Editorial de Combattre pour le
Socialisme nouvelle série n°22 (104), 30 septembre 2004
Editorial
Quatre mois après le « non » au référendum sur
la « constitution européenne »
Chirac-Villepin-Sarkozy : phase I
Les perspectives du capitalisme français restent toujours
sombres
La direction du PS chasse Fabius et laisse le
gouvernement en paix
Briser l’offensive du gouvernement
Chirac-Villepin-Sarkozy
Le 19 septembre, sans doute
enhardi par l’absence de réactions au déluge de coups qu’il a fait pleuvoir
durant l’été, le gouvernement a donné un coup d’accélérateur au plan de
privatisation de la SNCM. Le plan qu’il a alors dévoilé était celui d’une
privatisation totale de l’entreprise – fait rarissime. L’entreprise devait être
cédée à un fonds de pension, spécialiste du dépeçage d’entreprises pour les
revendre, fonds de pension dirigé par un ami du Premier
ministre Villepin. Qui plus est, le gouvernement
proposait à ce fonds, Butler, de racheter l’entreprise pour 35 millions d’euros
alors que ses actifs sont estimés à 450. Mais cela après que le gouvernement
ait réinjecté 113 millions pour apurer les dettes et s’engage à financer le
plan social d’environ 400 suppressions d’emploi. Quel concentré d’une politique
totalement au service du capital : payer pour livrer une entreprise à des
fonds de pension ! La direction de Force Ouvrière, dans un communiqué
rappelant que l’asphyxie financière de la SNCM a été organisée depuis des
années, parle à ce sujet de « détournement d’argent public », mais
sur un ton de commentaire journalistique indigne d’une organisation syndicale.
Le jour de cette annonce,
présentée comme la seule alternative au dépôt de bilan, les marins CGT entrent
en grève et y sont encore au moment où ces lignes sont écrites. Cette grève a
progressivement pris un retentissement national. Elle concentre l’attention des
travailleurs et son issue aura inévitablement des répercussions sur toute la
classe ouvrière, sur tous ceux que frappent des plans de licenciements, de
privatisation (ainsi à EDF) ou de casse du statut, des garanties collectives.
Le gouvernement Chirac-Villepin aussi, d’autant qu’il
est en première ligne, a mesuré l’importance de cette grève. Il a recouru dès
le début pour la briser à l’intimidation policière et judiciaire, avant de
lâcher carrément démonstrativement ses troupes de choc
« antiterroristes », GIGN et commandos de marine, contre des marins
qui s’étaient emparés d’un navire – et alors que ledit navire allait accoster.
Depuis, d’autres interventions policières ont eu lieu pour rouvrir l’accès aux
ports de Corse ou de Marseille bloqués par les grévistes.
Dans une telle situation, alors
que les salariés du port autonome de Marseille se sont mis en grève, puis les
dockers, contre l’intervention policière visant ceux-ci, qu’ont fait les
dirigeants syndicaux le PS, le PCF? Leur responsabilité serait, à
commencer par ceux des confédérations, de sommer le gouvernement « bas les
pattes devant la SNCM », de prendre position contre toute suppression
d’emploi, contre toute privatisation, pour la levée immédiate des poursuites
contre les militants. Un point d’appui en ce sens serait l’appel par les
dirigeants des Unions Départementales Locales à la grève jusqu’au retrait total
du plan de liquidation de la SNCM, à commencer par la grève générale – et non
de 24 heures reconductible comme c’est actuellement le cas – de toutes les
professions portuaires. Le gouvernement menace du dépôt de bilan ? Mais il
a largement les moyens de payer ! Il affirme que l’Union
Européenne exige que la compagnie soit privatisée ? C’est un prétexte dont
il ne fait pas tant de cas quand il s’agit des déficits.
Alors, que font les dirigeants
syndicaux, tandis que le PS dénonce un « plan bâclé » de la part du
gouvernement et le PCF en demandait le « gel » - donc pas le
retrait pur et simple? Le jour même de
l’intervention militaire, Bernard Thibault se rendait, à sa demande, à Matignon
- c’est-à-dire faisant fi du fait que des marins venaient d’être arrêtés et
emprisonnés sur ordre direct de son interlocuteur Villepin.
Il s’y rendait, seul, et aucun compte-rendu de l’entrevue n’a été disponible.
C’est de la diplomatie secrète. Pour quel résultat ? « Il y a encore des possibilités de
discuter » s’est contenté de déclarer Thibault. « Discuter » ? Avec le
GIGN ? Les commandos ? En pleine répression de la grève SNCM, et sans
doute à cause d’elle, Thibault n’est pas venu se faire « l’avocat de la
revendication sociale », pas plus que lorsqu’il était intervenu à Perrier
à la demande de Sarkozy pour pousser la section CGT à accepter le plan
social. Sa venue est une affirmation de
son opposition à ce que la grève tourne à l’affrontement ouvert avec le
gouvernement, que le « dialogue social » devait se poursuivre. Les
suggestions qu’il a du faire à Villepin sont
connues : Jean-Paul Israël, secrétaire des marins CGT de la SNCM déclare
publiquement :
« Regardons d’abord ce
que pourraient être le pourtour et l’avenir de l’entreprise. Définissons
ensuite un cahier des charges. Si ces conditions sont réunies, nous serions
alors enclins à envisager un plan social acceptable, c’est-à-dire qui n’irait
pas au-delà des départs en retraite et en préretraite.
À ce moment-là, et seulement à ce moment-là, nous pourrons parler d’une
ouverture du capital minoritaire et verrouillée. » (L’Humanité
du 28 septembre).
Elles ne sont pas tombées dans
l’oreille d’un sourd. Le gouvernement – la grève au port autonome de Marseille
n’y est pas pour rien- annonce que finalement un nouveau plan de montage dans
lequel l’Etat resterait actionnaire minoritaire.
Apparemment, l’Union Européenne ne pose plus
problème, ou il est réglé en 24 heures.
Réaction de Thibault : « C’est naturellement en fonction des
réponses apportées que les salariés de la SNCM seront à même de se forger leur
opinion et de décider des suites à donner à l’action syndicale »
C’est là une ligne de
démoralisation des marins, d’isolement de leur grève voire de pourrissement, au
nom de la recherche d’un accord avec les ennemis des marins. Cette orientation
est complétée par celle du STC qui joue son rôle traditionnel : la division
des travailleurs, et qui tente par tous les moyens de « corsiser » le conflit comme il appela il y a un an à
la grève pour la « corsisation » des
emplois à la SNCM.
Répétons-le : l’issue de la
grève engagée à la SNCM contre la politique du gouvernement aura des
répercussions sur toute la classe ouvrière. Mais quelle qu’elle soit, un
constat s’impose. Sans les directions syndicales, et au premier chef celle de
la CGT, sans leur volonté de « poursuivre
le dialogue » en lien avec la politique des PS et PCF, le gouvernement
pourrait se trouver dans une situation intenable politiquement, s’il se
trouvait face au front uni de ces organisations pour dire « bas les pattes
devant la SNCM ».
La grève à la SNCM est le premier
obstacle que rencontre le gouvernement depuis sa formation. Le 29 mai dernier,
à l’occasion du référendum convoqué par Chirac pour faire ratifier la prétendue
« constitution européenne », la classe ouvrière, la jeunesse, se
saisissaient du vote « non » pour signifier « non à Chirac, à
son gouvernement, à sa politique ». Le plébiscite de Chirac a échoué. Mais
le nouveau gouvernement – en fait un replâtrage du précédent - a pu non
seulement garder l’initiative et porter des coups d’une ampleur incontestable à
tous les travailleurs, nous y reviendrons.
Ce qui permet aujourd’hui à la
presse (Le Monde en l’occurrence) de
caractériser le non au référendum comme « un soufflé qui est retombé sans que personne ne s’en émeuve ».
Que s’est-il passé ?
Tout d’abord, il faut rappeler
que le référendum, qui a toujours le caractère d’un plébiscite sous la
cinquième république, est un scrutin qui par sa nature est moins susceptible que
tout autre d’ouvrir de perspective par lui-même. Le Cercle n’a pas manqué de le
rappeler lors des mois qui précédèrent ce référendum : il n’y avait pas,
et ne pouvait y avoir – de « camp du non ». Mais encore : le
fait que le Parti Socialiste appelle à voter « oui », le fait
qu’aucune direction syndicale n’appelle à voter non, à la différence notamment
du référendum de 1969 qui entraîna la démission de de Gaulle, cela minimisait
par avance l’impact politique du « non ». A cela on doit ajouter que
les tenants du « non » dit « de gauche » avaient en commun
de refuser de remettre en cause Chirac, ainsi que l’Union Européenne, à tel
point qu’au soir du 29 mai, Buffet en tête, ils prétendaient charger Chirac de
« renégocier » un autre traité, bouchant toute perspective
alternative.
Mais a joué un rôle décisif la
politique menée dans les jours qui ont suivi le référendum par les directions
confédérales et fédérales ouvrières et enseignantes. Dès juin dernier, dans
notre précédent bulletin, nous avions souligné que celles-ci votaient la
confiance au nouveau gouvernement de manière anticipée, en allant apporter à
Villepin leur caution – évènement unique ! - avant même son investiture
formelle par la « majorité » UMP-UDF.
C’est d’abord le redoublement de
« concertation » qui a permis au gouvernement Chirac-Villepin de
pouvoir reprendre l’initiative politique. Ainsi sur les ordonnances, objet
d’une « concertation approfondie » selon les mots de Villepin, en
l’espèce, bien que menée au pas de charge, plusieurs réunions de travail avec
les directions syndicales se tinrent. Le sort de la loi d’orientation contre
l’enseignement public est éloquent. Après le référendum, le changement de
ministre, les décrets d’application étaient « suspendus ». Au terme de négociations (cf. l’article
enseignant publié dans ce numéro) , les décrets suspendus… retombaient
quasiment inchangés, sur les enseignants, scellant une défaite d’importance,
défaite ponctuée par les lourdes condamnations de lycéens.
Au redoublement de concertation
permettant au gouvernement de passer le cap s’est ajouté un dispositif visant à
écoeurer ceux qui auraient voulu combattre : « journée
d’action » de la seule direction CGT le 21 juin avant deux rassemblements
distincts CGT et FO, sans appels à la grève, le 5 juillet à proximité de
l’Assemblée nationale. Quelques jours plus tard, dans une interview à La tribune publiée en éditorial de FO-Hebdo, J-C.Mailly lâchait « rendez vous à la rentrée, pour les cent
jours du premier ministre ». L’été passant, les cent jours ainsi
octroyés ouvertement aux Chirac-Villepin-Sarkozy sont devenus cent
trente : les dirigeants syndicaux ont laissé les coudées franches au
gouvernement, et celui-ci n’a pas manqué de s’en servir.
Mais si l’anéantissement rapide
des possibilités ouvertes par le
« non à Chirac» du 29 mai, et la reprise de l’offensive par le
gouvernement, ne peuvent manquer de peser sur les travailleurs, dans le même
temps le « non » du 29 mai s’inscrivait dans un contexte nouveau depuis
le début de l’année 2005 : la manifestation d’une certaine disponibilité
du prolétariat et de la jeunesse au combat, pour la première fois à cette
échelle depuis la défaite de mouvement contre la « réforme » des
retraites de 2003. L’avortement des potentialités du « non » à Chirac
du 29 mai pèse évidemment négativement sur cette disponibilité, tout comme la
défaite subie par le mouvement lycéen et le corps enseignant face à la loi
d’orientation, pour en rester à l’essentiel. Mais elle demeure une donnée de la
situation politique. En témoigne la grève à la SNCM.
Donc, jusqu’ici, c’est sans
aucune opposition que le gouvernement a enchaîné les mesures réactionnaires.
Bien entendu, les ordonnances adoptées en conseil des ministres le 2 août et
promulguées dès le lendemain ( !) ont constitué l’essentiel de la première
phase de l’action du gouvernement – s’appuyant sur une concertation d’autant
plus indigne de la part des directions syndicales que la dite concertation
pavait la voie à la forme la plus antidémocratique de législation qui existe
dans la cinquième république. Villepin se donnait « cent jours » pour
« restaurer la confiance ». La « confiance » en question,
c’est celle du patronat– et aussi des couches réactionnaires de la petite
bourgeoisie séduites peu ou prou par le Front national et qui une nouvelle fois
ont fait défaut à l’UMP-UDF le 29 mai en votant « non ». Le
gouvernement n’a pas lésiné.
Les ordonnances permettent au
patronat d’embaucher – pour le moment dans les entreprises de moins de 20
salariés – des employés jetables à tout moment durant deux ans (Contrat
Nouvelle Embauche). Le contrat de travail est également la cible de la mesure lui
substituant dans les très petites entreprises le chèque emploi. Ces mesures
sont vouées à s’élargir à toutes les entreprises. D’autres ordonnances multiplient les
dérogations aux obligations faites aux patrons qui figurent encore dans le code
du travail, sous couvert d’emploi des jeunes. Les récriminations permanentes du
patronat contre le code du travail (« la
liberté de penser s’arrête là où commence le code du travail » -
Parisot) trouvent là de quoi se satisfaire en partie. Dans le même temps, les
ordonnances s’en prennent au recrutement par concours au profit du recrutement
par alternance dans la fonction publique en instaurant le « pacte »,
ce qui représente un changement politique considérable et participe de la
volonté de briser cet obstacle récurrent aux « réformes » que sont
les personnels de la fonction publique et leurs statuts.
N’y aurait-il donc eu que les
ordonnances Chirac-Villepin que le bilan du gouvernement au compte du Capital
eût été impressionnant. Mais il ne s’en est pas tenu là. Il a pris un décret
organisant, dans la continuité du Pare, la coercition maximum contre les
chômeurs – rétablissant en réalité sans le dire, comme apéritif aux discussions
prévues cet automne à l’Unedic, la dégressivité des allocations. Les radiations
de chômeurs ont battu des records. Le capital de GDF a été ouvert quelques
jours après le référendum, la loi d’orientation été mise en place dans
l’enseignement, la braderie des autoroutes a été organisée, le taux du livret A
baissé, etc.
Le caractère ultra-réactionnaire
de cette politique a été concentré dans la manière dont les travailleurs
immigrés résidant dans des habitats précaires ont été traités. Ceux qui n’ont
pas été victimes d’incendies criminels et meurtriers, après avoir été refoulés
dans des immeubles insalubres par la crise du logement, se sont vus expulsés,
sur fond de campagne tambour battant de Sarkozy demandant « du
chiffre » à ses troupes. A l’évidence, la bataille pour la captation de
l’héritage électoral de Le Pen a déjà commencé. Mais une fois de plus la
responsabilité des directions syndicales ouvrières et enseignantes est lourde.
Elles ont les moyens d’empêcher
physiquement les expulsions, des logements ou du territoire français, des
travailleurs immigrés. Elles ont même les moyens d’assurer directement le
relogement des familles mal logées en pratiquant elles-mêmes la réquisition
qu’elles s’évertuent depuis des années à demander aux gouvernements, à l’Etat
bourgeois, en vain bien entendu. Leur responsabilité, ainsi que celles du PCF
et du PS, est et sera posée à chaque expulsion, mais aussi lors du passage au
parlement de la future loi « antiterroriste » du gouvernement, anti-terrorisme
dont la grève à la SNCM (après l’intervention du GIPN à La Poste) a permis
d’illustrer le contenu réel, anti-ouvrier.
Et c’est donc pourtant sans
rencontrer le moindre obstacle que le gouvernement a bouclé ses « cent
jours », qui, du point de vue de la bourgeoisie s’entend, furent
concluants en ce sens qu’ils répondent pour l’essentiel aux questions sur la
capacité du gouvernement à gouverner après sa défaite du 29 mai. Fort de quoi
Villepin pouvait annoncer une « deuxième phase » de son action début
septembre, les directions syndicales se réunissant une fois les cent jours
passés pour décider d’une « journée d’action » pour le 4 octobre.
Même Le Parisien du 25 août (interview publiée comme éditorial de
FO-Hebdo) s’étonnait : « pourquoi attendre octobre alors que le
contrat nouvelle embauche est applicable depuis début août ? On a connu les
syndicats plus réactifs ! » avant de
s’interroger « D'ici octobre, qu'allez-vous faire? ». Réponse
de Mailly
« Je ne vais pas chômer
(Sourires). Je me rends mardi prochain à l'université d'été du MEDEF où j'ai
été invité. »
L’université d’été du Medef est
un lieu où les patrons réfléchissent sur la meilleure manière de mettre en
pièce les garanties collectives de la classe ouvrière. Avec une telle
« activité », on comprend que le gouvernement se soit senti pousser
des ailes.
Au menu de la deuxième phase du
gouvernement, une réforme fiscale, détruisant plus encore le principe de
progressivité de l’impôt que le gouvernement a présenté comme profitant
essentiellement aux « classes moyennes ». Sans s’attarder sur les
allègements directs profitant aux entreprises (et notamment la taxe
professionnelle), et sans insister outre mesure sur le fait que l’accroissement
de la prime pour l’emploi est un coup de main apporté aux patrons pour refuser
les augmentations de salaire, un dessin valant mieux qu’un long discours, nous
reproduisons un tableau que nous avons reçu mesurant l’effet de cette réforme
sur l’impôt à payer en fonction du revenu pour une personne seule.
Mais cette réforme fiscale ne
constitue que l’apéritif de ce qu’entend réaliser le gouvernement. Au
menu : la réforme de la Recherche, celle du statut de la fonction
publique, celle du code du travail, sans compter le projet de loi de
ratification des ordonnances, la loi anti-terroriste et son cortège de mesures
scélérates contre les libertés démocratiques, notamment les mesures sans
précédent depuis Vichy sur la déchéance de nationalité, l’expulsion d’immigrés
pour délit d’opinion, etc. Egalement au programme : l’ouverture du capital
d’EDF, et la liquidation du régime particulier des retraites de la RATP.
L’essentiel de cette politique,
et donc de cette nouvelle phase de la politique des Chirac-Villepin, est
concentré dans le projet de budget de l’Etat (et aussi la loi de financement de
la Sécurité sociale). D’une main le projet budget continue de prodiguer des
milliards et des milliards d’euros d’allègements de charges et de taxes en tout
genre au patronat – ce qui n’empêche pas les dirigeants de Hewlett Packard de
prétendre que cette entreprise n’aurait pas reçu d’aides publiques ! Dans
l’autre main, à nouveau 5 300 suppressions de postes de fonctionnaires,
pour solde de tout compte, c’est-à-dire en incluant les 2 000 créations de
postes dans la Police, la Gendarmerie et la Justice.
A cela il faut ajouter le
financement des contrats précaires inventés par le plan de « cohésion
sociale » de Borloo. Enfin, avec la nouvelle présentation des lois de
finances, les suppressions d’emploi annoncées sont désormais,
« fongibilité asymétrique » des crédits oblige, des planchers, mais
pas des plafonds : il peut y en avoir plus, bien plus, au terme de
l’exercice budgétaire.
Commentaire glaçant des
dirigeants fédéraux CGT, rapporté par le Figaro
du 29 septembre :
« Côté syndicats, le
sentiment d'avoir «évité le pire» est réel. «La mobilisation des fonctionnaires
début 2005 a porté ses fruits», souligne Jean-Marc Canon, de la CGT».
Le Medef
de son côté n’est pas resté inactif. L’élection de Laurence Parisot à sa tête a
plus d’une signification. Par exemple il fau relever que les candidats soutenus
par l’UIMM (les maîtres des forges) à savoir MM. Mer et Sarkozy (frère) ont été
défaits au profit d’une patronne d’une entreprise de sondages – où règnent par
ailleurs des conditions d’exploitation sans merci, et notamment de précarité.
Cette élection illustre les modifications qui s’opèrent au sein même du
capitalisme français.
Mais Mme Parisot, spécialiste de
la communication, a surtout été élue pour mener à bien une tâche précise, qui
se situe directement dans la continuité de la « refondation sociale »
engagée par son prédécesseur. Il s’agit de faire franchir un nouveau pas à
l’association des directions syndicales ouvrières aux plans des capitalistes
français.
Parisot expliquait à ce sujet dans Le Figaro du 30 août :
« Sachons aussi mieux
anticiper les évolutions. Aujourd'hui, c'est le textile, mais, demain, tous les
secteurs peuvent être bouleversés. L'accord, puis la loi sur le droit individuel
à la formation ont prévu que chaque branche devait faire un point régulier de
ses besoins. Il est temps d'engager également cette démarche au niveau
interprofessionnel et je vais proposer que soit créé un observatoire national
des métiers.»
En d’autres termes, il s’agit
d’associer les directions syndicales à la gestion prévisionnelle des
licenciements, non seulement entreprise par entreprise – ce qu’a instauré la
loi Fillon sur le dialogue social, mais au niveau interprofessionnel. Par
exemple, dans l’Essonne, une association « dialoguessonne »
a été portée sur les fonts baptismaux en septembre. Elle regroupe le patronat
et les syndicats, et est coprésidée pour son démarrage par le Medef et la CGT 91 . L’AFP
rapporte (le 12/09):
« Avant son lancement officiel,
Dialoguessonne a déjà mis en oeuvre son savoir faire
pour aider à sauver les 108 emplois de Nicosofra, une
PME de circuits imprimés basée à Courcouronnes. "Nous avions réussi par le
dialogue interne un plan de licenciement exemplaire avec 35 départs volontaires
sur 39 en avril", raconte Philippe Machula, PDG
de Nicosofra.
"Nous étions un cas d'école pour Dialoguessonne.
Les organisations syndicales et patronales nous ont épaulé dans nos démarches,
soutenu devant le préfet, le trésorier payeur général" »
C’est dans une telle perspective,
et avec la volonté de « nouer un dialogue social plus suivi »
que Mme Parisot a inauguré des rencontres avec les dirigeants confédéraux. Il
faut souligner que tous s’y sont rendus après même la saillie de la présidente
du Medef :
« La vie, la santé,
l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi? ».
C’est que pour le capitalisme
français, aucune trêve n’est possible ; en particulier il ne peut être
question de remettre à l’après-2007 un certain nombre de contre-réformes encore
en suspens, notamment contre le droit du travail et les statuts des
fonctionnaires. Au premier semestre 2005, le nombre des faillites en France a
été record. Les « plans sociaux » s’accumulent, alors que les
prévisions officielles de croissance pour 2005 son très basses (1,5% maximum).
Certes, les profits des entreprises du CAC 40 ont explosé au premier semestre,
mais c’est loin d’être la règle. La production industrielle a marqué des arrêts
et des reculs, et est en baisse sur un an ; l’investissement productif
n’augmente que peu. L’incertitude économique est grande – d’autant que la
résurgence des déficits commerciaux français se confirme, et pas simplement à
cause de l’augmentation du cours du pétrole, mais à cause d’un affaissement des
positions des groupes français à l’échelle internationale. Autres facteurs
d’incertitude : le risque de la fin de l’envolée spéculative des prix du
logement et les risques de krach afférents, l’avenir de la croissance effrénée
de la Chine menacée par la surproduction dans plusieurs domaines, etc.
A cela se conjuguent les
difficultés de l’impérialisme français à l’échelle internationale. En Allemagne
se profile une « grande coalition », dirigée vraisemblablement par la
CDU bien que sa tentative de reprendre le pouvoir avec les seuls partis
bourgeois se soit heurtée à un vote ouvrier pour le SPD plus fort que prévu.
Or, dans la campagne électorale, la CDU n’a pas été avare de déclarations
mettant en cause l’axe Berlin-Paris autour duquel avait été échafaudé le projet
de « constitution européenne », mais qui plus largement a servi de
point d’appui à l’impérialisme français pour tenter de défendre ses intérêts.
Certes, la diplomatie française a déjà entamé un tournant vers un renforcement
de ses liens avec l’impérialisme US (notamment au Liban et en Irak).
Mais la crise de l’Union
Européenne ouverte par l’échec de la « constitution européenne » n’a
absolument pas été réglée, et elle pourrait bien déboucher sur une situation
délicate pour la bourgeoisie française, sur le budget, la PAC, etc., d’autant que c’est la Grande-Bretagne qui préside
l’UE pour quelques mois (voir dans ce numéro).
Bref : économiquement comme
politiquement, il est impossible au capitalisme français de défendre son
rang, ses positions, sans poursuivre le feu roulant des contre-réformes,
malgré tout ce qui a été accompli depuis 2003. Telle
est la tâche du gouvernement et du Medef.
Dans le précédent numéro de Combattre
pour le Socialisme, nous émettions l’hypothèse d’un renforcement de
l’association des organisations syndicales à la mise en œuvre de la politique
nécessaire aux capitalistes français. C’est donc semble-t-il Mme Parisot qui
s’est chargée de cette mission. Mais sans attendre, il faut constater que c’est
un programme de « concertations » d’une rare densité qui s’est déjà
engagé. Patronat et syndicats discutent de « l’emploi des seniors »
avec en perspective de nouvelles dérogations au droit du travail, après celles
portant sur les jeunes. D’autres discussions sont en cours sur la pénibilité,
sans compter celles initiées pour aboutir à un « observatoire national des
métiers ». Parallèlement, les confédérations ont désigné leurs
représentants pour le conseil d’orientation économique installé auprès du Premier
ministre en juin.
Le gouvernement, quant à lui,
vient de reprendre le 21 septembre les discussions avec les directions
fédérales de la fonction publique, avec toujours comme objectif la destruction
des corps qui composent la fonction publique. A la RATP, les bureaux
syndicaux se sont engagés dans les discussions sur la destruction du régime de
retraites. On pourrait multiplier les exemples : comme l’indiquait le
gouvernement « Il n'y aura pas de réforme sans dialogue social »,
propos rapportés par Le Monde du 20 septembre qui parle d’un « pacte »
que proposerait le gouvernement.
Or c’est dans cette perspective (et
aussi celle du 48ème congrès confédéral de la CGT) que les propos
tenus par Bernard Thibault dans Le Figaro du 29 août prennent une
résonance particulière :
« « Nous n'avons
jamais refusé de discuter lorsqu'on nous l'a proposé. Le gouvernement comme le
Medef ont plutôt refusé nos demandes.
Ce ne doit pas être pour faire
de la figuration ou une opération médiatique. Ils contestent assez systématiquement
la capacité des syndicats à pouvoir intervenir sur le terrain économique,
considérant que, par définition, nous sommes là pour être les avocats de la
revendication sociale. »
« Nous, des avocats de la
revendication ? Pas du tout ! » dit
Thibault, il faut vivre avec son temps, en quelque sorte. Avant de
préciser :
« Comme si, dans notre
vocation, nous n'avions pas conscience que le social et l'économique sont liés.
Non seulement le terrain économique ne nous effraie pas, mais nous aimerions
bien que cette prérogative nous soit reconnue, comme c'est le cas partout en
Europe.»
C’est revendiquer
ouvertement de passer de la participation à la cogestion. C’est dans un tel
cadre que s’inscrit, pour les appareils syndicaux, la journée d’action
disloquées du 4 octobre dont le tract qui ouvre ce numéro de CPS dit ce
qui doit en être dit.
La politique des directions
syndicales sur leur propre plan peut se résumer ainsi : il faut que le
gouvernement gouverne. Ce sont de bons « citoyens », qui discutent et
dialoguent. Le complément indispensable de ce verrou est l’absence
d’alternative politique qui soit immédiatement saisissable – surtout, nous
l’avons écrit, après un référendum qui de ce point de vue n’a ouvert sur rien.
Or on peut dire que sur ce plan
directement politique, la direction du PS ne ménage pas sa peine.
Au lendemain du référendum, la
première préoccupation de la direction du PS, battue, était de chasser de sa
direction celui qui avait mené campagne pour le « non », pour des
raisons qui lui appartiennent, à savoir Fabius. Sa seconde préoccupation, de
convoquer un congrès rapproché. Ce qui signifie mettre le PS hors jeu durant
des mois, alors que le prolétariat ne peut envisager d’alternative politique
immédiate à l’actuel gouvernement sans inclure d’une façon ou l’autre le Parti
Socialiste. Hors jeu, d’autant plus que l’issue du congrès n’est pas donnée à
l’avance, et que donc les manœuvres, grandes et petites, vont accaparer à tous
les niveaux les adhérents.
Le dépôt des motions a eu lieu.
Il faut constater que c’est autour d’Arnaud Montebourg que s’est constitué un
regroupement pouvant servir de majorité de substitution. Or Montebourg s’est
distingué en refusant de mener campagne publiquement pour le « non »,
à la différence des Emmanuelli, Mélenchon et Fabius. Montebourg a même pris
soin d’isoler ce dernier qui, pour la direction du PS, est devenu depuis le 29
mai l’homme à abattre.
Autre constat, sur le fond, les
motions font des propositions extrêmement proches. Il n’y a pas de frontière au
sein du PS entre les « non » et les « oui ». Certes la
motion NPS comme celle de Fabius se prononcent par exemple pour l’abrogation de
la réforme Fillon sur les retraites – mais le congrès de Dijon du PS avait pris
cette position et bien naïf celui qui croirait encore les promesses de congrès
des ténors du PS.
Cela il n’est pas indifférent au
prolétariat que la majorité Hollande-Strauss Kahn,
celle du « oui » à Chirac soit reconduite ou qu’elle perde. Qu’une
majorité vertébrée par ceux qui ont refusé, quels que soient leurs motifs, de
dire « oui » le 29 mai serait inévitablement perçu comme un
encouragement par la classe ouvrière.
Mais ce n’est pas au sein du PS
que le sort de ce congrès se jouera in fine : c’est dans la lutte des
classes.
En attendant, bien qu’il ne
faille pas y accorder trop d’importance, l’UMP s’est
mieux sorti que le PS des diverses élections partielles qui ont eu lieu
jusqu’ici.
Quant au PCF, il entend s’appuyer
sur le « non »… mais pour 2007. A la fête de l’Humanité, Marie
Georges Buffet proposait à ses partenaires – y compris la LCR:
« Si on se fixait tous
ensemble un objectif clair : gagner en 2007, gagner sur un programme qui rompt
avec toutes les politiques libérales et sociales libérales qui ont été menées
jusqu’à présent (…)En 2007, nous pouvons gagner pour changer les vies »
Autrement dit, il n’est pas
question de remettre d’ici là l’existence du gouvernement en cause.
Briser
l’offensive du gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy
Le prolétariat, la jeunesse, ont
objectivement les moyens d’infliger une défaite décisive au gouvernement qui
brise son offensive, le mette hors d’état de nuire. Pour autant, la situation
est contrastée.
Il suffirait de rappeler ce qui
s’est passé à La Poste : après l’intervention du GIGN contre les grévistes
du centre de tri de Bègles, plusieurs syndicalistes CGT et SUD ont été
sanctionnés, certains par une suspension de deux ans de leur statut de postiers
– tandis qu’un contractuel, syndiqué CNT était purement et simplement licencié.
Or, aux conseils de discipline, les représentants syndicaux ont voté pour les
sanctions ! « Pour éviter pire », refrain connu. Et aucune
réaction significative n’a suivi.
Sur un autre plan, avec l’aggravation
de la situation économique, les mouvements de grève pour les salaires qui
s’étaient multipliés au premier semestre semblent diminuer (exception faite
bien entendu des grévistes du service d’expédition d’une raffinerie du groupe
Total, recordman absolu en termes de profits).
Prenons, enfin, la poursuite du
mouvement isolé à l’université de Rouen pour des crédits – mouvement assimilable
à une grève quoique formellement il s’agisse d’un « report de la
rentrée »voté par le conseil de gestion, ce qui n’est pas la même chose ni
dans la lettre ni dans l’esprit. Incontestablement, cette torche allumée se
serait déjà éteinte si elle ne trouvait suffisamment d’oxygène dans la
situation pour s’alimenter. Mais inversement, elle ne semble pas s’être allumée
dans un baril de poudre.
Mais il faut aux travailleurs une
politique. Celle du front unique de leurs organisations contre le gouvernement Chirac-Villepin, de l’appel uni au combat pour défaire la
politique de ce gouvernement, défaire ce gouvernement. Ce qui exige, bien
entendu comme cela a été démontré dans cet éditorial que soit rompues les
concertations, tractations, etc.
Les occasions de combattre ne
manqueront pas : contre tout licenciement, toute suppression d’emploi,
pour le rattrapage du pouvoir d’achat, pour la défense des statuts ou du régime
de retraite de la RATP, ou encore contre le Contrat Nouvelle Embauche notamment
en s’opposant à la concertation sur le projet de loi et en combattant pour son
retrait, qui invaliderait les ordonnances.
La présentation du projet de
budget, concentré de la politique du gouvernement, à l’Assemblée
nationale, peut être l’occasion d’un combat centralisé de toute la classe
ouvrière contre le gouvernement et sa politique. C’est le sens que prendrait
l’appel uni des organisations du mouvement ouvrier à une manifestation
centrale, nationale, à l’Assemblée nationale sur le
mot d’ordre : « A bas le projet
de budget ! »
La définition précise d’une telle
politique permettant de briser l’offensive redoublée des Chirac, Villepin, Sarkozy, est indispensable. Elle trace la voie de
la venue au pouvoir d’un autre gouvernement, issu de ce front et ne comportant
pas de ministre représentant la bourgeoisie.
Mais développer une politique
révolutionnaire, c’est chercher à lever effectivement
les obstacles à l’engagement de mouvements de masse qui bouleverseraient la
situation. Il faut donc également répondre à l’interrogation
qui pèse aussi sur les travailleurs, à savoir la réponse à la question :
« quelle autre politique est-elle possible » - ce dont se gardent
bien les Buffet et autres « anti
libéraux ».
La défense du statut de la SNCM
par exemple, le refus de toute privatisation, de toute suppression d’emploi, ne
prennent tout leur sens que dans la perspective d’en finir avec le règne du
profit, de la concurrence, que comme point d’appui vers la rupture avec les
normes de fonctionnement du Capital. C’est sur quoi joue la direction de la CGT
–marins quand elle demande un plan social et une privatisation
« acceptables » : elle veut faire comme si il n’y avait pas d’alternative.
Mais elle existe : c’est la rupture avec les exigences des capitalistes,
avec la loi du profit, du renversement de la Cinquième République, de la
rupture avec l’union Européenne, celle de l’engagement dans la voie qui mène au
socialisme, perspective sur laquelle se construira le Parti ouvrier
Révolutionnaire.