Le PCY, alors même qu’il expropriait le capital et que se constituait un Etat ouvrier bureaucratique et dégénéré dès son origine, est resté sur l’orientation de la “construction du socialisme dans un seul pays”. Staline a formulé cette “théorie”. Mais elle s’impose à toute bureaucratie parasitaire monopolisant le pouvoir politique dans un pays où le capital a été exproprié et où l’économie est planifiée sur cette base. Elle implique des plans de production visant à des taux d’accumulation fantastique, à une croissance démesurée de l’industrie lourde et des moyens de production, la tentative de développer une économie nationale se suffisant à elle-même. Les résultats ce sont au contraire de formidables déséquilibres entre les différentes branches de la production, des ruptures économiques, la gabegie, le gaspillage s’ajoutant au pillage bureaucratique. Finalement cette conception de la “marche au socialisme” et de la planification se heurte à la résistance des masses. La bureaucratie yougoslave n’a pas échappé à ces tares bureaucratiques.
Elle venait de lancer son premier plan quinquennal lorsque la bureaucratie du Kremlin a imposé à ses satellites de l’est de l’Europe la rupture économique et politique avec la Yougoslavie, le boycott de son économie. Pour la Yougoslavie ce fut une catastrophe économique d’autant plus grande que son plan quinquennal fixait des objectifs démesurés. La “théorie” de “la construction du socialisme dans un seul pays” s’accompagne nécessairement de celle de la “coexistence pacifique”, elle caractérise les bureaucraties parasitaires qui, reposant sur l’expropriation du capital et la planification économique, se situent à l’échelle internationale du côté de la défense de l’ordre bourgeois.
La bureaucratie yougoslave ne pouvait échapper à la règle. Elle s’est tournée vers l’impérialisme pour obtenir des prêts qui lui permettent de palier à la catastrophe économique, de même qu’elle a sollicité de lui la livraison de matériels militaires pour faire éventuellement face à une attaque armée de la bureaucratie du Kremlin ou de ses satellites. A priori ce n’est pas condamnable. Tout dépend des conditions. En 1950 la Yougoslavie de Tito obtenait un premier prêt des USA, l’année suivante une aide militaire. Mais le prix à payer était lourd : soutien de l’intervention militaire de l’impérialisme, de l’impérialisme américain principalement, en Corée.
La bureaucratie yougoslave a tenté de surmonter la passivité classique des travailleurs dans les économies bureaucrati-quement planifiées vis à vis de la production, de les “associer” et les “gagner”. Mais bureaucratie parasitaire, elle a enfanté d’un monstre “l’autogestion” qui contenait en puissance la renaissance de l’économie capitaliste.
En novembre 1949, le gouvernement et les syndicats qu’il contrôle choisissent 215 entreprises dans lesquelles sera introduite l’autogestion.
Le 31.12.1949 a lieu, dans une cimenterie de Dalmatie, l’élection du premier “conseil ouvrier”. De fait, il n’a de conseil ouvrier que le nom. Il s’agit d’un cadre de cogestion que les travailleurs acceptent parce qu’il leur donne l’illusion du pouvoir. L’aspiration légitime des travailleurs au “contrôle ouvrier” est, par ce biais, dévoyée car en l’absence d’un contrôle de l’Etat lui-même et des grands leviers économiques par les travailleurs, ces derniers ne peuvent qu’appliquer la politique dictée par le PCY.
Après quelques mois d’expérimentation, l’autogestion est généralisée — autoritairement, bien sûr — avant d’être introduite dans la constitution de 1953.
La loi du 27 juin 1950 “sur la gestion des entreprises et des associations économiques supérieures par les collectivités du travail” procède à un tour de passe-passe : la propriété d’Etat devient “propriété sociale” comme si le stade du socialisme était atteint et que l’Etat ouvrier lui-même avait commencé à dépérir ! Dans les faits, il ne s’agit pas d’une avancée, mais d’une régression, d’un premier pas sur la voie de la réintroduction de la propriété privée des moyens de production. Les plans centraux (tel le plan quinquennal) deviennent indicatifs et l’économie de marché l’objectif : chaque conseil ouvrier “décide” de la production, des prix de vente et d’achat, congédie les travailleurs, répartit les revenus de l’entreprise... (ce dispositif est ensuite étendu à l’enseignement, la santé, la culture). En fait, les décisions ne sont ni démocratiques ni efficaces ; elles sont le produit bâtard de la politique du PCY, dont les militants contrôlent les “conseils ouvriers”, et des forces du marché, combinées à la résistance des travailleurs qui tentent de défendre pouvoir d’achat et emploi.
Le rôle de l’autogestion — dont le théoricien serait Edvard Kardelj, compagnon de Tito depuis 1934 — est ainsi de segmenter la classe ouvrière entreprise par entreprise, de lui interdire de poser la question du pouvoir (monopole du PCY) tout en constituant un premier pas vers la réintroduction du capitalisme. L’autogestion n’est en aucun cas une “3e voie” mais un dispositif transitoire, profondément instable, qui n’a cessé d’évoluer depuis 1949 : chaque modification fut un pas de plus vers l’économie de marché.
• La Constitution de 1963 garantit la propriété privée et élargie les compétences des républiques.
• La réforme de 1965 accroît l’autonomie des entreprises en supprimant l’intervention de l’Etat dans la politique des salaires, les programmes de productions, la nomination des directeurs, la répartition des bénéfices.
• Dans les années 70, les entreprises peuvent commercer directement avec l’étranger (bien que les importations soient contingentées) et les investissements étrangers sont encouragés (dans la limite de 49 % du capital). Les banques jouent un rôle croissant dans les investissements : en 1961, ce rôle est marginal (0,9 %) ; il atteint 36 % en 1965 et dépasse 50 % en 1970. L’investissement de l’Etat et des communes diminue dans les mêmes proportions : de 61,7 % en 1961, il tombe à 15,7 % en 1970 (la différence relevant des fonds propres). Bien que les banques sont contrôlées par le gouvernement, il ne s’agit pas moins d’une “autonomisation” de l’économie par rapport à l’Etat et au pouvoir politique : ce sont les critères financiers (liés au jeu du marché) qui tendent à s’imposer.
Dans ces conditions, il paraît étonnant que l’économie yougoslave ait pu se développer de manière importante, au moins jusqu’à la fin des années 70.
Il est généralement admis que, durant la période 1945-1975, le progrès économique de la Yougoslavie fut l’un des plus rapides du monde.
Encore faut-il nuancer, du fait de la difficulté à obtenir des chiffres globaux fiables concernant cette période. La production d’électricité fournit une indication : de 1 milliard de kwh avant la guerre, elle passe à 30 milliards en 1971. Le PNB, parti d’un niveau extrêmement bas, est estimé à 500 dollars par habitant en 1978. En 1986, on le fixe à 2300 dollars par habitant, analogue à celui du Portugal, le double de celui de la Turquie (en France : 10 700 dollars par habitant en 1986).
L’agriculture ne progresse que lentement, et de manière très hétérogène. La loi de 1953 a mis fin à l’obligation d’adhérer à une coopérative et un an plus tard, 80 % des coopératives étaient dissoutes. En 1971, 96 % des actifs agricoles exploitent la terre à titre privé. Mais l’exploitation privée est limitée à 10 hectares, la productivité est faible : les terres privées représentent 85 % des terres cultivables et 74 % de la production. Le reste relève de coopératives et autres formes combinées : ce sont souvent de grands domaines d’Etat dans la plaine du nord, sur des dizaines de milliers d’hectares, dont les rendements sont trois à quatre fois plus élevés (céréales et cultures industrielles). Il y a ainsi juxtaposition d’une agriculture coopérative et d’une agriculture de petits propriétaires dont le quart travaille la terre à temps partiel.
C’est l’industrie qui progresse le plus rapidement : mise en place, avant 1948, en relation avec celle de l’URSS, elle est ensuite essentiellement autarcique jusqu’en 1965. L’intégration au marché mondial se développe ensuite rapidement. Dès 1973, 50 % du commerce extérieur se fait avec les pays capitalistes.
En 1986, les exportations sont estimées à 10,3 milliards de dollars, couvrant presque neuf-dixième des importations (11,7 milliards de dollars). On peut comparer ces chiffres à ceux de pays moins peuplés mais au niveau de développement analogue : la Grèce (5,6 milliards de dollars d’exportation et 11,3 milliards d’importations en 1986) ou le Portugal (respectivement 7,2 et 9,6 milliards).
L’insertion dans le marché mondial (les exportations représentant 24 % du PIB en 1986) est donc beaucoup plus forte que pour des pays tels que la Pologne ou la Hongrie. C’est cette insertion, durant les “30 glorieuses”, qui permet à la Yougoslavie un réel développement, analogue à celui d’autres pays méditerranéens situés aux portes des impérialismes européens. L’insertion se fait également par deux autres biais qui jouent un rôle majeur :
- le développement du tourisme, qui amène 4 à 5 millions de touristes par an à la fin des années 70 et rapporte 2 milliards de dollars en 1988 ;
- l’exportation de travailleurs en direction des grands marchés capitalistes, l’Allemagne principalement, mais aussi l’Autriche et la France : 800 000 travailleurs en 1975, souvent issus des régions les plus développés du nord de la Yougoslavie où l’agriculture coopérative offre peu d’emplois. En 1988, les 770 000 émigrés envoient en Yougoslavie plus de 4,8 milliards de dollars, l’équivalent de 45 % des exportations.
L’économie yougoslave s’est donc développée dans le cadre des “30 glorieuses”, en s’insérant au marché capitaliste par l’exportation de marchandises et de travailleurs et par l’activité touristique. A cela s’ajoutait un taux d’investissement très élevé (38 % du PIB en 1986 contre 28 au Japon et 19 en France), au détriment de la consommation des travailleurs.
Mais l’autogestion n’était pour rien dans ce développement, bien au contraire. Ses véritables effets, l’anarchie économique et l’inégalité qu’elle accentuait, apparurent dans toute leur ampleur à partir de 1978/1980. Avec la fin des “30 glorieuses” se développa la crise économique en Yougoslavie. L’inflation devint galopante : 30 % en 1980, 600 % en 1989. En 1987, la “croissance” fut négative : la production économique régressa de 0,5 % en 1987, et de 2 % en 1988. Les inégalités régionales, accentuées par la politique autogestionnaire, exacerbèrent les antagonismes nationaux et conduisirent chaque république à adopter des mesures qui morcelèrent le marché et aggravèrent un peu plus la crise générale. Durant la période 1980-1990, les revenus salariaux réels diminuèrent de 25 % selon l’OCDE.
Tel est le bilan de l’autogestion mise en place par le PCY.
Rompant avec le Kremlin en 1948, le PCY ne cesse pas moins d’être un parti bureaucratique d’origine stalinienne confisquant la totalité du pouvoir à son profit. La police politique (OZNA et UDBA) est toute puissante, toute opposition est brutalement éliminée. Le culte de Tito se développe.
En 1952, lors de son 6e congrès, le PCY devient Ligue des Communistes (LCY). L’un de ses principaux dirigeants, Djilas, prône le retour au multipartisme. Il sera exclu en 1954.
Car la mort de Staline, en 1953, va permettre un rétablissement des relations entre Belgrade et le Kremlin. La Yougoslavie conserve dès lors une certaine originalité, qu’exprime la politique dite des “non-alignés”. Elle n’adhère ni au Comecon, créé en 1949, ni au pacte de Varsovie, créé en 1955. Elle conserve des liens économiques, financiers et politiques privilégiés avec les puissances capitalistes : elle est membre associé de l’OCDE.
En octobre 1956, Tito condamne la première intervention de l’armée russe contre l’insurrection ouvrière de Budapest ; mais il rencontre aussitôt Khrouchtchev pour lui conseiller la mise en place d’un contre-gouvernement hongrois, “aux ordres”, présidé par Kadar ; mais il accepte la seconde intervention militaire (4 novembre) et s’abstient sur la résolution de l’ONU demandant le retrait des troupes du Kremlin.
Imre Nagy et ses amis se réfugient dans l’ambassade de Yougoslavie à Budapest. Le 22 novembre, ils la quittent avec la promesse qu’ils n’ont rien à craindre : ils sont alors arrêtés, et seront exécutés. Tito proteste, puis rencontre de nouveau son ami Khrouchtchev. Telle est la politique extérieure de la LCY.
A l’intérieur, la bureaucratie s’arroge de multiples privilèges ; malversations et pots de vin sont la règle. La multiplication des pouvoirs locaux avec leurs zones d’influences accentue la gabegie bureaucratique. Les affrontements entre les groupes, les fractions nationales de la bureaucratie connaissent un sommet durant les années 1968-1971.
La classe ouvrière, la jeunesse, s’expriment ouvertement : 1968 est marqué par les révoltes étudiantes de Belgrade et de Zagreb, 1971 voit éclater le “printemps de Zagreb”.
La répression brutale met un terme provisoire à ces mouvements, et en 1976, Tito se proclame président à vie.
En même temps, les frontières sont ouvertes comme une soupape de sécurité : 14 millions de passages de Yougoslaves sont enregistrés en 1975. La mort de Tito, en 1980, affaiblit un pouvoir dont la crise ne cesse, depuis, de se développer.
En septembre 1987, le vice-président du pays démissionne après avoir été mis en cause dans un gigantesque scandale financier, celui du combinat agro-alimentaire d’Agrokomerc. La crise politique culmine en janvier 1990 lors du congrès extraordinaire de la LCY qui se traduit par l’éclatement du parti unique de la bureaucratie.
L’imbrication des mouvements nationaux de plus en plus puissants (cf. précédent article) et d’une crise économique approfondie, se traduit par une crise politique, une crise de la bureaucratie et de l’appareil d’Etat qui met en jeu l’existence même de la Yougoslavie comme Etat. Face à l’aggravation de leurs conditions de vie, les travailleurs multiplient les grèves. Selon des chiffres officiels, 850 grèves ont lieu en 1986, et 1570 en 1987 avec quatre fois plus de grévistes. En 1988, le nombre de grèves dépasse 2000 et celui des grévistes 365 000.
Les différents “plans d’ajustement” tentés de 1985 à 1988 échouent l’un après l’autre. L’inflation atteint, le dernier trimestre de 1989 le chiffre de 10 000 %, en même temps que l’économie est bloquée. On parle de “staghyperinflation”.
Au printemps 1989, la bureaucratie met en place un nouveau gouvernement central, celui d’Anté Markovic, chargé de mettre en œuvre des mesures brutales pour tenter de sortir de la crise.
Après la libération des prix et des importations décidée l’année précédente, de nouvelles lois ouvrent totalement au capital étranger les entreprises yougoslaves, transforment les banques en institutions financières indépendantes, définissent quatre types de propriétés (socialisée, privée, mixte, contractuelle), libèrent les mouvements de capitaux. La loi comptable sur les entreprises autogérées est modifiée : pour donner des salaires, il faudra des liquidités. Les entreprises déficitaires seront désormais fermées. La situation des travailleurs devient parfois désespérée : au printemps 89, mille ouvriers d’une usine de cellulose engagent une grève de la faim contre la menace de fermeture de l’entreprise.
Depuis 1990, le blocage des salaires, les fermetures d’entreprises déficitaires, la limitation du crédit, le rattachement du dinar au deutschmark, la hausse des taxes, ont brisé l’inflation, provisoirement. Dans un rapport du 20 juin 1990, l’OCDE se félicite que le gouvernement ait su ramener l’inflation à 3 ou 4 % par mois, grâce à :
«un programme de stabilisation à la fois rigoureux et ingénieux, combinant l’introduction d’un nouveau dinar convertible rattaché au deutschmark avec un blocage des salaires, un gel partiel des prix et un durcissement de la politique macro-économique.»
Pourtant les inquiétudes pour l’avenir demeurent : certes, la Yougoslavie «semble avoir cette fois trouvée la voie qui conduit à une véritable économie concurrentielle» mais “on” craint des «blocages politiques à tous les échelons d’un pays très décentralisé» où existent des «entreprises longtemps protégées de la concurrence extérieure et bénéficiant souvent de monopoles locaux, gérées en dépit du bon sens» (“Le Monde” - 21/6/90).
En somme, si la réintroduction du capitalisme a fait des pas en avant considérables, elle reste entravée et menacée par des structures fédérales dégénérées, héritage de l’Etat ouvrier yougoslave, issu de la guerre, lui-même déjà bureaucratique et dégénéré dès son origine.
Après la vague d’élections qui a jalonné l’année 1990 et la constitution, en Slovénie et en Croatie en particulier, de pouvoirs hostiles à l’état central et à la bureaucratie de Belgrade, une grave crise a opposé les autorités croates et l’armée fédérale yougoslave au début de l’année 1991.
Un règlement provisoire semblait avoir été conclu le 26 janvier. La gravité du conflit apparaît à travers le compte rendu fait par le président croate devant le parlement de Zagreb :
«Nous étions au bord de la guerre civile, l’armée yougoslave avait été mobilisée en Croatie, mise sur pied de guerre, notre milice aussi.»
Et Tudjman d’expliquer qu’après que la présidence fédérale et le ministre de la défense eurent :
«déclaré que l’armée nationale yougoslave n’avait jamais eu l’intention de fomenter un putsch militaire pour renverser le pouvoir légitime en Croatie (...), l’armée ayant accepté de lever l’état d’urgence (...) j’ai donné l’ordre de démobiliser les réservistes de la milice croate.»
Dans le centre de Zagreb, 100 000 manifestants apportaient leur soutien aux autorités croates.
Pourtant la question rebondissait quelques jours après. Le 2 février, le président serbe de la Yougoslavie accuse les autorités croates de n’avoir pas désarmé les milices et démantelé les unités para-militaires illégales, et rappelle que «l’armée yougoslave est résolue à faire observer les ordres de la présidence.»
Le 5 février, le président croate Tudjman renvoie une réponse cinglante, reprochant au président fédéral son «comportement dangereux» et refusant toute poursuite contre le ministre croate de la défense, celui-ci ayant agi sur ordre du gouvernement croate et n’ayant de compte à rendre qu’au parlement croate. Le même jour, le chef du gouvernement de Slovénie déclare que même une confédération yougoslave à la place de l’actuelle fédération «est devenue irréalisable dans le contexte actuel (...). La Slovénie se séparera de la Yougoslavie avant le mois de mai.»
Le 20 février, le parlement de Slovénie adopte à une quasi-unanimité une résolution proposant «la dissociation de la République socialiste fédérée de Yougoslavie en deux ou plusieurs Etats souverains indépendants». Dans les faits, il s’agit d’une proposition de séparation “à l’amiable” laissant la possibilité ultérieure d’une coopération économique.
Le lendemain, le Parlement de Croatie s’engage sur la même voie. Il autorise en outre le gouvernement croate à abroger la législation fédérale lorsqu’elle va à l’encontre des intérêts ou de la Constitution croate et demande l’annulation de la décision fédérale du 9.1.1990 exigeant le désarmement des formations para-militaires jugées illégales.
Le 22 février ont lieu des négociations entre les différents gouvernements ; pour concilier la volonté des gouvernements de Serbie et du Monténégro d’en rester à l’actuel modèle fédéral et les projets de la Slovénie et Croatie d’une confédération leur laissant en fait toute indépendance, le gouvernement de Bosnie-Herzégovine propose une “communauté asymétrique” établissant un régime différent selon les républiques. Il est décidé de poursuivre les négociations en ce sens.
Mais le tribunal militaire de Zagreb, le 26 février, annonce l’inculpation du ministre de la défense de la République croate et de sept autre personnes, accusés d’avoir «organisé et coordonné toutes les activités relatives à un acte de rébellion armée.» De toute évidence, si certaines fractions de la bureaucratie tentent d’aménager le système, pour peu que ce soit encore possible, d’autres et en particulier la bureaucratie serbe et la caste militaire préparent l’épreuve de force. Un avant goût en est donné par la répression qui se poursuit au Kosovo, région peuplée d’Albanais où 45 000 salariés albanais ont perdu leur emploi par décision des autorités serbes perdant souvent, du même coup, leur logement.
Après 45 ans d’existence, l’Etat yougoslave est devenu un cadre inviable. Pour toutes les nationalités, non serbes, c’est un carcan, un instrument d’une oppression nationale devenue insupportable. Seule s’obstine à le maintenir une bureaucratie qui s’identifie au chauvinisme grand serbe. Pour les bourgeoisies renaissantes slovène et croate, il est devenu une entrave. Pour la population albanaise, son joug, comme celui de l’Etat serbe, est devenu intolérable. Pour la population laborieuse de toutes nationalités, y compris serbe, il est un instrument de spoliation et d’exploitation.
Une organisation ouvrière révolutionnaire ne saurait se constituer et se développer si elle ne répond pas à l’aspiration des nationalités à disposer d’elles-mêmes. Il n’y a pas de nationalité yougoslave. Elle ne saurait avoir un fétichisme à l’égard de la “Yougoslavie”, d’un Etat yougoslave. Elle se prononcerait et combattrait sans équivoque pour que chaque nationalité établisse ses propres formes d’organisation étatique, en rupture avec l’Etat fédéral yougoslave, que le Kosovo rompe avec la Serbie. Elle poserait la question de l’unification entre les Albanais du Kosovo et ceux de l’Albanie, entre les différentes parties de la Macédoine, aujourd’hui sous le joug des Etats yougoslave, grec et bulgare. Mais elle ne saurait omettre que sur le territoire des différentes Républiques non serbes actuellement incluses dans l’Etat fédéral yougoslave, vivent des minorités parfois très importantes : la population de la Croatie comprend 11,5 % de Serbes, la population de la Bosnie-Herzégovine comprend 32,2 % de Serbes, 18,4 % de Croates. Il est clair que des Etats indépendants croate, de Bosnie-Herzégovine devraient être des Etats multinationaux et peut-être serait-il nécessaire de procéder à des révisions de frontières selon les volontés des populations. La Voïvodine est encore un cas particulier : 55,8 % sont des Serbes et 21,8 % des Hongrois.
Mais les bourgeoisies renaissantes entendent utiliser des fragments de l’Etat fédéral, les structures des anciennes Républiques pour asseoir leur domination de classe. Une organisation ouvrière révolutionnaire aurait à défendre un programme démocratique radical : liquidation de l’armée, de la couche des officiers, des organismes d’Etat, administration, justice, police, etc, hérités de l’Etat yougoslave et des Etats des Républiques composant la Yougoslavie ; Assemblées Constituantes Souveraines élues au suffrage universel ; droits d’organisations, de presse, de manifestation sans restriction ; constitution (des municipalités au sommet des Républiques) d’organismes de direction et de gestion, de milices assurant la police et la sécurité des Républiques, émanant directement de la population laborieuse, élection des juges, etc...
A des degrés divers, la situation économique des différentes républiques est extrêmement difficile, sinon catastrophique. Y faire face exige, dans toutes les Républiques, l’institution du contrôle des ressources, de la production et de la distribution par la population laborieuse et la constitution d’organismes, unifiés à l’échelle de ces Républiques, pour réaliser ce contrôle, ce qui est totalement en rupture avec “l’autogestion” laquelle, au contraire, disloque, brise en de multiples morceaux la classe ouvrière et débouche sur la privatisation de la propriété étatique des moyens de production. Dans le cadre de l’Etat yougoslave actuel il n’y a aucune issue possible à la crise économique. Mais le cadre et les limites des petits Etats nationaux n’en offrent pas non plus. En restant isolés, ces Etats, y compris les plus “prospères”, les plus développés, seraient obligatoirement condamnés à se soumettre à l’impérialisme, à devenir des semi-colonies dont les économies seraient complémentaires de celles des pays capitalistes dominants. Si la domination bureaucratique et l’inégalité de développement ont exacerbé les conflits nationaux et exigent la liquidation de l’Etat yougoslave actuel, une coopération entre les différentes Républiques, voire une confédération, vers, peut-être une nouvelle fédération, ne doit pas être exclue.
Tout dépendra du cours de la lutte des classes en Europe, notamment en Europe de l’est, dans les Balkans, en Grèce. Les cas de figure sont multiples. Une, plusieurs, ou toutes les Républiques de la Yougoslavie peuvent être amenées à établir une union avec un ou plusieurs pays d’Europe, principalement des Balkans. Mais la perspective d’une union socialiste de tous les peuples des Balkans doit être ouverte, étant donné les parentés existantes dans l’histoire de ces pays. Compte tenu de l’expérience que viennent de subir les peuples de la Yougoslavie actuelle et des autres pays de l’Europe de l’est des Balkans, il est possible qu’au premier stade cette union soit une simple confédération. Il n’en reste pas moins qu’elle doit se situer en direction de la construction du socialisme. Le retour au régime capitaliste interdirait toute union de ces peuples, car il impliquerait la soumission de ces pays à l’impérialisme. Evidemment, ouvrir la voie à une union socialiste des peuples des Balkans exige que soit tracée la perspective des Etats Unis Socialistes d’Europe.
En tout état de cause, il appartient au prolétariat et à l’ensemble des travailleurs et de la jeunesse de mettre en échec les menaces de la caste militaire, de liquider la bureaucratie yougoslave et celle des différentes Républiques. Il lui appartient de prendre en main le combat pour les droits nationaux, aujourd’hui généralement confisqués à leur profit par des fractions de la bureaucratie locale, par les couches restaurationnistes, par la petite bourgeoisie et bourgeoisie des différentes régions. Pour se réapproprier ce combat, pour mettre en œuvre de réelles libertés démocratiques, pour instaurer une véritable économie planifiée, sous son contrôle, seule à même de garantir et d’améliorer ses conditions de vie, le prolétariat yougoslave aura à bâtir et centraliser ses soviets, sa milice. Pour ce faire, comme en URSS, la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire est une nécessité impérieuse.