Article paru dans Combattre
pour le Socialisme n°68 (juin
1997)
Grande-Bretagne:
Les
tories chassés du pouvoir
Le premier mai 1997 se sont déroulées les élections générales en
Grande-Bretagne. Les résultats, comparés à ceux des élections précédentes,
s’établissent comme suit:
|
Labour Party. |
Tories. |
Libéraux. |
Autres* |
|
||||||||
Année |
Participat° |
%
exprimés |
%inscrits |
sièges |
%exprimés |
%inscrits |
sièges |
%exprimés |
%inscrits |
sièges |
sièges |
total
sièges |
|
1970 |
71,5 |
43,1 |
30,8 |
287 |
46,4 |
33,2 |
330 |
7,5 |
5,4 |
6 |
8 |
631 |
|
1974/
02 |
78,7 |
37,2 |
29,3 |
301 |
37,2 |
29,3 |
296 |
19,3 |
15,2 |
14 |
44 |
655 |
|
1974/
10 |
74,8 |
39,2 |
28,5 |
319 |
35,8 |
26,8 |
276 |
18,3 |
13,7 |
13 |
52 |
660 |
|
1979 |
76,0 |
36,9 |
28,0 |
269 |
43,9 |
33,4 |
339 |
13,8 |
10,4 |
11 |
14 |
660 |
|
1983 |
72,7 |
27,6 |
20,1 |
209 |
42,4 |
30,8 |
397 |
25,4 |
18,5 |
23 |
21 |
650 |
|
1987 |
75,5 |
30,8 |
23,3 |
229 |
43,0 |
32,5 |
375 |
22,4 |
16,9 |
23 |
23 |
650 |
|
1992 |
77,7 |
34,2 |
26,6 |
271 |
41,6 |
32,3 |
336 |
17,9 |
13,9 |
18 |
24 |
651 |
|
1997 |
71,2 |
43,17 |
30,07 |
419 |
30,6 |
21,8 |
165 |
16,7 |
11,9 |
46 |
29 |
659 |
|
*Autres: comprennent les partis bourgeois et petits bourgeois que sont
les nationalistes écossais, gallois et de l’Irlande du nord, ainsi que les
unionistes (Irlande du nord) et les "indépendants".
Malgré une participation au scrutin de 71,2 %, plus faible que la
moyenne observée pour ce type d’élection depuis 1945 (75 %), il s’agit d’une
victoire incontestable du Labour Party. En pourcentage par rapport aux exprimés
et aux inscrits, il renoue avec les scores réalisés en 1970 où pourtant les
conservateurs (les tories) avaient gagné les élections. Mais de plus, lors de
ces dernières élections, les Tories se sont effondrés et, par le jeu du mode de
scrutin de circonscription à un tour, ils ont subi une défaite historique en terme
de sièges au parlement. Par rapport aux élections de 1992, ils perdent 178
sièges tandis que le Labour Party en gagne 146.
Si on exclut l’Irlande du nord, - partie de l’Irlande occupée par l’impérialisme
britannique, où le Labour ne présente pas de candidats - les pourcentages de
voix par rapport aux exprimés s’établissent comme suit: Labour Party 44,4 %;
conservateurs 31,4 %; libéraux 17,2 %; autres 7,0 %. En Angleterre, au Pays de
Galles et en Écosse, les conservateurs ont été chassés et rejetés dans les
campagnes. Dans toutes les villes ouvrières, le Labour Party remporte une
victoire écrasante.
En Écosse Centrale - dont Glasgow et Édimbourg - en Galles du Sud, à
Manchester, Liverpool et Sheffield, à Birmingham, il rafle la presque totalité
des sièges au parlement. Pour ce qui est de Londres et de sa banlieue, le
Labour Party réalise 49,5 % des exprimés, conservateurs et libéraux se
maintenant dans les seuls "beaux quartiers". Au total, plus de 13,5
millions des voix se sont portées sur le Labour Party.
Massivement, le prolétariat a voté pour le Labour Party, pour chasser
le gouvernement des Tories, pour en finir avec le gouvernement conservateur au
service du capital. Malgré le caractère ultra dégénéré du "New
Labour", le prolétariat n’avait pas d’autre possibilité dans ces élections
pour poser concrètement la question du pouvoir, la question d’un gouvernement
ouvrier mettant fin aux attaques brutales dont il a été l’objet depuis 1979
avec les gouvernements conservateurs successifs de Margaret Thatcher
(1979-1992) et de John Major (1992-1997).
Décadence
de l'impérialisme britannique
L’Angleterre a été le terreau du plein développement du mode de
production capitaliste au cours du XIXème siècle. Jusqu’en 1870, sa production
manufacturière dans de nombreux domaines représentait la moitié ou plus de la
production mondiale. Les marchandises fabriquées par "l’atelier du
monde" inondaient la planète. En 1870, 31,8% de la production manufacturière
provient de la Grande Bretagne, contre 23,3% pour les Etats-Unis, 13,2% pour
l’Allemagne et 10,3% pour la France. Parmi les principales puissances
impérialistes, elle dominait un empire colonial de loin le plus vaste. Elle
était de loin la première puissance commerciale et sa marine dominait les mers.
La City était la banque universelle sur les bases du développement d’un
gigantesque appareil monétaire et financier dont la livre sterling, acceptée
partout, était le véhicule.
Ultérieurement, son avance sur le terrain industriel s’est
considérablement réduite. A la veille de la première guerre mondiale, en 1913,
les USA sont devenus la première puissance industrielle mondiale devant
l’Allemagne et l’Angleterre est tombée au troisième rang juste devant la France.
La production industrielle de l’Angleterre ne représente plus que 23% de celle
des U.S.A. (40% pour l’Allemagne; 19,5% pour la France). Mais grâce à son
empire et à sa puissance financière, l’impérialisme britannique maintient son
rang de première puissance impérialiste, en particulier en développant le
premier de la manière la plus poussée l’exportation des capitaux, les traits
rentiers du mode de production capitaliste à son stade impérialiste. En 1914,
46% des investissements directs à l’étranger proviennent du Royaume-Uni.
Après la première guerre mondiale, l’impérialisme anglais a perdu
définitivement sa fonction de première puissance impérialiste mondiale bien que
la City soit restée la première puissance financière et malgré la permanence de
l’empire. Sur la période 1936-1948, la production manufacturière du Royaume-Uni
ne représente que 9,2% du total mondial loin derrière celle des U.S.A. (32,2%)
et elle est inférieure à celle de l’Allemagne (10,7%). C’est à reculons qu’il
défend sa place face à l’impérialisme américain dans le monde, sur tous les
plans économiques, financiers et commerciaux.
Dans le cours de la deuxième guerre mondiale, c’est à l’intervention
militaire de l’impérialisme US, à son soutien financier que l’impérialisme
britannique devra son salut face à l’impérialisme allemand.
Un
impérialisme de quatrième rang
A l’issue de la deuxième guerre mondiale, l’impérialisme britannique
devra se plier à la puissance hégémonique de l’impérialisme américain. La
Grande Bretagne fut totalement secouée par la vague révolutionnaire qui
menaçait d’emporter en Europe le régime capitaliste. Contre toute attente, en
juillet 1945, le Labour Party remportait une victoire écrasante aux élections
générales (47,8% des exprimés et 398 sièges contre 39,8% des exprimés et 213
sièges aux conservateurs).
Le 28 juillet 1945, Churchill devait laisser précipitamment sa place au
sein de la conférence de Postdam à Attlee, nouveau premier ministre et chef du
Labour Party. C’est avec le plein appui politique et économique, et avec la
complicité totale du Labour Party que la bourgeoisie anglaise put faire face.
Par la suite, bien que cherchant à jouer ses propres cartes, elle n’a
pas eu d’autre solution que de se subordonner à l’impérialisme américain en
particulier lors de la mise en place du plan Marshall en 1947. Face aux
nécessités de faire face au prolétariat et de contrebalancer les prétentions de
la bureaucratie du Kremlin, seul l’impérialisme américain pouvait impulser la
reconstruction de l’économie capitaliste en Europe de l’Ouest tout en imposant
aux différentes bourgeoisies européennes une discipline et une coordination
économique correspondant à ses intérêts.
Les années qui suivirent furent pour l’impérialisme britannique celles
de la descente aux enfers. De 1947 à 1967, l’essentiel de l’empire lui échappe
et peu à peu sa présence politique, militaire et économique se réduit à la
portion congrue, le plus souvent au bénéfice de l’impérialisme américain. En
1969, la Livre Sterling était brusquement dévaluée de 30% par rapport au Dollar
américain. Sa tentative de faire cavalier seul entre la C.E.E. et les États
Unis en privilégiant ses liens avec le Commonwealth échoue.
De 1950 à 1973, alors que la croissance moyenne annuelle du P.I.B dans
les pays de la C.E.E. a été de 5%, elle n’atteint pas 2,5% en grande Bretagne.
En 1961, le Royaume Uni n’a pas d’autre solution que de demander à entrer dans
la C.E.E. En janvier 1973, il rejoint avec l’Irlande et le Danemark l’Europe
des six. Mais malgré cela, de plus en plus dépendant du marché européen, il
restera incapable de remonter la pente.
Si l’on considère les productions industrielles totales de l’Italie, la
France, l’Allemagne et du Royaume Uni, la part relative de chacun s’établit
comme suit:
|
1970 |
1980 |
1985 |
1991 |
Royaume Uni |
25,2 |
22,6 |
23,9 |
22,1 |
France |
22,3 |
24,2 |
23,6 |
23,5 |
Italie |
20,3 |
22,8 |
21,7 |
22,8 |
Allemagne |
32,2 |
30,4 |
30,8 |
32,6 |
Comme les autres, le Royaume Uni est largement distancé par l’Allemagne
et est réduit à se disputer le deuxième rang en Europe avec la France et
l’Italie.
Face aux États Unis, au Japon, à l’Allemagne, l’impérialisme
britannique est définitivement relégué au quatrième rang en tant que puissance
industrielle mondiale. Écarté, relativement à ses principaux concurrents, du
premier rôle dans l’arène du marché mondial, il a gardé toutefois une place de
premier ordre dans les sphères de la banque, de la finance et de l’assurance.
Cette position résulte de l’héritage de sa splendeur passée.
Mais elle n’est que l’expression d’une intégration exceptionnelle dans
le processus de développement du capital fictif et de la bulle financière, le
rendant d’autant plus vulnérable face aux fluctuations de la conjoncture de
l’économie capitaliste mondiale. En témoignent les multiples secousses qui
ébranlent la City, telles que le krach boursier d’octobre 1987, les scandales
financiers dont celui de la crise des Lloyd’s dans les années 1990, ou encore
la sortie de la Livre Sterling du système monétaire européen en 1992.
Un
prolétariat puissant
A la sortie de la seconde guerre mondiale, le prolétariat anglais a
manifesté sa puissance. En 1945 et en 1950, il donne par deux fois la majorité
au Labour Party au sein des Communes. Lors des élections anticipées de 1951,
les conservateurs l’emportent bien que minoritaires en voix face au Labour
Party (48% et 321 sièges contre 48,8% et 295 sièges au Labour). En 1951, le
Labour Party compte plus de 900 000 adhérents directs (contre moins de 500 000
en 1945) et les Trade-unions 9,3 millions d’adhérents (contre 8 millions en
1945).Rassemblé derrière le Labour Party et les Trade-unions, le prolétariat
anglais posait la question du pouvoir, d’un gouvernement s’engageant dans la
voie du socialisme. Menacée de tout perdre, la bourgeoisie anglaise a du faire
d’énormes concessions.
En 1946 étaient adoptées les lois instaurant le "Welfare
State" (l’État providence"): le National Insurance Act établissant
les régimes d’assurance chômage, maladie, accident de travail et de retraite;
le National Health Service Act assurant l’accès libre et gratuit aux soins; le
Butler Act établissant un important programme de construction de logements
sociaux; le Trade-union Act rétablissant les droits syndicaux amoindris depuis
1927. Le Labour Party au gouvernement permettait à la bourgeoisie de contenir
le prolétariat mais au prix fort.
En 1946, l’État prenait en charge la nécessaire concentration du
capital et la restructuration de certains secteurs économiques clés : les
charbonnages, la production et la distribution d’électricité, les transports
intérieurs ferroviaires, routiers, fluviaux et la banque d’Angleterre étaient
nationalisés. En 1948 venaient s’ajouter, entre autres, la production et la
distribution d’eau et de gaz. Les acquis imposants arrachés par la classe
ouvrière britannique allaient être un handicap majeur pour l’impérialisme
britannique dans son combat pour tenter d’enrayer son inéluctable déclin.
Par la suite, c’est arc-bouté sur ces conquêtes que le prolétariat
anglais a combattu face à sa bourgeoisie. En 1964, il porte à nouveau au
pouvoir le Labour Party. Le gouvernement de son leader, H. Wilson, cherchera en
vain à "réorganiser" l’économie britannique en fonction des besoins
du capital tandis que la détérioration de l’économie capitaliste connaît une
expression aiguë en Angleterre avec la dévaluation de la livre en 1967. Mais il
se heurte à la combativité du prolétariat anglais. Suite à la grève totale de
la marine marchande en mai - juin 1966, la politique des revenus que cherche à
instaurer le gouvernement Wilson est disloquée par une vague de grèves dans les
années 1968 et 1969, touchant les bastions du prolétariat tels que les métallos
et les dockers. En 1969, le gouvernement Wilson doit retirer le projet de loi
Cartle visant à réduire et à réglementer le droit de grève.
En 1970, les conservateurs remportent les élections du fait de
l’abstention massive de l’électorat ouvrier écœuré par la politique du
gouvernement Wilson. Mais à peine quatre semaines après son investiture, le
gouvernement Heath est confronté à une puissante grève des dockers suivi de
celle des employés municipaux, des hospitaliers et des métallos. En 1972, par
la grève générale, les mineurs défiaient le gouvernement Heath, malgré la loi
Carr, restreignant drastiquement le droit de grève, adoptée par les
conservateurs au parlement en 1971.
Ils obtenaient d’importantes concessions du gouvernement sur les
salaires, lui infligeant ainsi une première défaite politique décisive. Par la
suite, les tentatives du gouvernement d’utiliser la loi Carr, en particulier
contre les dockers, échoueront. A l’automne 1973, il tentait de prendre sa
revanche, au nom de la "crise de l’énergie", par le contingentement
des salaires et l’imposition de la semaine de trois jours. Les mineurs
répliquaient par la grève générale illimitée qui conduisait Heath à convoquer
des élections anticipées le 28 février 1974. Le Labour Party l’emportait à
nouveau avec une majorité relative au parlement face aux conservateurs et aux
libéraux (301 sièges pour le Labour, 296 pour les Tories et 14 pour les
libéraux. En 1974, aux nouvelles élections anticipées, le Labour obtient la
majorité absolue en sièges.
La tâche du gouvernement du Labour Party, le gouvernement Wilson, sera
d’essayer d’endiguer le mouvement de la classe ouvrière qui a abouti à la chute
du gouvernement Heath. Il organisera en 1975 le référendum sur l’Europe où le
"oui" l’emporte, malgré les positions traditionnelles du Labour Party
et des T.U.C, mais avec près de 40% d’abstention. En 1976 - 1977 le
gouvernement travailliste, avec l’accord des dirigeants des trade - unions
développe la politique du "contrat social" visant à imposer une
limitation des hausses de salaires à 5% par an, en deçà de l’inflation.
En 1976, H Wilson est remplacé par S. Callaghan. Cette année-là, la
Grande Bretagne connaît une récession sans précédent et doit quémander un prêt
au F.M.I. tel un vulgaire pays du "tiers - monde". Toute une série de
secteurs industriels sont sauvés de la faillite par les nationalisations, dont
celle des chantiers navals et de l’aéronautique en 1977. En 1978, le
prolétariat anglais s’engage dans une vague de grèves qui contraint les
dirigeants des T.U.C à se démarquer du "contrat social". En septembre
1978, le congrès du Labour Party adopte une résolution rejetant toute
"limitation des salaires", s’opposant ainsi directement à la
politique du gouvernement Callaghan. Durant l’hiver 1978 -1979, "l’hiver
du mécontentement", le prolétariat anglais se heurte au gouvernement
Callaghan mais livré à lui-même et sans aucune perspective politique. La voie
était ouverte à une nouvelle victoire des Tories dont Margaret Thatcher avait
pris la tête en 1975.
Le
programme Thatcher
Avec à leur tête Margaret Thatcher, les Tories ont remporté les élections
de 1979. Avec 43,9% des exprimés, ils obtenaient 339 sièges aux communes contre
36,9% des exprimés au Labour Party pour 269 sièges.
Au compte de la bourgeoisie anglaise, le programme de Margaret Thatcher
pouvait se résumer ainsi: pour remettre sur les rails l’impérialisme
britannique et tenter de freiner son déclin, mater d’abord le prolétariat. Il
s’agissait pour le nouveau gouvernement conservateur de profiter du reflux de
la classe ouvrière organisé par les gouvernements Wilson et Callaghan, pour
tenter de lui porter un coup décisif. Madame Thatcher proclamait ouvertement
que son objectif premier était d’en finir avec le "Welfare state",
c’est à dire avec les conquêtes arrachées par le prolétariat, et que c’était
seulement à ce prix qu’un sursaut de l’impérialisme britannique était possible.
Par l’exacerbation du nationalisme, par l’apologie du "travail" et de
l’initiative privée, le programme de Margaret Thatcher présentait tous les
ingrédients du slogan "travail, famille, patrie".
En osant affirmer clairement qu’il fallait en finir avec le
"consensus" et que la seule voie pour repousser les limites de la
crise de l’économie capitaliste était d’en faire porter le poids sur le
prolétariat en réduisant massivement le coût de la force de travail, la
"dame de fer" donnait le ton, non seulement à la bourgeoisie
anglaise, mais aussi à l’ensemble des bourgeoisies des principales puissances
impérialistes.
Dès octobre 1979, le gouvernement conservateur lâchait la bride au
capital financier et la City en supprimant les dernières limitations à tout
contrôle des changes. Au nom de la libre concurrence, un vaste programme de
privatisation était annoncé et engagé. Une politique de liquidation
systématique des "canards boiteux", c’est à dire des secteurs
industriels jugés non rentables, était mise en œuvre. A ce propos, Le Monde
du 15/04/1987 indique: "les premières années du thatchérisme ont été
terribles. On assiste à une désindustrialisation (-19% en deux ans) ...
l’emploi s’effondre (moins 2,2 millions en cinq ans)." Des mesures
d’austérité frappent les dépenses de santé et d’éducation tandis que les
salaires retardent sur l’inflation et que le parlement conservateur adopte tout
un dispositif législatif anti - grève limitant les droits des organisations
syndicales.
D’avril à juin 1982, l’impérialisme anglais s’engage dans l’opération
militaire contre l’Argentine pour la reconquête des Iles Malouines. Il reçoit
le soutien du Labour Party et des T.U.C sur la ligne de" l’Union
sacrée". Dans ce contexte, le parti conservateur remporte largement les
élections générales de 1983 avec 42,3% des exprimés et 397 sièges tandis que le
Labour Party est laminé, n’atteignant que 27,6% et seulement 209 sièges.
La
grève des mineurs: une défaite décisive du prolétariat
En mars 1984, le gouvernement décidait de s’engager dans une épreuve de
force avec la puissante corporation des mineurs, au cœur de la classe ouvrière
anglaise. Il annonçait la fermeture de nombreux puits de mines. Aussitôt,
débordant les dirigeants syndicaux du syndicat des mineurs, le NUM, les mineurs
s’engageaient dans la grève. Devant la puissance du mouvement, les dirigeants
du NUM étaient contraints de "soutenir" la grève. A l’élargissement
de la grève, aux manifestations, le gouvernement répliquait avec une violence
policière exceptionnelle. Le 15 mars, un mineur était tué et de multiples
arrestations opérées. Mais la grève s’amplifiait et les mineurs imposaient au
NUM de refuser de se plier aux dispositions légales applicables à la
réglementation du droit de grève.
Pendant 12 mois, jusqu’en mars 1985, des dizaines de milliers de
mineurs sont en grève, organisant leurs piquets, et manifestent en s’affrontant
violemment avec les forces de l’ordre. Ils reçoivent le soutien massif de
l’ensemble du prolétariat. A plusieurs reprises, les cheminots et les dockers
entrent en grève eux-mêmes, refusant de transporter ou de décharger le charbon.
En exigeant l’annulation de toutes les fermetures de puits et des
licenciements, les mineurs posaient la question du pouvoir. Pour obtenir
satisfaction, ils devaient vaincre et chasser le gouvernement Thatcher; était à
l’ordre du jour l’appel à la grève générale par les dirigeants des TUC, la
manifestation centrale de tout le prolétariat à Londres contre la majorité
conservatrice au parlement.
Mais le gouvernement Thatcher a pu compter sur l’appui sans faille des
dirigeants des TUC et de celui du Labour Party, et la complicité du dirigeant
du NUM A.Scargill. Tandis que le Labour Party et les dirigeants des TUC
refusaient de s’engager dans le combat contre le gouvernement, condamnant à
maintes reprises "les violences provenant de tous les côtés" et en
définitive la grève elle-même et refusant de répondre aux multiples appels de
la conférence des délégués du NUM à soutenir le mouvement, A.Scargill impulsait
une orientation ultra-gauchiste (lui-même fut arrêté le 30 mai puis libéré)
cantonnant les mineurs dans leur isolement.
Après un an de combat, en mars 1985, les mineurs épuisés et isolés
reprenaient le travail sans avoir obtenu satisfaction. Ils subissaient ainsi
une lourde défaite. Dans les années qui suivent, les mines seront presque
totalement fermées, le reste étant finalement privatisé en 1994.
Historiquement, au sein de la classe ouvrière anglaise, la corporation des
mineurs a toujours eu une importance politique particulière, au cœur du
prolétariat. Déjà, en mars 1926, ils avaient été à l’avant-garde de la grève
générale anglaise; en 1974, ce sont eux qui ont fait tomber le gouvernement
Heath. Leur défaite de mars 1985 était une défaite politique infligée à tout le
prolétariat. Elle ouvrait la voie à une offensive meurtrière de la bourgeoise
contre l’ensemble de la classe ouvrière.
Un
lourd bilan
Dans les faits, le gouvernement conservateur, après la défaite de la
grève des mineurs, a pu démultiplier son offensive contre la classe ouvrière.
Pour celle-ci, le bilan du gouvernement Thatcher jusqu’en 1992, puis celui du
gouvernement Major va être très lourd.
De 1984 à 1987, le montant des privatisations va représenter 5 000
millions de Livres contre 500 millions pour la période 1979-1983. Tout y passe: British Telecom et Jaguar (1984), British gas (1986), BP,
Rolls-Royce, British Airport Authority, British Airways (1987), British Steel
(1989). En 1989
sont privatisées la production et la distribution d’eau et le gouvernement
Major complétera en 1996 par la privatisation des chemins de fer.
Dans le même temps, 600 000 logements HLM sont vendus à leurs
occupants. En 1995, la part du service public dans le PIB est tombée à 2.7%
contre 15% en 1979. Ces privatisations permettent au capital de réaliser des
affaires en or, provoquent une démultiplication de la spéculation, en
particulier dans le domaine immobilier. Elles sont l’occasion pour la
bourgeoisie de mettre à bas les acquis des travailleurs concernés et de
supprimer massivement des emplois. Le Monde du 15/04/97 commente:
"Autour des
privatisations, les initiatives fleurissent dans le domaine de la
déréglementation: réduction des contrôles bureaucratiques, libéralisation du
marché du travail, mise au pas des syndicats...
Instrument de la vente des entreprises
publiques, la place financière de Londres y a gagné à la fois des commissions -
jugées excessives -, des profits - avec la vente d’actions sous-évaluées -, des
capitaux et de nouveaux terrains d’action. Le succès sera immédiat: les cours
de la bourse des privatisées s’envolent, la productivité grimpe due largement
aux compressions de personnel (...)"
La liquidation du droit du travail (en particulier
plus de salaire minimum, non obligation des congés payés, flexibilité totale
des horaires) et le chômage permettent à la bourgeoisie d’abaisser
considérablement le coût de la force de travail. Le Monde du
14/04/97 précise:
"Dans les années 80, le
nombre de pauvres passe de 6 millions à 11 millions, celui des foyers où
personne ne travaille de 1.7 millions à 4.5 millions; les bas salaires prennent
un sens parfois dickensien, avec des centaines de milliers de personnes gagnant
1 livre l’heure (moins de 10 francs), le développement du travail temporaire ou
à temps partiel, voire du travail à la pièce "
En 1997, le taux de chômage n’est officiellement que
de 6.2% de la population active, mais il faut y ajouter "les chômeurs
découragés" qui échappent à la comptabilité, soit 4.9% de la population
active. De plus, 6.4 millions de travailleurs sont à temps partiel, dont 500
000 travaillent moins de cinq heures par semaine. De 1990 à 1995, l’industrie
britannique a perdu 21.3% de ses effectifs (en France, -10.3% sur la même
période). Pour leur grande majorité, les créations d’emplois dans le domaine
des services représentent des "petits boulots", sous-payés.
Par ailleurs des coupes sombres ont été effectuées dans le budget de
l’État en rapport avec les acquis arrachés antérieurement par le prolétariat.
De 1979 à 1990, le nombre des fonctionnaires de l’administration centrale est
passé de 732 000 à 550 000, les réductions touchant pour l’essentiel les
personnels ouvriers. Pour ceux qui restent, les statuts ont été liquidés par la
constitution d’agences. Les budgets de l’enseignement public ont été
considérablement réduits, certains secteurs étant laissés à l’abandon tandis
qu’une impulsion exceptionnelle a été donnée au développement de l’enseignement
privé payant. Dans le domaine de la santé, Libération du 30/04/97
indique:
"les coupes sauvages
opérées par les conservateurs ont par ailleurs abouti à la fermeture d’un
hôpital sur cinq, à la suppression d’un lit sur trois et à la disparition
depuis 1990 de plus de 50 000 postes d’infirmières... Une médecine à deux
vitesses s’est installée avec un taux de mortalité deux fois plus important
chez les pauvres".
Les données pourraient être multipliées. Toutes
permettraient d’établir un même constat: avec les gouvernements conservateurs
Thatcher et Major, de 1979 à 1997, la bourgeoisie anglaise a réussi à liquider
une grande partie des conquêtes du prolétariat d’après-guerre; il a réduit le
coût de la force de travail du prolétariat dans des proportions qui restent exemplaires
pour les bourgeoisies des puissances impérialistes, y compris pour
l’impérialisme américain
La
responsabilité du Labour Party et des dirigeants du T.U.C.
Constitué en 1906 sur la
base des trade unions, le Labour Party représente le parti politique du
prolétariat britannique. Constitué comme une fédération de l’ensemble des
organisations ouvrières (essentiellement les syndicats mais aussi les
coopératives, les clubs politiques), sa création a représenté un pas en avant
du prolétariat qui, par sa pression sur les dirigeants syndicaux, exprimant son
aspiration à poser la question du pouvoir, les a amenés à rompre, au moins
formellement, avec l’aile modérée du parti bourgeois libéral. Le prolétariat
anglais dépassait ainsi les limites du trade-unionisme et avançait vers la
construction de son parti. La question de la direction révolutionnaire du
prolétariat n’était pas pour autant résolue, loin de là. Bien qu’adhérent à la
deuxième Internationale, dans ses textes fondateurs il ne se réclamait même pas
du socialisme. Pour la bureaucratie syndicale des trade-unions, contrairement
aux aspirations du prolétariat anglais, il ne s’agissait pas de s’orienter vers
la prise du pouvoir et le socialisme, mais de continuer sous une autre forme
une politique de pression sur sa bourgeoisie et de collaboration de classe.
En 1914, le Labour Party sera emporté dans la faillite de la deuxième
internationale, pratiquant la politique de l’union sacrée. Depuis, le Labour Party,
comme les autres partis sociaux-démocrates, est définitivement passé du côté de
l’ordre bourgeois. Et, restant l’organisation politique de la classe ouvrière,
doit être caractérisé comme un parti ouvrier-bourgeois, un parti ouvrier
traître.
Depuis 1914, l’histoire du combat de la classe ouvrière anglaise est
jalonnée par les trahisons du Labour Party et des dirigeants des trade unions.
Ils ont pratiqué une politique constante de défense de l’ordre bourgeois, de
l’union sacrée pendant la première guerre mondiale en passant par la trahison
de la grève générale anglaise en 1926. Depuis 1945, c’est en s’appuyant sur le
Labour Party et les dirigeants des trade unions que la bourgeoisie britannique
a pu contenir le mouvement de la classe ouvrière. Les gouvernements du labour
Party de H.Wilson puis de Callaghan portent la responsabilité de la victoire de
Thatcher aux élections de 1979 et du désarroi de la classe ouvrière qu’elle
exprimait.
En 1980, M.Foot remplaçait Callaghan à la tête du Labour. Il y a été remplacé
par Kinnock en juin 1983 après la nouvelle victoire du parti conservateur aux
élections. Aux côtés des dirigeants des TUC, ils ont mené une orientation de
soutien à l’impérialisme britannique sur toutes les questions décisives
(question irlandaise, guerre des Malouines, alignement progressif sous
l’impulsion de Kinnock sur une politique de plus en plus ouvertement
pro-européenne). Pendant la grève des mineurs, Kinnock s’est illustré par son
refus de paraître dans les meetings et les manifestations; les dirigeants des
TUC ont concouru autant qu’ils ont pu à leur isolement.
De plus en plus ouvertement, les dirigeants du TUC se sont situés sur
le terrain de "l’esprit de responsabilité", subordonnant les
revendications et même la défense du "Welfare State" à l’effort pour
"relever l’économie". De son coté, la bourgeoisie s’employait à
affaiblir le Labour. En 1981, un groupe de députés du Labour organisait une
scission et fondait le parti Social Démocrate (SDP) qui s’allia électoralement
avec les libéraux en 1983 et en 1987 en courtisant l’Alliance, puis fusionna
avec eux en 1988 pour former le nouveau parti libéral, le mouvement des
Démocrates Sociaux et Libéraux (SLD).
Dans le même temps, sous l’impulsion de Kinnock, il était procédé à
l’expulsion du Labour de l’aile "gauchiste", représentée en
particulier par le courant The Militant (en utilisant l’orientation
provocatrice de ce courant en particulier à la tête de la mairie de Liverpool),
qui sera effective en 1986.
Après la nouvelle défaite du Labour Party aux élections générales de
1987, à l’image des Rocard, Delors, et de L.Jospin aujourd’hui dans le PS,
N.Kinnock déclarait nécessaire un processus de "rénovation". L’accent
était mis sur la nécessité d’émanciper le Labour Party de la tutelle des Trade
unions et de le rendre ainsi moins perméable à la pression directe de la classe
ouvrière. Le titre du programme adopté en 1989 est éloquent: "relevons
le défi, faisons le changement". En particulier, la partie économique
de ce programme insistait sur l’importance du marché, pour "un socialisme
de l’offre". Il était hors de question de revenir systématiquement sur les
privatisations réalisées par les conservateurs. La législation du travail
héritée du Thatchérisme devait être pour l’essentiel maintenue, y compris celle
portant sur la limitation du droit de grève.
Sur l’Europe, le parti
travailliste se prononçait définitivement pour un "avenir européen de la
Grande Bretagne". Ce programme excluait de revenir aux acquis du Welfare
State liquidés par les conservateurs. Seule concession faite aux dirigeants des
Trade - Unions, qui acceptaient le cadre d’ensemble, il était prévu d’instaurer
un salaire minimum "élevé". A partir de 1988, Kinnock et les
dirigeants du Labour ont multiplié, sans succès jusqu’en 1995, les tentatives
pour supprimer le clause IV des statuts qui stipulait notamment:
"assurer aux travailleurs manuels ou intellectuels la jouissance complète du produit de leur travail et la distribution la plus équitable qui soit de ce produit sur la base de la propriété collective des moyens de production, de distribution et d’échange, et du meilleur système possible d’administration et de contrôle par le peuple de tous les secteurs industriels et de service."
Cette clause, qui figurait au dos de la carte d’adhérent
et qui avait été adoptée par le congrès du Labour en 1918 comme une expression
de la radicalisation des masses et de l’impact sur elles de la révolution
prolétarienne en Russie, malgré sa référence lointaine au socialisme, était
devenue incompatible avec l’objectif de la "rénovation".
Cette orientation conduisait à un affaiblissement considérable du
Labour Party et des Trade - Unions. En ce qui concerne les adhérents directs
Labour, leur nombre descend à moins de 300 000 en 1991 alors qu’il était encore
de 650 000 en 1979. Pour les Trade - Unions, c’est aussi une véritable
hémorragie: le nombre de syndiqués officiel passe de plus de 13 millions en
1978 à environ 6 millions au milieu des années 1990. En 1992, contre toute
attente et alors que la Grande Bretagne a été frappée de plein fouet par la
récession économique des années 1990-1992, malgré une progression sensible par
rapport à 1987, le Labour Party perdait pour la quatrième fois consécutive les
élections avec une nette victoire pour les conservateurs.
Vers le "New Labour"
En 1992, N.Kinnock était débarqué et remplacé par J.Smith qui décédait
prématurément. En juillet 1994, T. Blair accédait à la tête du Labour Party. Il
mettait les bouchées doubles dans la voie de la rénovation. Après un ultime échec
au congrès de 1994, il arrachait en mai 1995, lors d’une conférence
exceptionnelle du Labour Party l’abrogation de la clause IV et son remplacement
par la formulation suivante des objectifs du parti:
"Une économie dynamique
dans laquelle le marché et la compétition vont de pair avec les forces du
partenariat et de la coopération ... une société juste où l’égalité des chances
sera promue contre la tyrannie de la pauvreté et les préjudices et abus de
pouvoir".
Lors du congrès d’octobre 1996, préparatoire aux
élections de 1997, le programme adopté était qualifié de "très sage"
par l’hebdomadaire du PS Vendredi (11/10/96)... et les dirigeants du PS
s’y connaissent en la matière! Parlant du Labour, Vendredi commentait:
"Il aurait même tendance, pour bien démontrer qu’il est devenu
raisonnable et que l’on peut lui confier les destinées du pays, à en rajouter
en multipliant les déclarations destinées à la City."
Lors de la campagne électorale, T. Blair n’a pas cessé de proclamer
qu’il ne s’agissait pas, en cas de victoire du Labour Party de revenir au
Welfare State, que le budget adopté par les conservateurs serait respecté, que
les privatisations seraient maintenues et même que de nouvelles privatisations
étaient envisageables dans la mesure où elles correspondraient aux
"‘intérêts du pays". Il a affirmé que la politique de fermeté vis à
vis des syndicats serait poursuivie. Sur la question de l’Union européenne et
de la monnaie unique, il a affiché ses intentions en s’adaptant au plus près
aux exigences du capital. Le Monde du 26/04/97 pouvait titrer:
"La City se félicite du libéralisme de T. Blair" et il
précisait: "T.Blair peut également s’appuyer sur plusieurs grands
patrons qui lui ont apporté leur soutien: Gerry Robinson (Granada), Bob Ayliny
( British airways) ou Georges Simpson (GEC)".
Le Nouvel économiste du 24/04/1997 citait Blair: "Nous avons
besoin d’entrepreneurs qui réussissent et dégagent de solides profits pour une
société prospère et juste" et commentait: "on croirait
entendre Alain Madelin". A la veille des élections, le Financial
Times prenait position des les termes suivants:
"Le Financial Times n’a
pas d’affiliation partisane, et ses lecteurs décident seuls comment ils
entendent voter. Ses opinions sont forgées par une foi en l’économie de marché,
le libre échange et la création d’une Europe ouverte; Cela a fait de ce journal
le soutien naturel du parti conservateur pendant des années. Mais il y a des
exceptions. 1997 en incarne une."
Le
prolétariat combattra
Malgré les traits dégénérés et pourris du "New Labour", des
millions de travailleurs et de jeunes ont voté pour ses candidats. Après 17 ans
de gouvernement conservateur, ils ont à nouveau porté au pouvoir le Labour
Party. Car, quel que soit l’acharnement de la bourgeoisie et des commentateurs
à son service à le rebaptiser "New Labour", le Labour Party reste le
Labour Party. En l’absence de Parti ouvrier révolutionnaire, il reste le parti
du prolétariat, parti ouvrier traître certes, mais le seul parti qu’il puisse
utiliser dans son combat contre le capital pour poser la question du pouvoir.
Le résultat des élections le démontre. Ce résultat matérialise aussi le fait
que, bien qu’ayant subi de rudes coups depuis 1979, qualitativement plus que
les autres prolétariats des principaux pays capitalistes d’Europe, le
prolétariat britannique n’a pas été définitivement écrasé et garde la capacité
d’engager le combat contre sa bourgeoisie.
Malgré les coups portés contre la classe ouvrière, malgré l’abaissement
important du coût de la force de travail, la situation de l’impérialisme
britannique reste fragile. Tandis qu’en tant que puissance industrielle, il
reste diminué (excepté en 1991, au plus fort de la récession, sa balance
commerciale reste déficitaire depuis 1986), il fait partie des puissances capitalistes
les plus gangrenées par l’accumulation du capital fictif. Assis sur une base
nationale étroite, son économie est plus que d’autres dépendante des
fluctuations de la conjoncture économique mondiale. En témoigne le fait que la
récession des années 1990-1992 a pris une forme beaucoup plus aiguë en
Grande-Bretagne que dans le reste des pays européens. La City, mais aussi
aujourd’hui 9 millions de petits rentiers, restent sous la menace constante de
l’éclatement de la bulle spéculative, de l’effondrement du système monétaire et
bancaire. La balance des payements reste presque totalement tributaire du
rapport de ses investissements à l’étranger, des capitaux exportés. Pour le
capital financier, les résultats de l’effort de réduction des déficits publics
restent insuffisants. Alors que le solde des finances publiques avait été
rétabli à +1% du PIB et +0.9% du PIB respectivement en 1988 et 1989, il est à
nouveau négatif depuis 1990, passant à - 7.8% du PIB en 1993 puis revenant à -
4.8% du PIB en 1996.
Comme l’impérialisme français, l’impérialisme britannique est confronté
en Europe à la puissance de l’impérialisme allemand alors que par ailleurs son
économie est de plus en plus dépendante de celles des pays de l’Union
Européenne. En 1995, l’UE représentait 58% des exportations du Royaume-Uni
contre 54% dix ans plus tôt; le montant des investissements britanniques en
Europe continentale a atteint 70 milliards de livres fin 1995 contre 61
milliards aux USA.
La définition de la politique à adopter vis-à-vis de l’UE est un
facteur de crise considérable de la bourgeoisie qui s’exprime de manière aiguë
au sein du parti conservateur. En 1990, c’est à reculons, soutenue par les
"eurosceptiques", que Margaret Thatcher avait accepté le rattachement
de la livre au SME, sous la pression des cercles dirigeants du capital
financier. C’est en partie les divergences sur la question de l’Europe qui
devait conduire à la démission brutale de M.Thatcher en novembre 1990 et à son
remplacement par J.Major.
Ces derniers mois, les discussions au sein du parti conservateur sur
cette question, la montée en première ligne des eurosceptiques contre la
monnaie unique ont abouti à ce que le capital financier perde confiance en la
capacité de J.Major de négocier aux mieux les intérêts de l’impérialisme
anglais. Ceci explique en grande partie la position exprimée par le Financial
Times.
Dès son investiture en tant que premier ministre, dans le respect total
des institutions de la monarchie, Tony Blair a donné de nouveaux gages attestant
de son attachement à la défense de l’ordre bourgeois. Parmi les membres de son
gouvernement, il a désigné secrétaire d’état pour l’Europe le PDG de B.P., sir
David Simon. A la demande de la City, il a procédé immédiatement à un
relèvement des taux d’intérêts et a donné son feu vert pour aller vers
l’indépendance totale de la banque d’Angleterre. Lors de la rencontre des chefs
d’État et de gouvernement de l’UE du 23 mai 1997, J.Chirac devait déclarer:
"J’ai été frappé par le fait que le seul chef d’État et de gouvernement
qui se soit exprimé aujourd’hui autour de la table en faveur de la flexibilité
- le mot n’a été prononcé que par un seul chef de gouvernement -, c’est Tony
Blair, dans un silence total, et sans aucune réaction de quiconque"
(Le Monde des 25 et 26 mai).
Tony Blair et le Labour Party s’apprêtent à tenter de prendre en charge
la poursuite de la politique de leurs prédécesseurs conservateurs contre la
classe ouvrière. Une économiste conseil de la banque d’Angleterre répondait ainsi
à la question: quelles sont les faiblesses de la révolution thatcherienne?:
"Certains problèmes
n’ont pas été résolus, en particulier celui de l’État providence. Beaucoup de
personnes sont toujours assistées et la plupart devraient cesser de toucher des
allocations. La politique sociale est trop laxiste. Nous n’avons pas de marché
semi-libre pour l’éducation ou la santé. L’État tient toujours les cordons de
la bourse, alors que l’argent devrait être dépensé par les individus. Il faut
parvenir à une liberté totale du marché et réduire fortement le rôle de
l’État." (Le
Monde du 15/04/97)
Voilà un condensé de ce que sont les besoins du
capital auxquels T.Blair entend se plier. De ce point de vue, l’affrontement du
nouveau gouvernement avec le prolétariat semble inévitable. Pour l’impérialisme
britannique, la situation pourrait devenir politiquement dangereuse. Le Labour
Party n’est pas le parti conservateur. Comme le souligne Le Monde du
3/05/97: "Mais la victoire acquise, il y a peu de chances pour que la
gauche maintienne longtemps un profil si discret".
Dans la période à venir, le prolétariat britannique aurait besoin que
lui soit ouverte la perspective du combat politique pour exiger du Labour Party
qu’il rompe avec la bourgeoisie, qu’il constitue un gouvernement d’où seraient
chassés tous les représentants du capital tel le PDG de BP, un gouvernement
duquel il faudrait exiger la satisfaction des revendications et en premier lieu
le rétablissement des droits acquis liquidés par les conservateurs. Pour mener
ce combat, en Angleterre comme ailleurs, il n’y a pas de nécessité plus urgente
que de construire le parti ouvrier révolutionnaire.
Le 26 mai 1997.