Article publié
dans Combattre pour le Socialisme nouvelle série n°22, septembre 2005
Enseignement
public :
Le
gouvernement Chirac- De Villepin - De Robien applique
son programme
grâce à la coopération des dirigeants syndicaux
Le fait majeur de la rentrée
2005, dans l’enseignement public, est que le gouvernement Chirac-De Villepin, gouvernement constitué pour surmonter la défaite
politique du référendum sur la pseudo-« constitution européenne », a
repris l’offensive politique engagée par son prédécesseur, le gouvernement Chirac-Raffarin-Fillon.
Ainsi le 30 août – à
l’avant-veille de la rentrée des enseignants – a été publiée une première série
de décrets d’application de la « loi d’orientation pour l’école »,
dite « loi Fillon », décrets qui comportent des attaques d’une
brutalité sans précédent contre le corps enseignant et l’enseignement public.
Ces décrets sont accompagnés d’une série de mesures politiques – suppressions
massives de postes aux concours, mesures d’application de la loi Borloo dans l’enseignement, aggravation de la précarité… -
lourdes de conséquences.
Le gouvernement estime même
aujourd’hui qu’il est en mesure, non seulement de reprendre à son compte la
politique de ses prédécesseurs, mais aussi de la poursuivre là où, par le
passé, elle a achoppé : c’est ainsi que, le 8 septembre, le nouveau
ministre de l’Education Nationale, Gilles de Robien, déclarait sur les ondes
d’une radio catholique vouloir aboutir à l’ « égalité des moyens » entre l’enseignement public et
l’enseignement privé. Il s’agit rien moins que de reprendre à son compte un
objectif pour lequel le gouvernement Balladur, son ministre Bayrou, se sont
cassés les dents face à un million d’enseignants, de travailleurs et de jeunes
en 1994 : l’accroissement des subventions d’Etat
à l’enseignement privé.
Cette arrogance, cette brutalité
ont une origine fondamentale : alors même qu’au lendemain du référendum,
il était possible de reprendre le combat pour l’abrogation de la loi
d’orientation, les dirigeants syndicaux de l’enseignement public, à commencer
par ceux des syndicats de la FSU, ont permis à la garde rapprochée de Chirac de
se remettre sur les rails.
Au lendemain du référendum, dirigeants du SNES et de
la FSU volent au secours du gouvernement
Au moment de sa constitution,
début juin 2005, le gouvernement Chirac-De Villepin
chantait une toute autre chanson : c’est ainsi que, non content de se
défaire du ministre Fillon, au grand dam de celui-ci, le nouveau gouvernement
annonçait par la voix du second aristocrate de l’équipe, le ministre de Robien,
la suspension des textes d’application de la « loi d’orientation pour l’école ».
Les motifs pour cette suspension
étaient limpides : parmi toutes les mesures réactionnaires qu’avait prises
par le gouvernement Chirac-Raffarin, la seconde
« loi Fillon » comptait parmi celles qui avaient provoqué les
réactions les plus vives, notamment au travers du mouvement lycéen (v. CPS
n°19). Il s’agissait donc pour Chirac – frappé de plein fouet par l’onde de
choc du référendum – et pour son quarteron de fidèles de faire preuve d’une
prudence redoublée dans l’accomplissement de leurs objectifs.
Mais « suspension »
n’est nullement synonyme d’abrogation. Ce que le gouvernement cherchait avec
cette manoeuvre, c’était la coopération des dirigeants syndicaux pour reprendre
son offensive. C’est en des termes très clairs que s’est exprimé de Robien dès
sa nomination :
« Je vais d'abord écouter, comprendre pourquoi il
y a eu tant d'hésitation et même de révolte (…) Ma méthode, c'est la
concertation, l'audition, l'écoute. Je ne prendrai de décisions qu'après de
larges concertations» (Le Monde du 7/6/2005).
La réponse des dirigeants
syndicaux, elle, est un sommet de tartufferie : « Cela correspond à la demande que nous
avions faite au ministre dès sa nomination, on le prend donc comme un premier
pas dans notre sens (…) Il faut faire le pari d’être optimiste. » (B. Boisseau, SNES).
Un « pas dans le sens »
des enseignants, la manœuvre gouvernementale ? C’est en réalité l’appareil
de la FSU, ceux des organisations syndicales enseignantes qui se sont
précipités à grandes enjambées « dans le sens » des bâtiments du
ministère. Dès le 8 juin, Aschiéri allait discuter au
bureau de Robien – accordant de fait sa reconnaissance au gouvernement - et
déclarait en sortant :
«Nous, nous réclamons
toujours l'abrogation de la loi, mais nous sommes prêts à discuter dans cet
état d'esprit. Nous ne sommes pas dans une position du tout ou rien (…). Ce
premier contact a été plutôt bon, mais il faudra que cela débouche sur du
concret. » (communiqué AP du 8/6/2005).
Aussitôt dit, aussitôt
fait : le 16 juin, de Robien affirmait que « la loi (serait) appliquée » mais qu’il souhaitait en « optimiser au maximum les textes
d’application » (communiqué
du SNES du 16/6/2005). C’est cela, et à rien d’autre, que les dirigeants
syndicaux étaient invités à discuter : ils ont accepté chaque invitation
sans sourciller.
Informés dès le mois de juin des
objectifs du gouvernement, les dirigeants du SNES, de la FSU, et les autres
n’en ont pas moins fait semblant d’accréditer le jeu de chaises musicales
ministérielles jusqu’à la parodie. Ainsi, dans l’US du
26/8/2005, B. Boisseau, du SNES, prétendait-il encore, au sujet de de Robien, que :
« sur la loi
Fillon, après avoir dit qu’il ne « passerait pas en force », qu’il
« voulait comprendre l’origine des blocages », sa bonne volonté de
l’époque a cédé au premier froncement de sourcil des parlementaires de la
majorité, au point de se renier lui-même sur les remplacements ».
« Bonne volonté » reniée par de Robien ? Sachant qu’il fut
ministre des Transports du gouvernement Chirac-Raffarin,
solidaire à ce titre de ce gouvernement, et s’est distingué à la SNCF par ses
opérations de corsetage du droit de grève, qui pourrait avaler cette
couleuvre ? La seule « bonne volonté » qui se soit manifestée en
fin d’année scolaire, c’est celle des dirigeants syndicaux !
Le 6 juillet avait lieu le
Conseil Supérieur de l’Education chargé de discuter des décrets d’application
de la loi d’orientation : cet organisme, dont l’avis n’a de valeur que
consultative, ne pouvait en rien constituer un point d’appui pour stopper la
politique gouvernementale. Par contre, les dirigeants syndicaux (CGT, FO, FSU)
avaient le pouvoir d’empêcher que cette réunion se tienne, en la boycottant.
Ils s’y sont tous rendus, permettant que le quorum soit atteint et, quand bien
même ils ont voté « contre » les décrets, ont permis que ces derniers
soient publiés sans perdre un jour.
La version finale de la loi porte
témoignage de cette participation accrue. Le « Haut Conseil de l’Education » chargé de « donner un avis sur la définition du socle
commun » et sur la « formation dispensée dans les instituts
universitaires de formation des maîtres », ou encore d’établir un « bilan des résultats obtenus par le
système éducatif » était
prévu par le projet initial.
Il sera dorénavant flanqué d’un comité
consultatif « composé de
personnalités qualifiées choisies parmi les représentants des organisations
syndicales, professionnelles, de parents d’élèves, d’élèves, des associations
et de toutes autres personnes ayant une activité dans les domaines qui sont de
sa compétence » (décret du
22/8/2005). Les dirigeants du SNES, qui prétendent réclamer l’abrogation de la
loi d’orientation, sont conviés à participer à l’application de cette
loi !
Remplacements : « J’ai approuvé le souhait des organisations syndicales » (De
Robien)
Le cas des mesures prévues par la
loi d’orientation sur les remplacements de courte durée est éloquent. Dès le 16
juin, un communiqué du ministère de l’Education Nationale avait précisé :
« La loi d’orientation et
de programme pour l’avenir de l’école prévoit des dispositions concernant le
remplacement des professeurs absents pour une courte durée. Cet objectif devra
être atteint car il répond à un vrai besoin des élèves et à un souci constant
des familles.
Après les concertations que le
ministre a commencé à conduire avec les représentants des personnels et des
parents d’élèves, un décret sera pris prochainement : sa mise en œuvre reposera
sur le volontariat, sur l’incitation et, à défaut, sur l’obligation, dans le
cadre de chaque établissement, d’opérer les remplacements nécessaires. »
La réaction des dirigeants du
SNES?
« Le SNES s’est aussitôt
adressé au ministre pour qu’il précise sa position » (sic ! L’US
du 21/6/2005). Mais encore ? « Le SNES propose qu’avant toute chose il soit
procédé à une évaluation précise et contradictoire du remplacement tel qu’il se
pratique aujourd’hui, dans toutes ses dimensions (courte durée, moyenne et
longue durée). Si le ministre devait persister dans son intention
d’expérimentation, le SNES serait extrêmement attentif aux conditions dans
lesquelles elle serait menée et à ce que soient strictement respectés le
volontariat et la qualification des personnels. » (communiqué du SNES du
16/6/2005).
La suite est connue : en
allant siéger au CSE début juillet pour y porter ses
« propositions », la direction du SNES-FSU, celles des autres
organisations syndicales de l’enseignement public ont permis que les décrets
soient publiés. Ce n’est donc nullement mentir que d’écrire, comme l’a fait de
Robien dans une lettre diffusée à 800 000 exemplaires aux
enseignants :
« Cette question (des remplacements, ndlr) a fait l’objet d’une intense concertation que
j’ai menée avec les organisations syndicales. J’ai approuvé leur souhait
d’organiser librement et dans la concertation au sein des établissements du
second degré ces remplacements, afin qu’aucune classe ne soit interrompue le
temps d’une formation de professeur, d’une convalescence, ou à la suite d’un
aléa de la vie. »
L’accroissement du temps de travail : une attaque
frontale contre le corps enseignant
Le dispositif gouvernemental sur
les remplacements porte pourtant un coup d’une extrême brutalité au statut des
enseignants. En effet, ce décret ne prévoit rien de moins que d’octroyer à
chaque chef d’établissement le pouvoir de réquisitionner les enseignants, dans
un délai de vingt-quatre heures, pour remplacer leurs collègues absents,
quelque soit la matière enseignée par les intéressés. Chaque enseignant
pourrait ainsi effectuer jusqu’à 60 heures supplémentaires par an, et jusqu’à 5
heures supplémentaires par semaine. Soit une augmentation de 20 à 25% de leur
temps de travail imposé.
Aucune réelle modification, donc,
de ce qui était prévu par la loi Fillon (surtout si l’on se souvient du fait
que le rapport Thélot, antérieur à la loi, proposait
prudemment de ne s’en prendre qu’aux enseignants stagiaires et néo-titulaires,
à raison de 4 ou 8 heures par semaine, cela dans le but d’éviter d’éventuelles
frictions avec le gros du corps enseignant). La note de service qui accompagne
ce décret –est encore plus explicite que le décret lui-même.
Ainsi, outres les enseignants
affectés dans l’établissement concerné, même les Titulaires sur Zone de
Remplacement, enseignants mobiles appelés à effectuer des remplacements de
longue durée sur de vastes zones, se comptant par centaines dans certaines
académies, qui pourraient être réquisitionnés par les principaux et proviseurs
de leurs établissements de rattachement administratif, voire au-delà – toujours
plus loin dans la flexibilité. La pression sur les enseignants pour renoncer à
toute formation prise sur le temps de travail serait accrue (puisqu’elle
entraînerait une obligation de remplacement pour leurs collègues)
De même, les Conseils
d’Administration des établissements d’enseignement secondaire auraient à
examiner chaque année un rapport sur la mise en œuvre des nouveaux dispositifs
de remplacement « comportant des éléments statistiques ». Ainsi, les
« représentants des parents d’élèves », des élèves (dans le cas des
lycées), des collectivités locales, des enseignants même, seraient appelés à
participer à la supervision de ce dispositif, voire au flicage des enseignants
absents. Pour appliquer ce dispositif, le gouvernement, comme le lui ont
soufflé les dirigeants du SNES, s’appuyer … dans un premier temps, sur le
« volontariat ». Mais, à compter du 1er janvier 2006, les
chefs d’établissement pourront bien « désigner des enseignants pour
assurer un remplacement de courte durée ». Par ailleurs, les enseignants
sont invités, dans chaque établissement, à se passer eux-mêmes la corde au cou
en s’associant à l’élaboration d’un protocole dont le dernier mot reviendrait,
de toute manière, au chef d’établissement. Ces protocoles seraient enfin
présentés, sans vote, dans les CA où siègent le plus souvent des représentants
du SNES et des autres syndicats enseignants.
Or, il convient de le
relever : dans un premier temps, le seul mot d’ordre du SNES sur la
question des remplacements fut une invitation à… se débrouiller chacun dans son
coin : « expliquons-nous aux
parents d’élèves », « utilisons
les meilleurs moyens de nous faire entendre au moment du passage du protocole
au conseil d’administration », c’est-à-dire, « suivant les cas : le vote d’une motion,
un boycott, un préavis de grève au niveau local, etc. » Quant aux
initiatives nationales, si tant est qu’on puisse employer ce mot, elles se
résument à une « pétition (…) en
direction du ministre et des chefs d’établissement », à des « journées nationales de mobilisation »
sans grève et à une participation à la manifestation du 4 octobre, où la
question de la loi d’orientation et celle des remplacements ne figurent pas
même dans la liste des revendications arrêtées par la direction du SNES (cf l’US du 26/8/2005 et du 17/9/2005). Qui peut croire que
des signatures et une hausse des tracasseries infligées aux principaux et
proviseurs feront reculer un gouvernement spécialisé dans les descentes de
CRS? La CA du SNES a ensuite pris position contre la participation à
l’élaboration des protocoles établissement par établissement. Mais sans appeler
au boycott des Conseils d’Administration chargés d’en discuter, ce qui est un
signal clair du refus de rompre réellement la concertation avec le
gouvernement. Les dirigeants du SNES voudraient laisser les enseignants se
démobiliser établissement par établissement qu’ils ne s’y prendraient pas
autrement.
Encore faut-il remarquer que
l’ « opposition » formelle du SNES au dispositif de Robien s’incrit dans une reconnaissance du « problème »
des remplacements – donc sur le terrain de la concertation avec le ministère –
alors que le seul « problème » du gouvernement est d’alourdir la
charge de travail et la polyvalence des enseignants.
Vers l’éclatement des statuts
Dans un contexte où les
suppressions de postes d’enseignants se comptent par milliers (près de 18 000
au cours des trois dernières années, 7000 pour la seule rentrée 2005), la
nécessité de trouver une solution au « problème » des remplacements
de moins de quinze jours n’est qu’un prétexte : ce dont il s’agit, c’est
de porter un coup sérieux au statut des enseignants, aussi bien sur le plan
pédagogique qu’administratif (les principaux et proviseurs devenant de
véritables « petits chefs »).
Le fait que les enseignants ne
seraient pas contraints d’enseigner une autre matière, précisé par le décret,
n’est qu’un trompe-l’œil : déjà, l’organisation des concours de
l’éducation nationale prévoit des CAPES bivalents (une note de service relative
aux concours 2006 et un arrêté du 26 juillet 2005 cadrent la mise en œuvre de
« mentions complémentaires »
pour plusieurs concours). De même, plusieurs mesures prises par le ministère de
Robien prolongent l’esprit de la loi Borloo et du
P.A.C.T.E. : faire de l’apprentissage un moyen d’accès au statut
d’enseignant, statut qui serait lui-même laminé et précarisé.
Ainsi, la création de postes
d’ « assistants pédagogiques », dès cette année, s’inscrit-elle
totalement dans cette logique : recrutés au niveau bac+2 sur le modèle des
assistants d’éducation (contrats de 3 ans à mi-temps, temps de travail
annualisé, recrutement par les CA des établissements), ils auraient vocation à
exercer « des fonctions
d’appui aux personnels enseignants pour le soutien et l’accompagnement
pédagogique » et
disposeraient d’un droit à 100 heures de formation dispensées par les
académies. Parallèlement, les concours
dits de « troisième voie » sont modifiés de façon à ce que toute
personne disposant de cinq ans d’expérience professionnelle, sans aucune
condition de diplôme, puisse y accéder.
Mais encore : le principe
d’un « CDI fonction publique » a été institué au cours de l’été, CDI
qui pourrait être substitué aux statuts de fonctionnaires, notamment dans le
cadre de « titularisation des précaires ». Il s’agit là d’autant de
points d’appuis permettant au gouvernement de transformer les enseignants en
factotums pédagogiques, de plus en plus précaires et de moins en moins
qualifiés.
Aggravation de la précarité : « c’est mieux que rien » (Aschieri)
Une autre mesure, prise par le
gouvernement pour cette rentrée, à fait l’objet d’une couverture
particulièrement élogieuse par les médias, le recrutement de 45000
« emplois vie scolaire », présenté en ces termes par Le Monde du 31/8/2005 : « Si l'on déduit les personnes dont le contrat
arrive à terme, cela représentera un solde net de 24 000 adultes en plus dans
les établissements. ».
En fait, ces recrutements, prévus
par la loi Borloo, constituent un pas de plus dans
l’aggravation de la précarité pour les personnels de « vie
scolaire ».
Rappelons qu’il y a 4 ou 5 ans,
un jeune bachelier pouvait être recruté, sur critères sociaux, en qualité de
Maître d’Internat ou Surveillant d’Externat ; à temps plein, il
travaillait 28 heures et touchait un salaire d’un peu moins de 1200 euros qui
lui permettait de vivre correctement, de façon autonome, tout en poursuivant
ses études ; il était recruté par un rectorat et disposait d’un statut qui
le protégeait largement des pressions exercées par les chefs d’établissements.
Ce statut a été remplacé par celui « d’assistant d’éducation »,
donnant plus d’heures pour une moindre rémunération et au statut flexible,
établissement par établissement – en particulier avec la disparition des
critères sociaux et pédagogiques.
Et voici maintenant, en plus, de
futurs « emplois de vie scolaire », contrats de droit privé au SMIC
horaire, limités dans le temps à deux ans maximum, recrutés sans condition de
diplôme fût-ce le bac, qui pourront exercer toute mission susceptible d’« "aider" les enseignants et les autres
personnels, en accomplissant des tâches d'accompagnement des élèves, de soutien
aux projets artistiques, de maintenance informatique, etc. » (Le Monde du 25/8/2005).
Ils seront donc directement
subordonnés aux chefs d’établissements, précaires, taillables et corvéables à
merci. Ils remplacent de fait les défunts
« emplois jeunes » créés par la « gauche
plurielle ». La comparaison est éloquente :
« Les différences entre les aides-éducateurs
et les emplois de vie scolaire porte
de fait nt sur la nature de leur contrat (jusqu'à cinq ans
pour les premiers, de six mois à deux ans pour les seconds) et sur les
qualifications exigées (aucune pour les "emplois de vie scolaire",
niveau baccalauréat pour les aides éducateurs). » (Le Monde du 25/8/2005).
Il est ainsi demandé aux établissements
scolaires de confier leurs élèves à des jeunes sans qualifications, qui
eux-mêmes cherchent à s’insérer socialement et ne peuvent trouver de bien
grandes perspectives dans le contrat qu’on leur propose.
Pourtant, l’annonce de ce
dispositif a été accueillie avec une complaisance scandaleuse par les
dirigeants syndicaux : « Il faut saluer ce geste, cette conversion
tardive du ministère à l'idée que nous avons besoin de plus d'adultes dans les
établissements » (Patrick Gonthier, UNSA Education). Gérard Aschiéri
(FSU) affirmant pour sa part que : « C'est mieux que rien, mais cela ne prend
pas en compte l'ampleur des besoins dans l'éducation nationale ». Quant à la direction du SNES, sa consigne est la
suivante : « Les élus du SNES au CA
exigeront que les contrats soient réellement examinés par le CA (et) prendront en charge à la fois l’intérêt du
service public et des jeunes bénéficiaires des contrats » (conseil national du SNES des 14 et 15/9/2005). De
fait, derrière des condamnations de façade, la direction du SNES se situe sur
le terrain de la cogestion.
Mise en œuvre du « socle commun »
Grâce à ses multiples
« concertations » avec les directions syndicales enseignantes, le
gouvernement est également en mesure d’engager un aspect décisif de la
« loi Fillon » : la définition, cycle scolaire par cycle
scolaire, et la mise en œuvre d’un « socle commun des savoirs et des
savoir-faire » dont
l’acquisition constituerait le nouvel objectif de l’enseignement public. Une
définition générale de ce « socle commun » est donnée par l’article 9
de la loi d’orientation : « maîtrise de la langue française », « maîtrise des principaux éléments de
mathématiques », « une culture humaniste et scientifique
permettant le libre exercice de la citoyenneté », « au moins une langue
vivante étrangère » (au lieu
de deux actuellement, ndlr) et « la maîtrise des techniques usuelles de
l’information et de la communication ». C’est très
nettement moins que ce que l’actuelle scolarité obligatoire permet d’acquérir.
L’objectif de cette refonte des
programmes est double : il s’agit, en premier lieu, de retirer du champ
des enseignements obligatoires une pléthore de matières et de notions (les
arts, l’histoire, la géographie, la littérature ne sont pas même cités par
cette loi) qui deviendraient de fait progressivement optionnelles, réservées à
des élèves « méritants »… ce qui permettrait de
« justifier » aussi bien des suppressions de postes massives que le
développement de la polyvalence au sein du corps enseignant. Et parallèlement
d’accroître l’inculture et l’ignorance.
Mais, d’autre part, la définition
d’un « socle commun »
permet de libérer un nombre important d’heures de cours pour des dispositifs
nouveaux qui, sous prétexte de suivi adapté des élèves, ouvrent la voie à une offensive
tous azimuts contre le caractère national de l’enseignement public. Sur la base
du « socle commun » doit donc s’engager une refonte complète des
dispositifs pédagogiques, en particulier dans le primaire et au collège.
Dans chaque école primaire, un
nouveau projet d’école doit être « élaboré par le conseil des maîtres avec
les représentants de la communauté éducatives » : ce projet devra inclure la définition de « Projets Personnalisés de Réussite
Educative » (PPRE) pour
tous les élèves qui ne seraient « pas en mesure de maîtriser le socle
commun » (PPRE qui seront
obligatoires dans le cadre des redoublements).
Les élèves concernés seraient partiellement détachés de leur classe au profit
de « d’aides
spécialisées et de dispositifs adaptés » incluant des « maîtres spécialisés » ou au
sein de « réseaux d’aide et
de soutien » (décret du
24/8/2005). Last but not least : les nouveaux projets d’école
pourront prévoir, « pour une durée de
cinq ans, la réalisation d’expérimentations » portant sur:
« l’enseignement des disciplines,
l’interdisciplinarité, l’organisation pédagogique de la classe, de l’école ou
de l’établissement, la coopération avec les partenaires du système éducatif,
les échanges ou le jumelage avec des établissements étrangers d’enseignement
scolaire » (article L-401 du
Code de l’Education).
Bref, les projets d’école auront
toute latitude pour déroger aux règles nationales en tout domaine.
Le gouvernement veut mettre les
bouchées doubles dans l’accomplissement de cet objectif. C’est ainsi que la
circulaire du 26-7-2005 (préparation de la rentrée 2005) précise que « d’ores et déjà, l’année 2005-2006 pourra voir se
développer une expérimentation (des
PPRE, ndlr) à l’école, prioritairement dans le cycle des
apprentissages fondamentaux et la première année du cycle des
approfondissements (CE2) et dans les classes de 6ème des collèges publics et
privés. » (BO n°30 du
25/8/2005).Ces dispositions coïncident parfaitement avec la mise en place de
« projets de réussite éducative »,
présentés en ces termes par leur concepteur, Jean-Louis Borloo :
« L’école ne peut gérer toute seule
l’ensemble des dysfonctionnements qui pèsent sur le monde scolaire » (Le Monde du 25/6/2005)… conclusion du gouvernement : détruire
progressivement l’école publique!
Il s’agit de développer, en lieu et place de structures adaptées
pilotées par l’Education Nationale, des structures locales, avec des personnels
non statutaires : « plus de 200 projets sont déjà remontés, au coeur
de l'été, qui concerneront dès cette année 60 000 enfants et adolescents de 2 à
16 ans. A ce rythme, l'objectif de 750 projets d'ici à 2009 devrait être
atteint facilement » (Libération, 26/8/2005).
Le principe d’une sortie complète
du système scolaire est induit par ce dispositif, puisque l’ouverture de 5 « internats de réussite éducative » (donc sous statut dérogatoire) est prévue dès
septembre. Au collège, le système des
PPRE peut prendre la forme « d’actions diversifiées relevant de
l’autonomie des établissements » et peuvent eux aussi s’articuler, « le cas échéant, avec un dispositif de
réussite éducative (dispositifs
Borloo, ndlr)».
Mais ils se traduisent en outre
par l’intégration au sein de « sections d’enseignement général et
professionnel adaptés », de « formations à vocation technologique ou d’initiation
professionnelle dispensées dans des établissements d’enseignement
agricole » ou de « formations partiellement ou totalement
aménagées (…) le cas échéant dans des structures particulières». Ce dernier passage implique que les collèges
eux-mêmes pourraient définir des parcours spécifiques.
Toutes ces mesures impliquent, au
mieux une refonte, sinon une liquidation progressive des dispositifs existant
dans l’Education Nationale (EREA, SEGPA, etc.…).
De même, sont mises en place, et
ce dès la rentrée ( !), les « options de découverte
professionnelle » (de 3 à 6
heures hebdomadaires) qui ont vocation à remplacer peu à peu les actuelles
classes de 3ème dérogatoires (3ème d’insertion, PVP…) en
substituant aux cours le pré-apprentissage. Le principe, pour tous les élèves
de troisième, d’une « séquence
d’observation du milieu professionnel » obligatoire est également imposé par un décret.
Au tri des élèves, impliquant l’orientation de dizaines de milliers d’entre eux
vers des filières au rabais, s’ajoute l’exploitation précoce. Le dernier rapport publié par le gouvernement
au sujet de l’échec scolaire (rapport Tharin)
préconise d’ailleurs le recours à l’apprentissage dès 14 ans comme remède
miracle à l’échec scolaire… Notons par ailleurs que deux décrets – l’un
concernant les « lycées de métiers », l’autre l’apprentissage – sont
actuellement gardés sous le boisseau par le gouvernement.
En ligne de mire : la « réforme » des
ZEP
S’ils entraînent une refonte des
actuels dispositifs de soutien scolaire, ainsi que le basculement vers
l’apprentissage de nombreux élèves, le dispositif des PPRE appelle aussi une
redistribution des moyens disponibles. C’est dans ce cadre que les projets
gouvernementaux de « réforme » des ZEP prennent tout leur sens.
Ce dont il s’agit – comme
l’expliquait déjà le rapport annexé à la loi d’orientation – c’est de
conditionner les subventions accordées aux établissements au nombre de PPRE et
dispositifs locaux mis en place par les projets d’école et par les CA des
établissements d’enseignement secondaire, contraignant les enseignants à
prendre eux-mêmes en charge la sélection et la déscolarisation s’ils souhaitent
disposer d’un budget décent.
Voire : les établissements scolaires pourraient être amenés à
s’associer à des « partenaires » privés. Ce principe est d’ores et
déjà opérant, puisque la circulaire de préparation de la rentrée affirme qu’ « une expérimentation sera lancée
durant l’année scolaire 2005-2006 dans des collèges de ZEP-REP, ainsi que dans
des écoles qui leur sont associées dans le projet de zone », expérimentation qui « portera essentiellement sur les
modalités d’organisation, les méthodes et innovations pédagogiques » permettant aux élèves d’acquérir « les savoirs de base et de prétendre aux filières
d’excellence ». Ces modalités
intègrent notamment – on l’aurait deviné - « la mise en place des programmes
personnalisés de réussite éducative ».
Mais surtout, chaque école,
chaque collège devra signer « un contrat d’expérimentation avant la fin de
l’année scolaire », contrat
qui :
« définira notamment les objectifs du projet, la durée de
l’expérimentation, les moyens engagés, les personnes parties prenantes et les
partenaires associés. Il précisera en particulier la mise en place d’une
évaluation diagnostique, la définition d’indicateurs, la description de
l’action menée, les modalités d’accompagnement et d’évaluation ».
La circulaire est encore plus
claire :
«Une attention particulière sera portée à
l’attribution des moyens répondant à des besoins clairement identifiés, à
l’adéquation de la politique de ressources humaines (formation des personnels,
accompagnement et suivi des équipes par les corps d’inspection, incitation au
travail en équipe, à la stabilité des personnels, à la mutualisation des
pratiques professionnelles...) et au partenariat avec les collectivités
territoriales, notamment dans le cadre des dispositifs du plan de cohésion
sociale. »
Dès 2006, les Inspecteurs
d’Académie distribueront les moyens en fonction des dispositifs engagés.
Réaction des dirigeants du SNES,
du SNUipp ? Ils s’insurgent que ces mesures aient été prises « sans aucune concertation ». Mais encore ? Le SNES « propose au contraire une véritable
relance des Zep qui permette d’améliorer notablement
les conditions d’étude des élèves et de travail des personnels » (CN des 14 et 15/9/2005). En l’absence de toute
consigne visant à interdire partout la définition de « contrats
d’expérimentation », ce n’est là qu’une bien creuse rhétorique. Les
enseignants, eux, vont se retrouver placés au pied du mur !
Le tri social organisé à tous les niveaux
Le dernier axe fondamental de la
loi d’orientation – la sélection des élèves au nom du « mérite », en
fait l’expulsion massive d’enfants de la classe ouvrière vers l’exploitation,
l’apprentissage - entre lui aussi en application dès cette rentrée. Parler
d’élèves « méritants » a pour conséquence d’occulter un fait
fondamental : la première cause de l’échec scolaire est l’origine sociale
des élèves. L’accès au savoir, à la culture, dépend évidemment en grande partie
de cette même origine. Le gouvernement Chirac-de Villepin
est en passe de réaliser un vieux rêve de la bourgeoisie française depuis des
décennies : en finir avec la possibilité, pour des centaines de milliers
de jeunes, d’acquérir une culture générale et des diplômes reconnus par le
biais de l’enseignement public, pour les livrer au Capital. Au passage,
soulignons que la loi d’orientation prévoit que dans les établissements
professionnels et technologiques, le chef d’établissement peut être choisi dans
les « personnalités extérieures » - en fait dans les rangs du
patronat.
Exemple illustratif,
l’enseignement des langues vivantes. La formation en langues doit à l’avenir
faire l’objet de « certifications
spécifiques », définies et
attribuées par des commissions académiques où siègent des représentants de
l’enseignement privé, du « conseil économique et social de la
région », des collectivités
locales… tandis que les représentants du corps enseignant, ultra-minoritaires,
seraient nommés par les recteurs « sur proposition des organisations
syndicales représentatives dans l’académie » (décret du 22/8/2005). Ces certifications peuvent
d’ailleurs être délivrées « dans un cadre défini, le cas échéant,
conjointement avec des organismes délivrant des certifications étrangères
internationalement reconnues » : c’est ouvrir la porte des commissions d’examen à des entreprises
privées.
Du fait de ces différentes
mesures, la « réforme » du baccalauréat, théoriquement
« suspendue » par Fillon, est partiellement engagée en pratique. Elle
l’est aussi par le développement du contrôle continu (notamment concernant la
filière STG). C’est également pour généraliser la sélection que le gouvernement
crée des mentions pour le brevet des collèges et le bac professionnel : les
secondes conditionnant la poursuite d’études, tandis que les premières
conditionneraient l’octroi d’une « bourse au mérite », ce qui
implique de grever l’enveloppe déjà ridicule des bourses sur critères sociaux.
Encore faut-il ajouter que le
gouvernement prévoit de revoir la répartition des sommes correspondant à la
taxe professionnelle au profit de l’apprentissage – donc du patronat, au
détriment de l’enseignement. Comme le fait son gouvernement, Robien des bois
prend aux pauvres pour donner aux riches.
Intervenir, regrouper, pour la rupture des
organisations syndicales avec le gouvernement
Comme cet article l’a mis en
lumière, les dirigeants syndicaux enseignants portent une très lourde
responsabilité dans l’actuelle mise en œuvre de la loi d’orientation et de ses
corollaires. Il est significatif, à ce titre, qu’une seule mesure prévue par la
loi Fillon ait été abandonnée du moins pour l’instant: la mise en place de
« conseils pédagogiques » désignés par les chefs d’établissements.
C’est que le gouvernement Chirac-de Villepin a
compris qu’il ne peut passer aujourd’hui par-dessus la tête des organisations
syndicales : il choisit donc de les associer à sa politique, et va pour
cela jusqu’à les citer dans plusieurs décrets.
Le désarroi politique du corps enseignant
est aujourd’hui bien réel : il prend racine dans les défaites subies et
les coups reçus depuis plusieurs années, en particulier depuis mai-juin 2003,
renforcée par la défaite que constitue la mise en œuvre de la loi
d’orientation. Mais la politique des directions syndicales d’accompagnement et
de participation à la mise en œuvre de cette loi, de collaboration avec le
gouvernement, joue un rôle fondamental pour paralyser les personnels.
Aussi, la première lettre d’une
orientation visant à permettre le combat d’ensemble des enseignants pour leurs
revendications est que soit imposé aux dirigeants syndicaux enseignants – à
commencer par ceux du SNUipp, du SNES, des syndicats de la FSU majoritaires –
qu’ils rompent toute « concertation » avec le gouvernement, refusent
en particulier de siéger à la « commission consultative » associée au
« Haut Conseil pour l’Education », aux commissions académiques sur
l’enseignement des langues, mais aussi qu’ils appellent au boycott généralisé
de toute mise en œuvre de la loi d’orientation, du primaire au lycée, des
conseils d’école et conseils d’administration (collèges et lycées) qui en
seront saisis.
Un tel boycott de la
participation n’a de sens que pour combattre le gouvernement Chirac-Villepin-Robien et fraie la voie à un tel combat –
par exemple au moment de la discussion du budget à l’Assemblée nationale,
contre le budget, par la manifestation d’ensemble du corps enseignant aux côtés
des autres travailleurs devant et contre l’Assemblée nationale UMP-UDF.
C’est sur cette orientation
qu’interviennent les militants du Cercle dans l’enseignement.