Article paru dans CPS n°33 de juin 2008

 

Aperçus sur la crise politique belge

 


Le 20 mars 2008, après d’interminables tractations, le gouvernement de coalition regroupant libéraux, chrétiens-démocrates et PS francophone, dirigé par le chef du parti chrétien-démocrate Flamand (CDV), Leterme, est entré en fonction.  Ainsi s’achève, au moins provisoirement, une phase de la crise politique ouverte dans ce pays depuis les élections législatives du 10 juin 2007, laquelle s’est manifestée par l’impossibilité de constituer un nouveau gouvernement six mois durant, avant que l’ancien Premier ministre, Verhofstadt (dirigeant du VLD, libéraux démocrates flamands), ne soit chargé par le roi Albert II de former un gouvernement provisoire dont la durée de vie était limitée d’avance à un trimestre, pendant qu’en parallèle un « comité de sages » planchait sur de futures réformes institutionnelles qui devraient être réalisées par le gouvernement de coalition Leterme dans les mois qui viennent. Mais cette crise est appelée à rebondir.

Elle n’a pas pour source immédiate les combats de la classe ouvrière de ce pays. Les législatives de 2007 ont d’ailleurs été marquées avant tout par la victoire des partis bourgeois, et tout particulièrement la défaite historique du PS wallon, qui n’a pas été en tête des élections pour la première fois dans l’histoire, battu par les libéraux du « mouvement réformateur ».

 

Pour les capitalistes belges, l’objectif des réformes institutionnelles en discussion, le passage de l’actuel fédéralisme à une sorte de confédéralisme dont Leterme est le chantre, est de permettre de surmonter les conséquences de l’organisation fédérale adoptée depuis la révision constitutionnelle de 1993 dans le pays, organisation qui entrave dans une certaine mesure les contre-réformes qui leur sont nécessaires.

En effet, coexistent dans le pays avec le gouvernement fédéral trois régions autonomes depuis 1993 aux pouvoirs étendus : Flandre, Wallonie, et Bruxelles, dotée chacune d’un Parlement et d’un gouvernement propres, auxquelles il faut ajouter trois « communautés » linguistiques – néerlandophone, francophone et germanophone… elles aussi affublées d’un parlement. Un tel casse-tête (dont une des manifestations les plus flagrantes sont les conflits sur les horaires des vols de nuit à l’aéroport de Bruxelles, question qui est simultanément du ressort de plusieurs gouvernements) handicape un capitalisme belge aux prises avec une situation qui, d’un point de vue historique, peut être caractérisée de totale décadence, laquelle s’est particulièrement accélérée ces dernières années, en lien direct avec la nouvelle résurgence de la crise récurrente du mode de production capitaliste à l’échelle internationale.


Une origine historique très particulière…


On ne peut comprendre cette crise sans revenir au moins rapidement sur les circonstances historiques qui présidèrent à la naissance de la Belgique moderne et la place particulière que ce pays a occupée dans les rapports inter-impérialistes.

Les territoires qui forment la Belgique étaient peu ou prou déjà regroupés sous l’enseigne des Pays-Bas espagnols, séparés des « Provinces-Unies » (futurs Pays-Bas) pour des raisons religieuses à compter de 1581, et devenus à compter du traité d’Utrecht en 1713 les Pays-bas autrichiens (y compris le Luxembourg).

Une première particularité de la Belgique est que la révolution bourgeoise y fut un produit d’importation

L’éphémère « révolution brabançonne » qui vit en 1790 des Etats Généraux proclamer la constitution des « Etats Belgiques Unis », ainsi que la « révolution liégeoise » de 1789, furent éphémères. Ce sont les troupes de la révolution françaises qui, en entrant dans le pays en 1792, puis la Convention en votant en 1795 le rattachement des provinces belges à la France, qui vont y procéder à la destruction violente et irréversible de l’ordre féodal, de la place de la noblesse et du clergé, et même y hâter le développement industriel (charbon ou coton notamment).

 

Avec la défaite de Napoléon, lors du congrès de Vienne, la Belgique est rattachée aux Pays-Bas, pour constituer une entité directement destinée à endiguer à l’avenir le développement de la France, laquelle, aux yeux des monarques réactionnaires qui mettent l’Europe en coupe réglée en 1815, est synonyme de révolution. Mais pour la bourgeoisie belge, francophone dans son ensemble, tout comme pour le clergé catholique, c’était passer sous la domination d’un concurrent direct (ce dont témoignera l’épisode de la fermeture par la Hollande des bouches de l’Escaut trente ans durant). En 1830, encore une fois sous l’impulsion des mouvements révolutionnaires en France, la bourgeoisie belge engage le combat pour son indépendance – et ouvre ainsi la porte à un soulèvement populaire produit de la crise économique qui frappe alors toute l’Europe. Tout en réprimant ce soulèvement, la bourgeoisie s’arme et prend le contrôle de l’essentiel du pays, le roi de Hollande, Guillaume, n’en pouvant mais. Les grandes puissances règlent alors à Londres le conflit d’une façon qui déterminera le sort de la Belgique pour longtemps : elle obtenait le droit d’exister – amputée d’une partie de ses territoires au profit des Pays-Bas – à condition d’être une monarchie, de proclamer sa neutralité, et de rester subordonnée aux grandes puissances européennes, ce qui se manifestera dès 1831 car c’est l’armée française qui viendra repousser une tentative d’invasion hollandaise (le traité de Londres restant au travers de la gorge de la monarchie d’Orange).


… qui a permis à la Belgique de devenir un capitalisme de premier rang…


La Belgique, ainsi mise sous tutelle, va connaître une importante expansion économique dans la seconde partie du XIXe siècle. En 1900, elle fait figure de seconde puissance industrielle du monde, et la quatrième puissance commerciale. Elle s’est aussi inscrite, tardivement, dans l’expansion coloniale impérialiste. Léopold 1er a ainsi réussi à faire reconnaître le Congo comme sa « propriété personnelle » en 1885 par la conférence de Berlin.

Mais ce développement est très inégal. Il est, pour l’essentiel, concentré en Wallonie autour des industries minières et métallurgiques. La Flandre est cantonnée aux activités cotonnière, et sa population vit dans une misère qui fait qu’on les compare facilement alors à ce que sont les Irlandais vis-à-vis de l’Angleterre. De plus, se pose la question de la langue. Comme le français est la langue partagée par la totalité de la bourgeoisie, du Sud au Nord, il est aussi la seule langue officielle jusqu’en 1898. Même reconnu par la suite, il est impossible avant 1921 aux Flamands non-francophones d’accéder aux emplois publics qui nécessitent jusque lors la maîtrise du français. 

Signe précoce d’adaptation du mouvement ouvrier naissant à l’Etat belge : le parti ouvrier belge, lequel concentre son combat pour l’obtention du suffrage universel, va s’exprimer lui aussi principalement en français – bien qu’à son origine, sous l’influence de la social-démocratie allemande, on trouve des groupes socialistes de Gand et Bruxelles, ville où à l’époque le flamand est la langue dominante.

Ce fait, combiné au retard de développement économique de la Flandre, va faire que dans cette région (à l’exception d’Anvers) les masses resteront essentiellement sous l’influence du clergé et des partis bourgeois.


… avant de devenir progressivement un paillasson pour ses puissants voisins


La « neutralité » belge ne l’épargnera pas lors des deux guerres impérialistes mondiales. Envahie par l’Allemagne lors de la première guerre mondiale, elle en sortira, certes en récupérant des colonies allemandes en Afrique (notamment le Rwanda), mais aussi en passant sous la tutelle militaire de l’impérialisme français qui lui imposera en 1920 un traité d’alliance militaire et l’entraînera à ses côtés dans l’occupation de la Ruhr. Il faut relever que dès la première guerre, l’impérialisme allemand encouragera les mouvements séparatistes flamands, lesquels chercheront à nouveau un point d’appui en l’Allemagne nazie lors de la seconde guerre mondiale (le Vlaamsch Nationaal Verbond, où sont les racines du futur Vlaams Block, devenu aujourd’hui Vlaams Belang, mouvement sécessionniste, réactionnaire et raciste, qui est aujourd’hui le deuxième parti en nombre de voix en Flandre).

 

Au sortir de la seconde guerre mondiale, la place politique de la Belgique est déjà en fort recul. Son histoire la désigne naturellement pour que les principaux impérialistes y installent les sièges de l’Otan puis de la future Communauté européenne dont l’essentiel des organes dirigeants sont à Bruxelles – exceptée, sous pression de l’impérialisme allemand, la banque centrale qui siège on le sait à Francfort. C’est que la faible Belgique ne risque guère d’en tirer avantage. Ajoutons que, malgré une politique de répression féroce (dont l’assassinat de Patrice Lumumba témoigne), la Belgique devra aussi lâcher ses colonies à commencer par le Congo, ex-colonies dans lesquelles son rôle de puissance tutélaire passera progressivement pour l’essentiel entre les mains de l’impérialisme français.

 

Avec la réapparition de la crise récurrente du mode de production capitaliste dans les années 70, la situation du capitalisme belge se dégrade brutalement, tout particulièrement dans la partie wallonne du pays, ce qui se traduit par un taux de chômage officiel y avoisinant (selon l’Ires) les 18% aujourd’hui, taux qui est de 20% à Bruxelles contre 7% en Flandre. L’endettement du pays grimpe en flèche et dépasse largement les 100% du Pib (mais il a baissé ces dernières années).

 

Plus significatif encore, ces dernières années, les fleurons du capitalisme belge sont tous passés sous contrôle étranger. Ainsi la Société Générale de Belgique, qui aux débuts du royaume fit même office de banque centrale, est passée depuis 1988 sous le contrôle de Suez, qui l’a mise en pièces en quelques années. Ainsi la compagnie aérienne Sabena, dont la Swissair prend le contrôle en 1994 pour la mener, sciemment, à la faillite (en 2001). Ainsi encore le groupe sidérurgique Cockerill-Sambre, racheté en 1998 par Usinor. En 2005, c’est le tour de la compagnie d’électricité Electrabel d’être rachetée par Suez, encore, ce qui inspirera à la presse belge des titres amers comme « Electrafrance » (la Libre Belgique).

Parallèlement, la Belgique fait de plus en plus les frais des plans de restructuration décidés par les groupes capitalistes de ses voisins allemand et français. C’est notamment le cas dans l’automobile, depuis la fermeture de Renault-Vilvorde en 1997 par le gouvernement Jospin-Gayssot aux plans massifs de suppressions d’emplois annoncés l’an passé à Bruxelles par Volkswagen (sur proposition des bureaucrates syndicaux allemands) ou Opel à Anvers. On peut y rajouter la vague de fermetures de magasins annoncée, également en 2007, par Carrefour.

 

Mais plus encore que les entreprises implantées en Belgique, petites et grandes (et non les capitalistes comme Albert Frère, l’un des hommes les plus riches de la planète, qui a bien profité de cette mise en pièces), les coups portés visent un prolétariat, une classe ouvrière très organisée et qui a montré dans l’histoire sa grande capacité de combat.


D’importantes luttes de classes


Dès la fin du XIXe siècle, la Belgique est secouée par plusieurs grèves générales, initiées par le Parti Ouvrier Belge et les syndicats ouvriers qui lui sont liés (aujourd’hui encore la FGTB siège es qualité à la direction du PS wallon). Il faut néanmoins souligner que le Parti Ouvrier cherche à cantonner ces grèves à l’unique obtention du suffrage universel (donc de députés ouvriers), n’hésitant pas comme le relève l’historien du mouvement ouvrier belge Marcel Liebmann à interrompre la grève de 1893 quand elle prend un tour insurrectionnel dans le Bornage, à Gand ou à Anvers, ou encore manifestant sa répugnance à soutenir des grèves spontanées. Il n’empêche que Rosa Luxembourg invite alors l’Internationale Socialiste à « parler belge ».

Au sortir de la première guerre mondiale (le POB est entré dans le gouvernement d’union sacrée durant la guerre), les combats de la classe ouvrière permettent d’arracher d’importants acquis, dans le cadre de la vague révolutionnaire mondiale qui s’est levée et dont le point culminant est la révolution d’octobre. Parmi ces acquis, un véritable suffrage universel, le droit de grève, mais encore l’institution d’un système d’assurance-chômage nationale, volontaire, sur la base de ce que l’on appelle le « système gantois », lequel donne aux organisations syndicales une place prépondérante :elles gèrent les fonds et peuvent procéder elles-mêmes au versement des allocations. D’où un taux de syndicalisation très fort, encore aujourd’hui, notamment parmi les chômeurs (85% de syndiqués), mais aussi une première forme de cogestion à laquelle s’associent les organisations syndicales. En 1944, le système devient obligatoire en même temps qu’est créée la sécurité sociale, sous-produit de la vague révolutionnaire d’après-guerre. Il faut aussi souligner que, conséquence des riches tradition de combat de la classe ouvrière belge, les trotskystes en Belgique deviennent une force réelle dans les années 30, avec notamment à leur tête Léon Lesoil, fondateur de PC Belge (lequel a aujourd’hui quasiment disparu.

 

Peu après la guerre, la volonté de combat du prolétariat belge va s’exprimer nettement sur la question du « retour du Roi ». En effet, le roi Léopold III, durant la guerre, a collaboré avec les occupants nazis, et est considéré comme empêché de régner. En 1950, un référendum est organisé à l’initiative du parti social-chrétien pour l’autoriser à exercer ses fonctions. Si le « oui » l’emporte par 58% des voix, en Wallonie, c’est l’inverse et à Bruxelles où le « non » est légèrement majoritaire. Le retour du roi en Belgique est accompagné d’importantes manifestations et grèves, à partir du 26 juillet 1950, qui touchent aussi la Flandre. La troupe ouvre le feu et tue des manifestants près de Liège, le gouvernement fait intervenir l’armée pour procéder à des réquisitions dans un pays paralysé. Mais le PSB (reconstitution du POB au lendemain de la guerre) ne remet pas du tout en cause la monarchie, et certains de ses dirigeants évoquent comme toute perspective celle d’un « gouvernement provisoire wallon ». Au bout du compte, Léopold III est contraint d’abdiquer au profit de son fils Baudoin, mais la monarchie est préservée.

Dix ans plus tard, à l’hiver 1960-61 se produit ce qu’en Belgique on appelle la « grève du siècle ». A son origine, un projet de loi dite « loi unique », laquelle prévoyait tout à la fois l’augmentation des impôts indirects pesant sur les couches populaires, des coupes dans les budgets sociaux, l’augmentation des cotisations retraites et le passage de 60 à 65 ans de l’âge de départ dans la fonction publique, ainsi qu’une remise en cause de l’assurance-chômage pour toute une série de catégories de travailleurs privés d’emploi.

L’indignation des masses laborieuses est vive, mais elle ne trouve que guère d’écho dans les sommets de la FGTB. Cependant, à l’appel de la fédération des services publics, une grève générale des fonctionnaires est appelée à partir du 20 décembre, date prévue pour l’examen de cette loi au Parlement. Elle est très suivie et d’autres secteurs s’engouffrent dans cette brèche, souvent à l’appel des instances locales de la FGTB (pendant que la CSC chrétienne s’oppose tout naturellement à la grève). Le 28 décembre, la quasi-totalité du pays est paralysée. Dans les meetings et manifestations, l’exigence de la marche sur Bruxelles, au siège du pouvoir, émerge. Les bureaucrates de la FGTB s’y opposent, jusqu’au le leader de la « gauche » syndicale André Renard. C’est que cette marche poserait la question du pouvoir, du renversement du gouvernement, pour un autre gouvernement dont les travailleurs pouvaient exiger du PSB et de la FGTB qu’ils le constituent, en mettant à bas la monarchie. Face à cela, « Renard met en avant des revendications propres à diviser les travailleurs flamands et wallons : « le droit pour la Wallonie de disposer d'elle‑même et de choisir les voies de son expansion économique et sociale » pour appliquer des « réformes de structure » » (Stéphane Just, La grève générale et la question du pouvoir, La Vérité n°592 de juin 1980). C’est opposer une nouvelle fois les « revendications » fédéralistes au mouvement de la classe ouvrière. Le PSB et le PCB demandent quant à eux la « convocation du parlement » (parti en « vacances ») : ils s’inscrivent totalement dans le cadre des institutions).

Faute d’organisation révolutionnaire capable d’ouvrir l’issue de la marche sur Bruxelles, d’un autre gouvernement, faute aussi de réels comités de grèves (ils existent mais sont sous la coup de l’appareil syndical), la grève reflue, et la « loi unique » est adoptée le 14 janvier.

 

Il faut ici mentionner ce que fut la politique des pablistes belges, avec à leur tête Ernest Mandel, qui fut des années durant le principal dirigeant du Secrétariat Unifié de la « IVe Internationale » dont la LCR est la section française. Après avoir proposé le 24 décembre dans  La Gauche une issue parlementaire sous la forme d’une coalition du PSB et des sociaux-chrétiens (« il suffirait que les députés démocrates-chrétiens écoutent la voix de leurs propres électeurs, qu'ils s'alignent, sous la pression de la grève, sur les aspirations de leurs propres mandants, pour qu'une nouvelle majorité parlementaire se dégage », cité par Stéphane Just dans  Défense du trotskysme I), La Gauche reprend le 1er janvier sous une forme dénaturée la revendication de la marche sur Bruxelles, proposant rien de moins que de faire venir les manifestants par petit groupes, sur plusieurs jours, pour éviter tout affrontement avec l’appareil d’Etat, une marche semi-clandestine en quelque sorte ! Mais ce n’est pas fini. Just cite ensuite ce qu’écrit  La Gauche du 14 janvier 1961:

 « Il nous est reproché d'avoir lancé le mot d'ordre de marche sur Bruxelles... Comme nous constatons que cette revendication n'a pas été reprise par les dirigeants, nous nous inclinons, mais nous rappelons qu'au moment où notre annonce de la semaine passée a paru, aucune indication n'était encore connue à ce sujet.  »

Just reformule, ironiquement:

« - Mille excuses ! Nous ne savions pas que, même sous la forme émasculée que nous lui avions donnée, le mot d'ordre de marche sur Bruxelles pouvait être explosif, et donner de mauvaises idées aux travailleurs. Les « dirigeants » estiment qu'il ne faut pas jouer avec le feu, nous nous inclinons, en leur adressant tous nos regrets. »


Avec le retour de la crise économique, le fédéralisme mis à l’ordre du jour, contre le mouvement ouvrier


C’est avec la réapparition de la crise récurrente du mode de production capitaliste à la fin des années 60, mais aussi en relation avec d’importants mouvements de lutte de la classe ouvrière ou des étudiants, dans le cadre de la nouvelle période de la révolution ouverte en 1968, que d’importantes réformes constitutionnelles sont mises en chantier. En 1970, la constitution est révisée et les trois régions actuelles sont crées, dont celle de Bruxelles qui est la seule région officiellement bilingue, y compris les communes l’environnant, à majorité flamande. En 1980, d’importants transferts de compétences, notamment en matière de formation et de fiscalité, ont lieu. En 1989, c’est la région de Bruxelles qui se voit – plus laborieusement – dotée d’un statut équivalent. En 1993, une réforme de la constitution renforce significativement le pouvoir des régions: dorénavant la Belgique devient un Etat fédéral, les parlements régionaux vont être dès lors élus au suffrage direct, avec des pouvoirs réglementaires étendus.

Le mouvement ouvrier traditionnel s’adapte à ce fédéralisme (le PS est quasiment de tous les gouvernements qui pondront ces réformes), au point que, en 1978, le PS scissionne entre le PSB wallon et le PS flamand, plus faible numériquement, et plus avancé dans la voie du reniement ouvert de ses origines ouvrières, au point qu’il se nommera vite le « PS autrement », ou PSA, acronyme de « alternative sociale progressiste ». De son côté, si la FGTB est devenue un organe à deux têtes –flamandes et wallonne (il faut relever que récemment (en 2006) sa fédération des métallos a éclaté en deux, suite à un conflit sur le passé du nouveau secrétaire général, lequel, dans sa jeunesse, avait appartenu aux mouvements autonomistes flamand d’extrême droite).

 

Mais d’une manière plus générale, c’est au rythme des reculs de la classe ouvrière que les changements institutionnels s’opèrent. Significativement, la grande réforme constitutionnelle de 1993 qui fait de la Belgique un Etat fédéral est adoptée l’année même de l’échec de la grande grève générale contre le « pacte global », série de mesures d’austérité mises en avant par le gouvernement de coalition chrétiens-démocrates/sociaux-démocrates pour faire entrer la Belgique dans l’euro. Ce n’est pas non plus un hasard que le parti le plus en pointe dans la revendication indépendantiste flamande soit le Vlaams Belang, ultra-réactionnaire et raciste : le fédéralisme, et aujourd’hui une espèce de confédéralisme, sont tout autant des instruments, comme on l’a constaté, pour diviser la classe ouvrière que des instruments, bien concrets de destruction de ses acquis.


La nouvelle offensive fédéraliste : produit de la défaite ouvrière sur la question des pensions,
dont la responsabilité incombe entièrement aux sociaux-démocrates et aux dirigeants de la FGTB


Après les élections de 2003, un gouvernement de coalition « violette » social-libéral (PS et Spa sociaux-démocrates alliés aux libéraux du VLD flamand et MR wallon) se met en place sous la direction de Verhofstadt (VLD), dans lequel les sociaux-démocrates occupent notamment  les ministères de l’emploi, des affaires sociales, de la santé, de la fonction publique, des pensions... Le patronat fait valoir ses exigences aussitôt : augmenter le temps de travail (suivant le « modèle » allemand) et geler les salaires. En 2004, un « Accord Interprofessionnel » négocié par les dirigeants syndicaux pousse à la modération salariale. Sans pour autant le signer, les dirigeants syndicaux laissent le gouvernement l’avaliser après s’être contentés d’une manifestation de 50 000 personnes à Bruxelles. Mais la « modération salariale »  est limitée en Belgique par l’existence d’une échelle mobile des salaires (indexés sur l’inflation… calculée par le pouvoir d’Etat donc sous-évaluée, cela dit).

Mais quand en 2005 le gouvernement, et ceci à l’initiative du SP.a flamand, propose une réforme du système de préretraite (les « prépensions ») en relevant à 60 ans (contre 58) l’âge auquel on peut en bénéficier, en durcissant considérablement les conditions pour y avoir droit en termes d’annuités et en obligeant les bénéficiaires à reprendre le travail si une offre d’emploi se présente, la situation se durcit considérablement dans le pays.

 

Bien qu’ayant participé à la concertation avec le gouvernement sur ce plan, nommé « pacte des générations », les dirigeants de la FGTB sont amenés à appeler à une journée de grève le 7 octobre 2005. Elle est très puissante (et rejointe, malgré la campagne anti-grève de cette centrale, par des sections de la Confédération Chrétienne) : transports quasi-nuls, aéroport de Charleroi fermé, grandes entreprises à l’arrêt (automobile, sidérurgie, verrerie, chimie, DHL,…) piquets de grève, …   et ce dans tout le pays, y compris en Flandre.

Face à une grève aussi puissante, le gouvernement est amené à manœuvrer. Il annonce rapidement des modifications rendant moins brutales les conséquences financières de son plan. Mais celui-ci est maintenu dans l’essence. La direction de la FGTB doit en  rendre compte dans un communiqué du 11 octobre, lequel, après avoir salué « les fruits de l’action », doit reconnaître que « certaines propositions gouvernementales restent en effet totalement inacceptables ». Mais elle ne demande pas un instant le retrait du « pacte de solidarité » dont elle soumet la réécriture à ses instances, tout en s’adressant à la Confédération Chrétienne briseuse de grève… pour réaliser l’unité !

Sous pression du fait de la force de la grève, mais aussi de débrayages spontanés, notamment à Liège dans la sidérurgie, la direction de la FGTB doit rejeter le nouveau projet le 18 octobre. Et convainc la CSC de réaliser « l’unité » pour appeler ensemble à une nouvelle grève, le 28. Le mot d’ordre est d’obtenir de nouveaux « changements » : donc en aucun cas d’infliger une défaite au gouvernement. De plus, cette grève est précédée d’actions locales dispersées, quoique très puissantes localement : le 24, Charleroi est à nouveau « totalement paralysé » (dixit la FGTB), tandis qu’à Namur plusieurs usines sont en grève et bloquées par des piquets (comme Saint-Gobain). Et de fait, la grève du 28 octobre est moins puissante que celle du 7, quand bien même se réalise une grande manifestation de 100 000 travailleurs à Bruxelles. Lors de celle-ci, Jean-Claude Vandermeeren, dirigeant FGTB, reprenant des mots que l’on trouve dans toute l’Europe dès qu’un bureaucrate syndical ouvre la bouche, appelle le gouvernement à « revoir sa copie ». A noter : en Flandre, la FGTB organise un rassemblement devant le congrès du Parti Socialiste (a).

 

Mais la concertation reprend et est acceptée par les directions syndicales. Le 22 novembre, dans une déclaration commune, FGTB, CSC et syndicats libéraux (CGSLB) déclarent que le « pacte » « reste insuffisant », comporte des « lacunes »… et envisagent, sans la décider, une nouvelle grève de 24 heures pour obtenir « des améliorations ». Chaque travailleur le comprend, c’est une manifestation d’une volonté sans faille… de capituler, alors que l’activité de la classe ouvrière reste importante (en témoigne une longue grève chez Arcelor à Liège). En décembre, la FGTB fait le point en commençant par se défendre d’être « le syndicat qui dit « non » sans proposer d’alternative »… décidément, les appareils syndicaux de tous pays parlent une même langue ! Seule perspective : proposer des « amendements » au pacte aux parlementaires qui doivent l’examiner. C’est l’organisation de la défaite avec le minimum de combat.

Dans les mois qui suivent, malgré cette trahison, d’importantes luttes vont avoir lieu, notamment en 2006 dans l’automobile quand Volkswagen annonce sa volonté de liquider 4 000 postes à l’usine Forest de Bruxelles (sur 5 300, dont les ouvriers, il est bon de le souligner, sont aussi bien wallons que flamands). Finalement, après une dure grève, VW l’emporte : 3 000 postes supprimés (sans « licenciements secs » et avec des primes de départ importantes), et les syndicats acceptent une augmentation de la productivité, donc aussi du temps de travail (l’usine passant sous enseigne Audi).

 

Aussi n’est-il pas surprenant que le fait majeur des élections législatives de 2007 soit la défaite du PS, et l’arrivée au pouvoir, sur fond de revendications d’autonomie flamande, d’Yves Leterme, dirigeant du parti démocrate-chrétien flamand CDV, lequel Leterme s’était distingué en affirmant notamment « apparemment les francophones ne sont pas en état intellectuel d'apprendre le néerlandais ». Pas plus qu’il n’est étonnant que, dans la foulée des élections, la fédération chrétienne du secteur public propose un « pacte » pour éviter les grèves de fonctionnaires, proposition saluée par le patronat (la FEB, Fédération des Entreprises de Belgique), lequel revendique un « service minimum » dans les transports. Cette proposition sera reprise par les partis de la coalition « orange bleue » (libérale et chrétienne démocrate) lors de leurs tractations pour former un gouvernement.

 


Le contenu de l’offensive fédéraliste : casser les acquis ouvriers


Mais après les élections, la nomination de Leterme comme Premier ministre s’est heurtée à d’importantes difficultés. 191 jours durant, les négociations ont fait du surplace. Pourquoi ces atermoiements au sommet ? C’est que la nouvelle étape vers une sorte de confédéralisme qu’annonçait la victoire du CD&V de Leterme et ses alliés autonomistes flamands (NVA, nouvelle alliance flamande) aux élections pose de sérieux problèmes à la bourgeoisie de Belgique.

 

Une chose est en effet de se servir du fédéralisme pour mettre en pièces les acquis ouvriers. Mais pour les capitalistes belges et notamment la fédération patronale, la question est aussi en quelque sorte de savoir jusqu’où NE PAS aller trop loin. En effet, d’une part, la partie wallonne des classes dominantes n’a évidemment pas intérêt à une régionalisation trop poussée qui somme toute lui laisserait des dettes et des déficits en tout genre à assumer sans l’aide financière de la Flandre! Par ailleurs, le patronat, lui, reste vigilant face aux exigences des petits groupes type NVA, car il n’entend pas voir se dresser au sein de la Belgique quelque obstacle que ce soit à la libre circulation des capitaux, marchandises, etc.

 

Le 18 décembre, c’est le premier ministre sortant, Verhofstadt, et non Leterme qui était chargé de former une gouvernement transitoire, tandis qu’était mise en place une commission « octopus » (pieuvre, parce que rassemblant les huit principaux partis belges, Vlaams Belang excepté) à laquelle était dévolue la mission de préparer une nouvelle réforme du fédéralisme, réforme que le futur gouvernement Leterme serait chargé de mener. Fait significatif : le PS, grand battu des élections, faisait son retour spectaculaire dans le gouvernement. La « coalition de l’orange-bleue » virant au « lilas ». Pourquoi ? Il suffit pour le comprendre de lire le résumé du plan rendu public par « l’octopus » le 24 février 2008 tel que le fait le Monde:

« Il prévoit le transfert aux régions de la politique des loyers et des expropriations, de l'implantation des surfaces commerciales, ainsi que de certains volets de la politique énergétique, de sécurité routière et de télécommunications.

Les principaux partis flamands ont toutefois jugé le texte satisfaisant parce qu'il fixe un calendrier pour les prochaines réformes. Une seconde phase devrait aboutir au mois de juillet et prévoirait, cette fois, des transferts de compétences dans le domaine de l'emploi, de la santé, de la fiscalité, de la fonction publique et des poursuites pénales. »

 

La « seconde phase » est, sous couvert de fédéralisme, une offensive en règle contre les acquis ouvriers. A ce volet « confédéral » il faut ajouter qu’au programme du gouvernement figure aussi une offensive contre la fonction publique, avec la volonté de ne pas remplacer un départ en retraite sur trois, et de recourir à l’intérim pour les remplacements, moyennant un accord à négocier avec les appareils syndicaux. S’ajoute enfin la question du service minimum, dans des conditions où un certain nombre de grèves significatives ont eu lieu au printemps, dans la fonction publique en Flandre, et dans les transports ferrés contre le service minimum et pour des augmentations de salaires. Dans ces circonstances, associer le PS (et par son truchement l’appareil FGTB) à cette offensive est d’une importance cruciale pour le gouvernement Leterme.

 

Mais les problèmes du gouvernement Leterme ne sont pas finis. A peine formé, il est déjà confronté à une crise : la volonté affichée des élus flamands (tous parti confondus) de scinder l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde pour interdire de fait la pratique du français dans la banlieue de Bruxelles. Un premier vote en ce sens intervenu le 6 mai a de nouveau provoqué une crise gouvernementale. Autant dire que la crise politique en Belgique est loin d’être close.


Contre le poison du chauvinisme, pour le combat uni contre le gouvernement Leterme,
contre la monarchie


L’utilisation du chauvinisme et les crises à répétition ont comme conséquence – et en partie comme but, on l’a vu – d’expulser les travailleurs de la scène politique, de diviser une classe ouvrière  qui a montré dans le passé sa force et sa capacité de combat, quelle que soit la partie de la Belgique dont elle est issue.

 

Bien entendu l’oppression de la Flandre a existé dans le passé. Et d’ailleurs, si les Flamands souhaitaient se séparer de wallons, ce serait leur droit. Mais tel n’est pas le cas, du moins pour l’instant, même si les travailleurs sont pris en otage par les démagogues nationalistes. Le contenu du séparatisme flamand (comme du séparatisme wallon), dans les circonstances concrètes, est totalement réactionnaire. Il ne s’agit pas d’un pas dans le sens du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans le cadre d’une Europe unie, débarrassée du capitalisme, mais au contraire de l’expression des revendications mesquines, hargneuses, d’une des bourgeoisies dont la position en Europe n’a cessé de décliner.

 

Au demeurant, la fin de la Belgique n’est pas pour demain. Fin 2006 une fiction de la RTBF annonçant la fin de la Belgique avait déclenché une vive émotion. Mais ce scénario reste largement fictionnel, ne serait-ce qu’en raison de l’existence de Bruxelles, francophone, qu’aucune fraction de la bourgeoisie belge, ni flamande ni wallonne, ne peut se permettre de perdre, sans compter les multiples entreprises belges qui produisent et échangent dans les différentes régions du pays. Ce n’est pas un hasard si les crises politiques successives se nouent autour de la volonté de sécession des communes flamandes de la banlieue de Bruxelles (arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde), scission électorale qui permettrait d’en finir avec les facilités offertes jusqu’ici aux francophones dans ces communes, facilités qui, aux yeux des bourgmestres flamands, facilitent « l’invasion » des francophones (parmi lesquels nombre de Marocains ou d’Africains). Bruxelles est un enjeu majeur, mais aussi une question insoluble pour les tenants réactionnaires de la scission plus ou moins camouflée de la Belgique.

 

Mais il faut aller plus loin. Une pétition intitulée « sauvons la solidarité » a été lancée, recueillant 100 000 signatures (mais essentiellement sur internet), suivie d’une manifestation à Bruxelles. Or que demande cette pétition (soutenue par la LCR) ?

« Nous voulons un salaire convenable pour le même travail, indépendamment de la langue parlée. Nous voulons que quiconque perdant son boulot puisse avoir droit aux mêmes soutien et aide, indépendamment de la région où il habite. Nous voulons que chaque enfant ait les mêmes chances, indépendamment de la région de naissance. Nous voulons que toutes les personnes âgées conservent un droit identique à une pension décente, indépendamment du fait qu’elles vivent à Bruxelles, en Flandre ou en Wallonie. Bref, nous voulons la solidarité, pas la scission. »

 

Mais comment réaliser un pas en avant en ce sens sans se situer sur l’axe du combat uni des travailleurs contre le gouvernement Leterme ? Et comment combattre le gouvernement Leterme sans commencer par exiger que la FGTB refuse le « dialogue social » avec lui, sans exiger que le PS et le SP.a ne participent pas au gouvernement, pour lui interdire de mener à bien ses projets de dislocation de la Sécurité sociale et de l’assurance-chômage ? De tout cela, cet appel ne souffle mot.

 

Pour la classe ouvrière, pour la jeunesse, les travailleurs immigrés victimes d’une répression constante, lutter contre la régionalisation de leurs acquis est une nécessité vitale. Elle implique de lutter aussi contre la scission du mouvement ouvrier sur des bases linguistiques. Ce n’est pas la même chose que de lutter sous les couleurs du drapeau belge, y compris avec des monarchistes (dont certains se sont manifestés lors du défilé « sauvons la solidarité »).

 

Or si un gouvernement menant une politique favorable aux travailleurs venait au pouvoir, inscrivant sa politique dans la perspective des Etats-Unis Socialistes d’Europe, un gouvernement garantissant notamment le droit au travail par la réduction massive du temps de travail, annulant les réformes qui divisent les travailleurs, ce ne pourrait être qu’en renversant la monarchie, pilier fondamental de l’Etat bourgeois belge.

 

C’est cette perspective générale qui devrait sous-tendre le combat en défense de la Sécurité sociale, de l’assurance-chômage, contre la confédéralisation de la Belgique. Ces combats sont des combats politiques, contre le gouvernement Leterme. C’est  partir de ce mouvement que la classe ouvrière de tous le pays pourrait se rassembler sur son propre terrain, avec ses propres méthodes, et ouvrir ainsi une issue positive, la seule, même ténue, qui puisse exister dans ce petit pays frappé de plein fouet par la décomposition et le pourrissement, par l’atomisation des rapports sociaux  qu’engendre le maintien du mode de production capitaliste.


Le 24 mai 2008

 

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