Enseignement primaire et professionnel, statut des professeurs …

Le gouvernement, totalement appuyé sur la concertation, met les bouchées doubles

Article paru dans CPS n°32 du 28 mars 2008

 

Dans l’enseignement aussi, l’année 2008 doit être l’année des (contre) réformes. C’est l’objectif martelé par le gouvernement Sarkozy Fillon, et réitéré par Fillon au soir du premier tour des municipales malgré l’échec de l’UMP.

 

Ce qui donne cette assurance au gouvernement (malgré l’énormité de la tâche à accomplir du point de vue de la bourgeoisie) – outre que le PS et le PCF n’ont pas le moins du monde l’intention de remettre en cause la légitimité du gouvernement – c’est le soutien que lui apportent par la concertation les dirigeants syndicaux. Ce soutien est tout aussi constant dans l’Enseignement que sur les autres fronts de la lutte des classes. Ce n’est pas une clause de style lorsque Darcos, recevant des mains de Pochard le rapport visant à détruire le statut des professeurs, déclare :

« Je suis convaincu que les syndicats enseignants mesurent le caractère historique des discussions que je veux ouvrir avec eux et qu’ils saurant les aborder avec une volonté de progresser aussi forte que la mienne. »

 

Cette « volonté de progresser », les dirigeants syndicaux l’ont déjà manifestée au-delà de toutes les espérances du gouvernement, s’agissant de  la contre réforme de l’enseignement primaire, ainsi que de la réforme de destruction de l’enseignement professionnel comme nous allons le montrer. Car s’il est vrai que la bataille sur le statut des professeurs est pour le gouvernement comme pour les enseignants la « reine des batailles », le gouvernement, dans la guerre qu’il a engagée contre le corps enseignant, a d’ores et déjà engrangé deux succès loin d’être négligeables tant dans le primaire que dans les lycées professionnels.

 

Enseignement primaire : concertation sur la mise en œuvre de la contre réforme…

 

Dès le 28 Octobre 2007, Darcos annonce l’essentiel de sa réforme au Figaro : stage de remise à niveau pendant les vacances pour les élèves en difficulté, réduction de deux heures de l’enseignement aux élèves, enseignement concentré sur le « socle commun » de la loi Fillon, deux heures hebdomadaires assurées pour les élèves « en difficulté ». Et il indique pourquoi l’annonce officielle de la « réforme » est repoussée de trois semaines : la nécessité de la « poursuite du dialogue » avec les syndicats.

 C’est dire que lorsqu’on apprend le 11 Novembre par voie de presse la signature officielle le 8 Novembre par les directions du SNUIPP – FSU et du SGEN -  CFDT, bientôt suivis du SE du « protocole de discussion » sur la réforme, cette discussion dans le dos des professeurs des écoles se mène en fait depuis des semaines au point que tout est déjà ficelé. La signature officielle a néanmoins une fonction décisive : indiquer publiquement au personnel que contre une telle réforme, leur est dérobée toute possibilité de prendre appui sur leurs organisations syndicales. Il n’est donc pas étonnant qu’à peine quelques jours plus tard Darcos puisse rendre publique ses 23 propositions. La mesure la plus emblématique est la diminution de deux heures de classe pour les enfants (de 26 heures à 24 heures) soit l’équivalent d’une demi année sur l’ensemble de la scolarité primaire : en tant que telle, cette mesure est une mesure de déscolarisation contre laquelle, il faut le noter, les dirigeants syndicaux, en particulier ceux du SNUIPP, ne se sont jamais prononcés !

 Les professeurs d’école, eux, assureront  donc ces deux heures, à un moment ou un autre de la semaine avec les élèves « en grande difficulté ». Il est clair que la mise en place de ces heures aura pour conséquence la liquidation des postes d’enseignants qui précisément s’occupaient jusqu’à présent de ces élèves (enseignants chargés des RASED : Réseaux d’Aides Spécialisées aux Elèves en difficulté), ce qu’affecte de découvrir la direction du SNUIPP dans son bulletin en date du 10 mars.

Il est non moins clair que ces heures sont annualisées ; il est prévu qu’un enseignant puisse faire ces heures dans une autre classe, voire dans une autre école que la sienne. C’est une attaque directe contre le statut.

 

Ainsi l’organisation de ces deux heures suppose la mise en place des EPEP : Etablissements Publics d’Enseignement Primaire, sous la responsabilité d’un « super -directeur », fonctionnaire d’autorité (voir sur ce point CPS n°30). En outre, il est prévu, pour les élèves issus de CM2 présentant des lacunes importantes l’organisation de « stages » pendant les vacances scolaires animés par des enseignants volontaires qui bénéficieraient à cet effet d’une rémunération. Il pourra être répondu aux revendications salariales : « Travaillez pendant vos congés ! »

Dans les propositions de Darcos, attaques contre le statut des maîtres et remise en cause  du droit égal à l’instruction des enfants sont étroitement imbriquées à travers les nouveaux procédés d’évaluation proposés. Le ministre demande que les enseignants ne soient plus évalués sur la seule pédagogie mais sur « les progrès des élèves ». Il s’agit d’introduire « la culture du résultat » et de rendre par avance l’enseignant responsable personnellement de l’échec scolaire. Personnellement et publiquement : puisque l’évaluation des écoles selon leurs résultats sera rendue publique.

 

Une telle mesure particulièrement réactionnaire doit être mise en relation avec l’annonce de la fin dès la rentrée 2008 de la carte scolaire. Chacun en voit les conséquences : il y aura les « bonnes écoles » dont la valeur sera attestée par un classement public – on peut imaginer qu’elles se trouveront plutôt dans les quartiers bourgeois -  et les « mauvaises ».

Parents de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie feront valoir leurs relations auprès des autorités administratives, des élus locaux – qui auront la haute main sur les directeurs des EPEP -  pour inscrire « librement » leurs enfants dans les bonnes écoles. Et c’est tout aussi « librement » que les ouvriers, employés et chômeurs apprendront qu’il n’y a plus de place pour leurs enfants  que … dans les « mauvaises ». Ainsi c’est ouvertement, cyniquement et sans aucun frein que s’opérera la ségrégation sociale, que se constitueront les ghettos scolaires. Sans compter bien sûr  le soutien que constitue une telle mesure pour les écoles primaires privées, c’est  dire pour l’essentiel confessionnelles.  

Lorsque Darcos prétend qu’il ne s’agit pas d’une mise en concurrence des écoles, il se moque cyniquement des enseignants, et des travailleurs dont les enfants paieront les premiers cette mise en concurrence.

 

… et partage du travail entre dirigeants syndicaux…

 

Darcos n’aurait pu obtenir un tel résultat sans l’aide précieuse des directions syndicales. Les enseignants du primaire ont été laissés quasiment dans l’ignorance des 23 propositions de Darcos. Les « propositions » de la direction du SNUIPP se situaient entièrement dans le cadre de la réforme, se contentant de proposer une autre répartition des trois heures « libérées » - ce qui, répétons le, valait acceptation de la suppression des heures – élèves.

En février, les dirigeants syndicaux pouvaient se répartir le travail : le SE (et le SGEN, évidemment) allaient jusqu’à la signature de l’accord. Quant à la direction du SNUIPP qui avait occupé jusqu’au bout une place de choix dans la concertation, elle pouvait s’offrir le luxe de ne pas signer, se livrant à la comédie d’un « questionnaire » aux enseignants pour leur demander leur opinion sur la réforme. Du reste, la réponse des enseignants est illustrative du fait que non seulement la réforme Darcos est rejetée, mais qu’il était possible d’empêcher qu’une telle réforme soit mise en place. C’est significatif : à la différence des dirigeants du SNUIPP, une majorité nette de professeurs des écoles s’y prononce contre la suppression de deux heures de classe pour les élèves, près de 80% se prononcent  pour juger inacceptable la réforme telle qu’elle est consignée dans le relevé de conclusion. Mais, répétons – le, une telle consultation organisée alors que tout était déjà joué, n’était rien d’autre qu’une manœuvre de la direction du SNUIPP pour se dédouaner.

Il ne restait plus à Darcos qu’à annoncer les modifications de programme accompagnant la suppression des deux heures de classe. Evidemment le caractère réactionnaire de la politique du gouvernement se manifeste là aussi : l’enseignement de l’Histoire, de la Géographie, des Sciences y est largement réduit. En rajoutant une heure de sport, c’est de trois heures réelles par semaine que le ministre réduit l’instruction. Quant à l’injonction faite aux enseignants d’apprendre plus de choses et plus vite aux enfants en mathématiques et en français, elle s’apparente à une mission impossible et à une mesure purement démagogique. Elle permettra de faire porter la responsabilité de l’échec aux enseignants eux même, ce qui suscite leur colère légitime.

 

Mais il faut ajouter qu’à partir de ces modifications de programme a pu entrer en scène le ballet des hypocrites : de Ferry à Lang, tous ceux qui n’ont pas pipé mot contre la réforme Darcos elle-même, ont trouvé l’occasion à peu de frais de s’étrangler d’indignation.

Et cela vaut aussi pour les appareils syndicaux : les dirigeants du SE, du SGEN qui ont approuvé cette réforme jusqu’à la signature, ceux du SNUIPP qui ont permis qu’elle passe se sont retrouvés ici « unis » sur le terrain de la « contestation pédagogique » des programmes. Ainsi tentent ils de se refaire à bon compte une virginité politique auprès des  enseignants !

 

…le gouvernement prend appui sur ce soutien pour porter un coup contre le droit de grève

 

C’est quelques jours après que les dirigeants du primaire avaient signé le « protocole de discussion » avec Darcos que celui-ci annonçait la mise en œuvre du « service minimum » dans le primaire. Ainsi la servilité des dirigeants syndicaux constitue un point d’appui immédiatement saisi par le gouvernement. La journée d’action du 24 Janvier a donné l’occasion d’une première mise en œuvre de ce « service minimum », mise en œuvre particulièrement provocatrice puisque les agents territoriaux qui assuraient la garde des enfants étaient payés avec l’argent retiré aux grévistes pour fait de grève !

 

Sans doute la mise en œuvre effective a été, pour cette première fois limitée, peu de maires voulant se lancer dans cette affaire à quelques semaines des municipales. Mais il n’empêche que le processus de remise en cause du droit de grève est en route.

Et sur cette route- là,  Darcos entend bien, là aussi, être accompagné des dirigeants syndicaux. Ainsi a-t-il proposé aux directions syndicales une « négociation » à conclure en deux mois, visant à l’obligation des grévistes de se déclarer 48 heures à l’avance. La direction de la FSU a commencé par parler de boycott, puis a indiqué qu’on ne pouvait renoncer à y aller si les autres directions syndicales y allaient. Argument qui sert en toute circonstance pour justifier la participation. Ainsi, les directions syndicales s’apprêtent à  aller discuter de la façon dont les enseignants devront prévenir l’administration de leur intention de faire grève. Est - il possible d’aller plus loin dans la servilité ?

 

A la hache contre les lycées professionnels

 

Sarkozy avait annoncé que son gouvernement ferait toutes les « réformes » à la fois. C’est incontestablement le cas dans l’enseignement. Quelques jours avant l’annonce de la signature du « protocole de discussion » dans le primaire, le 29 Octobre, Darcos commet une « note aux recteurs » concernant l’enseignement professionnel. Elle demande aux recteurs de mettre en œuvre la fermeture de 50% des sections BEP et le passage du cursus conduisant au baccalauréat professionnel de 4 à 3 ans. Comme ce fut le cas de toutes les contre réformes de l’enseignement professionnel sous la 5ème République, l’argument est celui de l’inadéquation des formations au marché de l’emploi. Mais outre le fait que le dit « marché de l’emploi » est totalement déterminé par les besoins de l’économie capitaliste en crise, il faut ajouter que cette réforme est surtout dictée par la nécessité de baisser le coût de la force de travail, ce qui implique à la fois de baisser le coût de la formation et de détruire les qualifications. Lorsque la circulaire prévoit la suppression de 30%  des sections BEP dans l’Hôtellerie et Restauration, ce n’est pas parce que les besoins n’existent pas en matière d’embauche dans ce secteur, c’est parce qu’il s’agit  de faire faire le même travail aux salariés mais sans la qualification reconnue dans les conventions collectives, donc d’aggraver encore l’exploitation de la force de travail.

 

A vrai dire l’existence même des lycées professionnels constitue aujourd’hui une charge jugée insupportable pour la bourgeoisie française. Il est clair qu’une bonne partie des dizaines de milliers de postes d’enseignants que Sarkozy se propose de supprimer d’ici 2012 doit y être trouvée. La loi « mobilité »  dans la Fonction Publique  (voir dans ce numéro de CPS) qui vise à organiser la reconversion massive des fonctionnaires dont l’emploi a été supprimé vers d’autres secteurs de la Fonction Publique, vers le privé… ou vers le licenciement doit trouver parmi les professeurs de Lycée Professionnel un terrain d’application privilégié !

La réforme – liquidation des Lycées Professionnels est d’ailleurs le premier étage d’une fusée dont le second  concerne les lycées technologiques. L’alignement du cursus des baccalauréats professionnels sur les baccalauréats technologiques prépare la fusion de ces deux types de baccalauréat, avec entre autres à clé de nouvelles suppressions de postes et des menaces quant à la possibilité de poursuite d’études.

 

La direction du SNETAA (et celle du SE, et le SGEN CFDT) porte les valises du gouvernement…

 

Impossible dans un premier temps pour les directions syndicales de ne pas se prononcer contre la  circulaire Darcos. C’est ce dont témoigne la prise de position initiale commune du SNETAA et de Force Ouvrière. Notons le : la position du SNETAA est particulièrement cruciale. Dans les LP, la politique criminelle de scission syndicale (pour ne parler que des dernières scissions, celle de la FEN conduisant à la scission SE  -SNETAA ; puis en 2000 celle  de la FSU conduisant à la scission SNETAA -  SNUEP) a littéralement laminé les organisations syndicales. Le SNETAA n’en demeure pas moins la première organisation syndicale au niveau de l’influence mesurée par les dernières élections professionnelles.

 

La déclaration commune SNETAA – FO du 21 Novembre, sans ouvrir de perspective de combat contre  le gouvernement, se prononce toutefois pour le retrait de la note ministérielle. En ce sens elle pouvait constituer un point d’appui pour les professeurs de lycée professionnel. Elle caractérisait la note comme « une décision  destructrice pour l’avenir des jeunes, des lycées professionnels et du corps des professeurs de Lycée Professionnels » et ajoutait  « Une telle mesure s’inscrit dans le prolongement de l’ensemble des mesures visant au démantèlement de l’enseignement professionnel public et laïque et des diplômes nationaux qui y sont attachés. Elle met en cause l’existence même des lycées professionnels ».  La déclaration concluait ainsi :

« Le SNFOLC et le SNETAA ne peuvent laisser faire. Nous ne laisserons pas faire !

retrait de la note ministérielle du 29 Octobre ; maintien des BEP ; non à leur remplacement par des Bacs pro 3 ans ; non aux suppressions de postes, non aux fermetures de section ! Aucune suppression de LP ! »

 

Sans formuler les choses aussi nettement, les syndicats de la FSU (SNUEP, SNES, SNETAP, SNEP) prenaient une position similaire ainsi que le syndicat CGT des LP. Ainsi était à portée de la main la constitution d’un front uni pour le retrait de la note posant la question de l’organisation d’une manifestation centrale au siège du gouvernement pour obtenir ce retrait. D’autant plus que dans de nombreuses régions, les lycéens s’étaient mis en grève contre les fermetures de section BEP. C’est dans le sens d’une telle manifestation centrale  que se prononçaient d’ailleurs les professeurs de lycées professionnels de l’Académie de Clermont-Ferrand réunis en Assemblée Générale (voir CPS 31).

 

Mais le 11 décembre, la direction du SNETAA était touchée par la grâce… gouvernementale. La  «  décision destructrice… mettant en cause l’existence même des lycées professionnels »  s’était miraculeusement transformée en « volonté de rénovation et de valorisation de l’Enseignement professionnel » et c’est avec stupéfaction que les PLP prendront connaissance du communiqué de presse du SNETAA :

« Le SNETAA ne peut qu’être sensible à un vrai plan de revalorisation de l’Enseignement Professionnel. Le corps des PLP doit en sortir renforcé.

Le ministre, Xavier Darcos, lui a fait part de sa volonté de rénovation et de valorisation de l’Enseignement professionnel. Il lui a assuré le maintien du BEP et a ouvert la voie à un dialogue constructif.

Le ministre a écouté et entendu l’organisation majoritaire de l’Enseignement professionnel. Le SNETAA a vu lever certaines de ses réticences et il saisit l’opportunité de discussions »

 

Cela se traduit  par la signature annoncée par le ministre le 18 décembre d’un « protocole de discussion » signé par les directions du SNETAA, du SE et du SGEN CFDT. Le contenu de ce protocole est particulièrement dénué d’ambiguïté. Il s’agit d’ « engager une vaste consultation sur les modalités d’application de la réforme »…

 

dirigeants CGT, SNUEP–FSU et FO complètent le travail

 

Les dirigeants de la CGT (second syndicat dans les LP), ceux du SNUEP et de  FO, eux, ne signent pas le protocole de discussion. Mais ils jouent leur propre partition dans le concert visant à boucher toute perspective aux PLP. D’abord, s’agissant de la direction de la CGT, le 18 décembre,  elle se prononce contre la signature du protocole mais … pour la discussion sur la réforme : « L’UNSEN CGT est prête à discuter de l’ensemble des problématiques qui permettent de développer toutes les potentialités de cette voie spécifique… y compris de la mise en place limitée d’un nombre limité de baccalauréats professionnels 3 ans… La généralisation de bacs pro trois ans ne doit pas se discuter uniquement dans le cadre de la voie professionnelle car elle percute aussi la nature du baccalauréat technologique. ».  

On le voit : il s’agit de tout sauf d’une prise de position de combat contre le gouvernement ! Et accompagnant une telle position, dirigeants CGT, SNUEP, FO, flanqués de SUD organisent un carrousel de journées d’action locales, de rassemblements académiques, rejetant avec la dernière violence toute perspective de manifestation centrale pour le retrait de la note !

 

Par ailleurs, c’est très explicitement que lors du Conseil Fédéral National de la FSU, le 16 janvier, le représentant du SNUEP FSU exclut tout appel à la direction du SNETAA pour qu’elle retire sa signature du protocole de discussion. Or, cette voie était ouverte par le fait que dans de nombreuses académies, la prise de position de la direction du SNETAA avait ouvert dans cette organisation  une crise majeure. Une large minorité de la direction du SNETAA s’était prononcée contre la signature, ainsi que des dirigeants académiques de ce même syndicat.  Mais la vérité est que la prise de position des dirigeants du SNETAA convenait parfaitement aux autres appareils, leur permettant de se donner une apparence plus radicale tout en étant assurés qu’un débordement  était exclu. En effet la division faisait son œuvre. L’ébauche de mobilisation des enseignants qui s’était manifestée en décembre ne survivait pas aux congés d’hiver. Les lycéens isolés et réprimés ne tardaient pas eux- mêmes à renoncer. Pour le gouvernement, l’étape suivante et décisive de la casse du statut se présentait donc sous les meilleurs auspices, toujours dans la « concertation ».

 

Objectif : détruire le statut des professeurs…

 

Les 80000 postes de profs que le gouvernement doit supprimer d’ici 2012 ne peuvent l’être qu’à deux conditions : la première consiste à réduire massivement  les heures de cours dispensées aux élèves ; la seconde consiste dans une destruction du statut des professeurs tel qu’il est actuellement condensé dans les décrets de 1950 : monovalence, définition du service en heures d’enseignement. Quant au premier objectif, le gouvernement  a d’ores et déjà programmé pour la rentrée prochaine des suppressions massives d’options et annonce la liquidation ultérieure des filières , en particulier dans les matières technologiques industrielles.

Mais l’essentiel se concentre aujourd’hui sur la liquidation des décrets de 1950.

Il est nécessaire de remonter à ce qui s’est passé dans les derniers mois du gouvernement Chirac-Villepin. Le ministre De Robien avait déjà l’an dernier lancé une première offensive contre les dits décrets sous la forme de la liquidation de la plupart des minorations horaires pour les professeurs chargés de classe à examen ou de tâches particulières. La volonté de combat des enseignants – qui s’était manifestée, en particulier à travers la grève majoritaire de décembre 2006 – avait alors été consciencieusement dilapidée par les dirigeants du SNES à travers une série de journées d’action et autres « actions originales » d’établissement.  Le candidat Sarkozy avait cependant annoncé, qu’en cas d’élection, il retirerait le décret Robien – sans rétablir les 3000 postes que celui-ci permettait de supprimer – en annonçant l’ouverture d’une « concertation sur la redéfinition du métier d’enseignant ». Quant à la teneur de la dite « redéfinition », elle était contenue dans le « rapport Darcos » - alors conseiller pour les questions scolaires de Sarkozy. La simple lecture de ce rapport indiquait, pour quiconque voulait bien alors se mettre en face de la réalité, le sens de l’  « abrogation » du décret Robien : à l’évidence, Sarkozy considérait comme notoirement insuffisant ce décret. Il fallait aller beaucoup plus loin : non seulement supprimer les minorations horaires, mais annualiser les  services, et plus globalement encore en finir  avec une définition nationale, statutaire des services pour lui substituer une définition contractuelle, locale du service par un contrat de gré à gré avec le chef d’établissement dans le cadre de l’autonomie renforcée des établissements.

Pourtant le congrès national du SNES de Mars 2007 n’avait pas hésité une seconde à emboucher les trompettes de la victoire « de la mobilisation » - alors même que la dernière journée d’action des appareils avait été rejetée massivement par la profession et à présenter l’annonce de la concertation comme une victoire ! Chemin faisant, cela permettait à la direction du SNES de présenter sous un jour acceptable la candidature de Sarkozy.

 

… le rapport Pochard

 

Ainsi fut mise en place la commission Pochard, constituée  de hauts fonctionnaires et d’hommes issus des milieux patronaux (du directeur des ressources humaines de La Poste à un éditorialiste du journal Les Echos) flanqués de l’inévitable Rocard, assurant la caution du PS. Ladite commission a donc « auditionné » longuement au cours du dernier trimestre 2007 non seulement le ban et l’arrière ban des pseudo « spécialistes » de l’enseignement, surtout spécialistes du combat contre le corps enseignant (de Thélot à Allègre), mais encore Auxiette, président PS des présidents de région – le rapport Pochard préconise aussi d’aller plus loin dans la régionalisation -, et surtout longuement tous les dirigeants syndicaux ( La FSU es qualité, les dirigeants de ses syndicats nationaux : SNEP,SNETAP, SNUIPP mais surtout SNES ;  la CGT, FO etc.).

 

La première entourloupe des dirigeants du SNES en particulier a consisté de manière continue à faire croire que l’enjeu était la « revalorisation du métier »  - au point d’inscrire tous les comptes rendus de la commission Pochard sous  une rubrique ainsi nommée. La seconde a été de  jouer exactement le rôle que le gouvernement attendait de lui en se rendant à toutes les convocations de la commission pour accréditer l’idée que, somme toute, le rapport était le résultat d’une large consultation. Du reste dans les auditions elles-mêmes, les dirigeants du SNES ont largement ouvert la porte à l’offensive gouvernementale en particulier sur un point : ils ont eux –mêmes proposé par la bouche de Fréderique Rollet que le service soit établi en tenant compte de l’ensemble des « missions » des enseignants, c'est-à-dire ne soient plus définis en heures de cours. Or, il s’agit d’un point décisif. Tant que le service est ainsi défini, il existe une borne difficile à franchir: statutairement l’enseignant enseigne et on ne pourrait le solliciter indéfiniment pour une séries de tâches qui ne relèvent pas de l’enseignement ou relèvent des missions d’autres personnels qualifiés à cet effet : par exemple les Conseillers d’Orientation ou d’Education.

De même cette définition en heures de cours constitue une borne en terme d’horaires de travail.

 

La commission Pochard a donc pu aller sans encombre au terme de sa mission. Sa mission était simple : écrire après la comédie de la consultation exactement ce que le gouvernement attendait de lui.

Du reste Pochard s’en cache à peine. Il est interrogé le 7 Mars par Le Monde de l’Education :

Vous accréditez donc l'idée que la commission, comme le dénoncent les organisations syndicales enseignantes, a été instrumentalisée ?

Le terme d'instrumentalisation est bien excessif, même si l'on ne peut écarter, comme je l'ai dit, du côté du ministère de l'éducation nationale, une certaine arrière-pensée tactique.

Ce n'est d'ailleurs pas nécessairement choquant ; je conçois sans difficultés que, dans l'esprit du ministre, Xavier Darcos, cette commission ait trouvé sa place dans une stratégie de changement et d'innovation vis-à-vis des organisations syndicales. »

En effet ! Le rapport Pochard ou « livre vert » annonce la mort du statut : disparition des normes nationales en matière d’horaires, d’encadrement, d’effectif de classe ; autonomie des établissements avec des chefs d’établissements omnipotents en matière de promotion et de carrière, d’attribution de primes « au mérite » remplaçant les minorations horaires statutairement fixées, et même de mutations. Le rapport annonce la fin du barème et donc des commissions paritaires de mutation dans leurs actuelles attributions. Le rapport se prononce franchement pour l’  annualisation des services. Il faut ajouter la fin programmée des concours nationaux – remplacés soit par des concours régionalisés, soit par un Master qui, en tant que tel ne donnerait nullement droit à un poste : il faudrait que le titulaire dudit Master se porte candidat à un poste auprès d’un chef d’établissement qui le recruterait sur profil (consulter à ce sujet la Lettre de liaison n°125 de Front Unique)

 

Certes, il n’est pas certain que Darcos ait les moyens politiques d’appliquer la totalité du rapport. La rédaction du rapport lui-même laissant  souvent le choix entre diverses possibilités, a surtout pour fonction de permettre aux dirigeants syndicaux de justifier leur participation au nom de la nécessité de « limiter les dégâts ». Mais ne nous y trompons pas : même s’il devait être légèrement amendé dans le « livre blanc » du ministre, il ne fait aucun doute que ce qui est en projet, c’est bien la plus violente offensive contre le statut depuis sa création.

 

La direction du SNES s’apprête  à participer à la destruction « concertée » de la liquidation du statut

 

Le gouvernement et Darcos a annoncé trois mois de concertation avec les directions syndicales avant la sortie du « livre blanc » qui doit sonner le glas du statut.

 Evidemment les conséquences sont  pour le corps professoral, mais aussi pour le SNES lui-même qui, comme syndicat, existe à travers le statut. A titre d’exemple, la liquidation des commissions paritaires de mutation comme de promotion, c’est la liquidation de la base même sur laquelle est construit le SNES dont le rôle dans la profession est en particulier assuré par la place qu’il occupe dans les commissions paritaires.

Mais le seul autre terme à l’alternative, c’est l’affrontement avec le gouvernement Sarkozy Fillon sur une question qui très rapidement constituerait un enjeu pour toute la fonction publique tant il est vrai que la destruction du statut des enseignants est la clef de voûte de la liquidation du statut général de 1946.

Or la direction du SNES, comme appareil  totalement attaché au maintien de l’ordre bourgeois et par conséquent à la perpétuation du gouvernement Sarkozy Fillon non seulement ne veut pas un tel affrontement mais a pour fonction de l’éviter à tout prix. Voilà pourquoi, et quel qu’en soit le coût pour lui-même, elle  doit faire quant au statut des professeurs ce que la direction de la CGT a fait récemment pour les régimes spéciaux : assurer au compte du gouvernement sa liquidation.

Naturellement, la direction du SNES ne pouvait faire moins  dans un premier temps que de dénoncer le « livre vert » : « Une véritable provocation »,  titre le supplément à l’US du 8 février.

« Bivalence, temps de service flexible pour les enseignants, horaires- élèves définis en partie localement, renforcement du poids d’un  chef d’établissement autocrate chargé de distribuer blâmes et récompenses au gré de l’évaluation au mérite… tout y est. ».

Mais qu’en conclure ? Dans l’US, 15 jours plus tard, Daniel Robin titre : « Imposer notre livre blanc ». Sous son apparence de radicalité (« imposer ! »), le titre indique clairement que la rédaction d’un livre blanc est du point de vue de la direction du SNES comme de celui du ministre à l’ordre du jour. Le ton « viril » ne saurait abuser quiconque. Il s’agit pour la direction du SNES de considérer avec le ministre que  la modification du statut est nécessaire.  Darcos réceptionnant le livre vert donnait de son côté clairement l’enjeu de la concertation à venir à savoir détruire les décrets de 50 : « Il est impossible de proposer un véritable projet pour l’école et une ambition renouvelée pour les enseignants si nous posons comme un principe intangible le respect des règles élaborées dans les années 50 ». Or, dans les dizaines de pages écrites par la direction du SNES, les décrets de 50 ne sont jamais évoqués. Sur la participation à la concertation, Daniel Robin fait dans le clair- obscur : « … le ministre doit bien comprendre que sans une prise de distance avec son contenu (ndlr du rapport Pochard) non seulement aucune discussion n’est possible mais que les conditions seront créées pour un conflit majeur avec la profession ».  Si d’aucuns croient que cela signifie la non participation de la direction du SNES à la concertation, ils se trompent lourdement. Du reste, Robin en cours d’article passe de la formulation hypothétique au futur indicatif :

« Nous ne sommes pas naïfs : nous savons que les discussions seront d’autant plus efficaces qu’elles se dérouleront dans le cadre d’un rapport de force dans lequel la majorité  de la profession sera engagée ».

Ainsi les « actions » proposées par la direction du SNES ont pour but de la  « soutenir » dans la concertation sur la remise en cause du statut. D’ores et déjà, l’appareil du SNES prévient : si nous n’avons pas une « bonne » réforme du statut,  la responsabilité en incombera aux enseignants qui « ne se seront pas mobilisés ». Quant aux formes de l’action proposée, la direction du SNES propose un plan - marathon dont elle a le secret ; marathon jusqu’à épuisement des collègues :

« Dans l’action jusqu’en Juin s’il le faut ( sic!) . D’ici le 18 Mars rendez vous académiques, actions dans les établissements, mise en débat des suites du 18 Mars ; 18 Mars, grève nationale, 19 et 20 Mars Synthèse des remontées d’établissement en réunion nationale, décision d’action jusqu’au 17 mai , 17 ou 18 Mai manifestation nationale de toute l’Education à l’initiative de la FSU, 19 Mai décisions sur la poursuite de l’action en fonction des réponses du gouvernement. ».

La direction du SNES ne dit pas si le 17 Mai, les collègues seront invités à défiler derrière des cercueils sur lesquels on aura inscrit : « statut des enseignants. ». Dans l’immédiat, comme celle du SNEP et des autres syndicats –  elle invite les collègues à rédiger la sempiternelle motion contre la dotation horaire globale de chaque établissement à présenter au Conseil d’Administration (pour mise à la poubelle immédiate par l’administration rectorale)  et à refuser les heures supplémentaires, refus proposé depuis des décennies chaque année à la même époque avec un succès toujours égal, c'est-à-dire toujours égal à zéro.

Les enseignants qui, confrontés à l’avalanche des suppressions de poste, tentent de se battre sont piégés, condamnés à une lutte établissement par établissement, invités éventuellement à la « grève reconductible » locale,  aux rassemblements disloqués par académie, ou par département. La mobilisation de lycéens contre les même suppressions de poste prend, elle, un tour un peu plus significatif : plusieurs milliers de lycéens ont manifesté le 27 Mars contre les suppressions de postes (et ses conséquences en termes de suppressions des formations offertes dans les lycées) et la liquidation des BEP. On ne peut exclure  le développement d’un mouvement. Il faudrait pour cela qu’il se centralise et s’organise contre le gouvernement lui-même, dans l’unité avec les organisations syndicales du secondaire.

Remarquons que dès maintenant les directions syndicales dressent contre cette perspective celle de la manifestation - promenade du 18 Mai donc … dans près de deux mois ! Le rôle de contre feu d’une telle manifestation est dans la continuité de la politique des appareils depuis le début de l’année scolaire sur la question des suppressions de poste. Car, faut-il le rappeler ? au moment où se décidaient  à travers le vote du budget, à l’automne dernier, les suppressions des 11 200 postes d’enseignants, la direction du SNES, celle de la FSU n’ont pas même esquissé un geste dans le sens du combat contre ce budget !

Ainsi se trouve balisée par les appareils la route qui devrait conduire le gouvernement à mettre à bas le statut des professeurs.

 

Seul la mobilisation des enseignants peut déjouer le plan du gouvernement et des appareils syndicaux

 

L’affaire n’est pourtant pas faite. Certes tout contribue à épuiser la volonté de combat des professeurs en particulier l’invraisemblable succession des journées d’action qui constitue cette année sans doute un record ( pas moins de cinq grèves de 24 heures ont été proposées dans certaines académies depuis le début de l’année !).

 

Ceci étant, l’offensive est d’une grande violence. Le corps enseignant a subi ces dernières années de rudes échecs, mais ses capacités de combat ne sont pas anéanties. Il n’est pas sûr que gouvernement et appareils puissent éviter le choc frontal avec la profession. Les formulations même de la direction du SNES, l’habillage qu’elle est obligée de donner à sa politique le montrent d’une certaine manière.

 

Une chose est certaine : il n’y a pas d’autre possibilité pour défaire le gouvernement que de submerger le dispositif des appareils syndicaux. Et la première tâche dans ce sens consiste partout où c’est possible à contraindre les directions syndicales, mais d’abord celle du SNES à se prononcer pour la défense inconditionnelle des décrets de 50, contre toute participation à l’élaboration du « livre blanc ». Toutes les initiatives militantes doivent aller dans ce sens.

 

                                  

Le 26  Mars 2008

 

 

 

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