce de faire collaborer les appareils syndicaux à l'élaboration de lois quinquennales et obtenir d'eux qu'ils deviennent au côté du patronat, sous la houlette du gouvernement, des agents ouverts et officiels de leur application. Ce serait un grand pas vers le corporatisme.

Balladur reprend de façon plus souple l'orientation que De Gaulle voulait faire ratifier par référendum en 1969, référendum où il a été battu ce qui l'a contraint à démissionner. Or, les dirigeants FO et CGT tout en émettant un gargouillis de mots alibis se préparent à participer. A ce propos il convient de rappeler que les dirigeants des tendances UID et U&A de la Fédération de l'Education Nationale, sont allés jusqu'à casser celle‑ci pour mieux se disposer à appliquer dans l'enseignement la politique d'un futur gouvernement RPR-UDF dont l'évolution de la situation politique laissait prévoir l'instauration.

LE PS ET LE PCF PARTENAIRES DU GOUVERNEMENT BALLADUR

La direction du PCF est toujours égale à elle‑même dans l'art opposer. Au dernier CC de ce parti des 7 et 8 avril, le de soutenir un gouvernement et sa politique en déclarant s'y rapporteur a débité des phrases comme celles‑ci :  « Nous ferons face à la droite (pour le PCF, comme pour d'autres organisations d'ailleurs, il n'y a plus de lutte des classes entre la bourgeoisie et le prolétariat dont l'enjeu central serait le pouvoir, mais une "droite" souvent rétractable et une "gauche" souvent extensible ‑ NDLR) dans tous les domaines pour aider les gens (les gens ! Espèce socialement indéterminée, NDLR) à se défendre, à se faire respecter, à faire avancer les réponses concrètes à leurs problèmes quotidiens». Exemple de cette aide aux "gens" : « sur l'emploi nous entendons continuer d'agir pour une nouvelle croissance, pour renverser les options actuelles, nous voulons rassembler et agir pour imposer des investissements productifs et favoriser l'emploi et du travail salarié efficace ». Robert Hue, le rapporteur, omet simplement de dire que le mode de production actuel est le mode de production capitaliste pour lequel les "investissements productifs" sont seulement ceux qui rapportent un taux de profit suffisant et que le "salarié efficace" est celui qui produit le plus de plus‑value réalisable. Sur ce plan l'accord peut se réaliser facilement entre le capital et le PCF.

L'appareil du PCF se garde bien de se prononcer pour la rupture avec la bourgeoisie, le Front Unique des organisations ouvrières (partis et syndicats), pour un gouvernement de ce Front Unique sans ministres bourgeois. Aucune perspective de combat sur un terrain de classe, aucune politique de classe contre le gouvernement RPR‑UDF et sa politique. Le "suffrage universel" a parlé, bien que le mode de scrutin soit "injuste". La direction du PCF estime que « la proportionnelle intégrale est le moyen le plus juste pour que le citoyen soit maître de sa destinée. Obtenir cette proportionnelle est une bataille qui exige aussi le rassemblement. Voilà pourquoi nous sommes dès maintenant disponibles pour nous associer à toutes les forces de progrès allant dans ce sens ». En attendant que le gouvernement Balladur, RPR‑UDF gouverne jusqu'aux prochaines élections. Alors si la proportionnelle intégrale est instituée tout changera. Pour parvenir à l'imposer le PCF se propose d'unir tous "les gens" de bonne volonté. Cela ressemble fort à une "union de la gauche" sans rivage à droite.

La politique que les dirigeants du PS ont pratiquée a provoqué l'élection de la majorité RPR‑UDF, la constitution du gouvernement Balladur. Ils se font une raison de l'existence de ce gouvernement. Ils ont déclaré qu'ils le "jugeront aux actes". Autrement dit non seulement ils se prononcent pour le laisser gouverner mais encore ils seraient prêts à voter à l'occasion certaines de ses propositions. Ce n'est même plus une "opposition de sa majesté".

Dans ces conditions, comment le prolétariat, la jeunesse, ne seraient‑ils pas désarmés, écrasés politiquement et en désarroi. Ils ont l'impression qu'ils ont devant eux un terrible vide politique. Les organisations traditionnelles ont à leurs têtes des dirigeants et des appareils étroitement liés à la bourgeoisie et qui se prosternent devant le gouvernement RPR‑UDF, le gouvernement Balladur. Aucun Parti ouvrier révolutionnaire ne s'est construit alors que depuis plusieurs dizaines d'années et surtout depuis 1981, se dégageaient les possibilités objectives de le construire. C'est de là que vient au gouvernement RPRUDF les moyens de gouverner et non de la force intrinsèque de la bourgeoisie.

LA CRISE DU PS

La certitude de subir une défaite écrasante a suffi : avant même que celle‑ci se soit concrétisée, les responsables de la défaite du PS, anciens premiers ministres et ministres, sont devenus des croque‑morts, les fossoyeurs de leur propre parti, ils veulent l'ensevelir. Au premier rang bien sûr: Rocard. Ce dernier s'est emparé en bénéficiant de l'appui des jospinistes et de celui des amis de Mélanchon, de la direction du PS dont ils ont chassé Fabius. Mais Fabius s'appuie sur la majorité de ce qui reste du groupe PS à l'Assemblée Nationale. Ceux qui sont appelés les "quadra", et sont en réalité les agents de Delors à l'intérieur du PS, n'ont pas voulu participer à cette nouvelle direction, pas plus que les fabusiens, que les amis de Chevènement, que ceux de Poperen. Jospin fait politiquement "retraite". Sur le fond les divergences sont difficiles à saisir. Tous semblent axés sur la disparition du PS et la formation d'un vague et indéterminé "rassemblement de la gauche, ou au moins à noyer le PS dans un tel rassemblement. Les amis de Chevènement ont d'ores et déjà constituer une formation : le "mouvement des citoyens".

Mais quelle place existe‑t‑il pour un "rassemblement de la gauche". Aucune. La force du PS ce fut d'occuper la place que laissait vide l'ex‑SFIO, d'apparaître aux yeux des masses ainsi qu'un parti ouvrier réformiste traditionnel. Sa défaite vient de ce qu'il s'est entièrement mis au service de la bourgeoisie en crise, de l'impérialisme français décadent. Il n'y a pas de base de masse pour un "rassemblement de la gauche" tentant de faire concurrence au RPR, l'UDF, aux écolos, au Front National, dans la défense du régime capitaliste. Il n'échappe à personne que ce qui motive les Rocard, Delors et autres, ce sont leurs éventuelles candidatures à la présidence de la République voire d'autre ambitions personnelles. Mais chacun sait aussi que c'est passablement irréaliste.

Dans la situation politique actuelle, l'éclatement et la disparition du PS seraient une conséquence directe de la victoire politique que la bourgeoisie vient de remporter. Ce serait donc un nouveau coup porté à la classe ouvrière, à la population laborieuse, à la jeunesse, surtout en l'absence de Parti ouvrier révolutionnaire. Mais l'éclatement du PS, sa disparition ne sont pas encore réalisées. Tant que ne se construira pas un Parti ouvrier révolutionnaire une place politique existera pour une organisation de ce genre et même, peut‑être, si un POR se construit, au moins jusqu'au moment où ce POR sera en état de prendre le pouvoir.

LES CONTRADICTIONS QUI MENACENT LA BOURGEOISIE

Forte de sa victoire, la bourgeoisie va certes porter des coups très durs aux masses. Mais elle ne maîtrise pas pour autant les rapports économiques, sociaux et politiques. D'abord la majorité parlementaire actuelle n'est pas d'une totale homogénéité. Les ambitions et objectifs personnels des dirigeants de l'UDF et du RPR sont des éléments de discordes. Qui, à la suite de la démission de Mitterrand, ou à la fin de son mandat sera en situation de devenir président de la République: Giscard d'Estaing, Chirac... ou un autre ? Les rivalités passent non seulement entre le RPR et l'UDF mais à l'intérieur de ces formations. L'élection à la présidence de l'Assemblée Nationale l'a montrée. Le candidat officiel de l'UDF Baudis n'a pas recueilli la totalité des suffrages de son groupe et de loin. Dès le deuxième tour, Philippe Seguin, candidat du RPR, a été élu, Baudis étant contraint de retirer sa candidature. A l'intérieur du RPR d'autres rivalités existent déjà et d'autres encore peuvent voir le jour.

Sur l'orientation économique : relance fut‑ce au détriment du franc, en raison d'une baisse brutale des taux d'intérêts, laxisme dans la distribution du crédit, aggravation encore plus importante du déficit budgétaire ? Ou défense du franc, de son maintien dans le SME, tentative de limiter, voire de réduire le déficit budgétaire ? Corrélativement en dépit des déclarations de Balladur, la question de "la politique européenne" n'est pas réglée, pas plus que celle de l'application du traité de Maastricht. Or, ce sont des sujets qui divisent en profondeur la bourgeoisie, l'impérialisme français et pas seulement le RPR et l'UDF.

Il y a pire. La conjoncture économique ne peut être maîtrisée par la bourgeoisie française ne serait‑ce que parce qu'elle dépend de la conjoncture internationale. Toute la politique que Balladur a esquissée peut être disloquée par cette conjoncture. La crise économique et aussi une crise financière peuvent se développer de façon incontrôlable. D'où il résulterait nécessairement une crise politique qui déchirerait la bourgeoisie française.

Surtout, le prolétariat, la jeunesse sont politiquement déboussolés, ont l'impression d'un vide politique, ont subi une défaite, ils ne sont pas écrasés. Ils ont perdu une bataille, ils n'ont pas perdu la guerre. Leur potentiel reste intact. Il ne faut pas confondre : le gouvernement RPR‑UDF, le gouvernement Balladur est un gouvernement de combat, ce n'est pas le fascisme. Encore une fois, la force de la bourgeoisie française est toute relative. A plus ou moins longue échéance un retournement de la situation politique est dans l'ordre des choses. Comment se produira‑t‑il ? Il est évidemment impossible de le prévoir. Mais des contradictions dans les appareils bureaucratiques du mouvement ouvrier, qui peuvent fournir des ouvertures, sont probables. Il faut aussi se souvenir de la façon dont le mouvement des étudiants et des lycéens s'est produit et développé en novembre‑décembre 1986, mouvement qui a blessé mortellement le gouvernement Chirac. La spontanéité de la classe ouvrière jouera un rôle essentiel et indispensable pour surmonter les obstacles bureaucratiques des syndicats et des partis, disloquer leur politique participationniste.

Cependant s'il faut compter sur cette spontanéité, il faut autant qu'il est dans les moyens du Comité la nourrir et l'orienter. Il faut comprendre que même une puissante explosion réalisant, par exemple une grève générale spontanée, de puissantes manifestations de masse, si elle peut disloquer le dispositif actuel ne suffira pas. Elle ne sera qu'un moment d'un processus où très rapidement sera à nouveau posée la question du pouvoir. Des combats d'ampleur mais partiels, limités peuvent préluder à une bataille générale.

Tant que le mouvement ouvrier ne sera pas reconstruit sur un nouvel axe, à un moment ou à un autre le prolétariat, la jeunesse, n'auront d'autres ressources que de s'efforcer d'utiliser les vieilles organisations traditionnelles, bien que celles‑ci les aient maintes et maintes fois trahis, les trahiront àchaque moment, les trahiront encore et toujours.

Pour toutes ces raisons, le Comité doit combattre sur la ligne de :

RUPTURE AVEC LA BOURGEOISIE

A BAS LA PARTICIPATION

des organisations. des centrales syndicales, aux conférences, organismes, comités ad'hoc mis en place par les gouvernements précédents et ceux que le gouvernement Balladur et le patronat  veulent constituer aux fins de « Concertation », de « participation » en tout genre.

FRONT UNIQUE DES ORGANISATIONS OUVRIERES

(partis et syndicats) contre la politique du gouvernement RPR‑UDF, le gouvernement Balladur,  contre ce gouvernement.

 

Il faut imposer aux appareils des organisations syndicales, des centrales FO et CGT de rompre avec ce gouvernement et sa politique, de réaliser le Front Unique des organisations ouvrières, de l'impulser.

La politique de Front Unique doit être un levier pour la mobilisation du prolétariat et la jeunesse, féconder leur spontanéité et leur ouvrir la voie du débouché politique.

C'est la mise en pratique de cette politique ‑ combinée à l'intervention, voire l'insertion, dans tout ce qui se dégagera de la classe ouvrière, de la jeunesse et sera à la recherche de la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe, de la construction d'un POR, même de manière imprécise, confuse ‑ qui permettra de construire ce Parti. Encore faut‑il que le Comité ne "perde pas son âme", défende intégralement le programme hérité des quatre premières Internationales : gouvernement ouvrier, dictature du prolétariat, Etat ouvrier, expropriation du capital, plan de production sous le contrôle ouvrier, Etats Unis Socialistes d'Europe, République ouvrière universelle, construction du socialisme. Ce qui ne l'émancipe pas, bien au contraire, de mettre en avant les revendications de transition indispensables à la mobilisation des masses.

Le 16 avril 1993


 

TABLEAU 1

 

Elections législatives de mars 1993 :

 

Inscrits : 38 968 660 – Votants : 26 860 177 – Exprimés : 25 442 403 (65,28 % des inscrits -

Blancs et Nuls : 1 417 774 (3,63 % des inscrits)

 

Nombre de voix

% des exprimés

% des inscrits

 

EXG

451 804

1.77

1.15

EXG + PCF + PS :

PCF

2 336 254

9.18

5.99

  Par rapport aux exprimés : 28.54 %

PS

4 476 716

17.59

11.48

  Par rapport aux inscrits : 18.62 %

MRG

228 758

0.89

0.58

 

MAJ

457 193

1.79

1.16

Ensemble des organisations

GE

921 925

3.62

2.36

et partis bourgeois:

Verts

1 022 749

4.01

2.61

  Par rapport aux exprimés : 71.38 %

REG

116 474

0.45

0.29

  Par rapport aux inscrits : 44.57 %

Div

957 911

3.76

0.45

 

RPR

5 188 887

20.39

13.31

RPR + UDF + DVD + FN + EXD

UDF

4 855 274

19.08

12.45

  Par rapport aux exprimés : 56.86 %

DVD

1 199 887

4.71

3.09

  Par rapport aux inscrits : 37.12 %

FN

3 159 477

12.41

8.10

 

EXD

69985

0.27

0.17

 

 

TABLEAU 2

 

Elections législatives de juin 1988 :

Inscrits : 37 945 582 – Votants : 24 944 792 – Exprimés : 24 432 095 (64.38 % des inscrits -

Blancs et Nuls : 512 697  (1.35  % des inscrits)

 

Nombre de voix

% des exprimés

% des inscrits

 

EXG

89 065

0.36

0.23

EXG + PCF + PS :

PCF

2 765 761

11.32

7.28

  Par rapport aux exprimés : 46.44 %

PS

8 493 702

34.76

22.38

  Par rapport aux inscrits : 29.89 %

MRG

272 316

1.10

0.71

 

AMP

403 690

1.64

1.06

Ensemble des organisations

Ecolos

86 312

0.34

0.22

et partis bourgeois:

REG

18 498

0.06

0.04

  Par rapport aux exprimés : 53.41 %

RPR

4 687 057

19.18

12.35

  Par rapport aux inscrits : 34.41 %

UDF

4 519 459

18.49

11.91

 

DVD

697 272

2.84

1.83

RPR + UDF + DVD + FN + EXD

FN

2 359 528

9.64

6.21

  Par rapport aux exprimés : 50.33 %

EXD

32 445

0.12

0.08

  Par rapport aux inscrits : 32.42 %

 

TABLEAU 3

 

A l’issue du deuxième tour, le 28 mars 1993, les résultats en siège ont été les suivants.

Résultats comparés entre les sièges obtenus aux élections à l’Assemblée Nationale en 1988 et 1993.

Suffrages exprimés : 26 616 533 soit 61.15% des inscrits

Blancs et nuls : 2 159 346 (6.4% des inscrits)

 

1988

1993

Différence

PCF

27

24

- 3

PS

258

53

- 205

MRG

10

6

- 4

Maj-Présidentielle

14

8

- 6

Divers

0

1

+ 1

UDF

129

207

+ 78

RPR

127

242

+ 115

DIVD

10

10

+ 25

CNI

1

1

0

FN

1

0

- 1

 

 

TABLEAU 4

 

Elections législatives de juin 1981.

Premier tour du 14 juin 1981.

Inscrits : 35 536 041 – Exprimés : 24 823 065 (69,85 % des inscrits)

 

Nombre de voix

% des exprimés

% des inscrits

 

EXG

333 344

1.33

0.89

EXG + PCF + PS :

PCF

4 003 025

16.12

11.25

  Par rapport aux exprimés : 55.22 %

PS

9 376 853

37.77

26.38

  Par rapport aux inscrits : 38.52 %

DIV G

141 638

0.57

0.39

Partis bourgeois

Ecolos

270 792

1.09

0.76

  Par rapport aux exprimés : 44.78 %

RPR

5 192 894

20.91

14.6

  Par rapport aux inscrits : 31.73 %

UDF

4 756 503

19.16

13.88

RPR + UDF + DIV D

DIV D

660 990

2.66

1.85

  Par rapport aux exprimés : 42.73 %

EXD

90 026

0.36

0.25

  Par rapport aux inscrits : 30.33 %

 

Vers la section : échéances électorales

 

Vers l’accueil