Article paru dans CPS nouvelle série n°
21 de juin 2005
Note de lecture :
“ Ma voix ouvrière ”
de B. Thibault : une voie anti-ouvrière
(Auto)biographie,
sous forme d’interviews par 2 journalistes, d’un homme dont l’intérêt tient à
ses responsabilités au bureau fédéral de la Cgt cheminots et, depuis février 1999,
de secrétaire national de la Cgt, qualifié comme “ l’homme par qui la
France peut s’arrêter ”. On peut mettre en exergue sa
conclusion : “ …Les affaires du monde sont trop importantes pour
les laisser aux seules mains du monde des affaires ” – Question :
“ Ca peut faire un mot de la fin ” ? – “ Ou celui
du début. ” (p220). Né en 1959, fils de prolétaire, sans passé
militant, entré dans le centre d’apprentissage de la Sncf, embauché au dépôt de
la Villette, syndiqué. “ Et le 11 mai 1981, on rentre dans l’atelier en
chantant l’Internationale. (…) C’était l’euphorie… ”“ On a
eu un ministre communiste aux transports, c’était C. Fiterman…”.
Question : “ On vous a reproché d’être la courroie de transmission
du ministre. ” - “ Oui, de fait… ” (p53)
Et cela marque les relations
entre les cheminots et l’appareil de la Cgt : en 1986, quand les partis
bourgeois reprennent le pouvoir, “ on n’est pas hors jeu, mais on sent
que le lien s’est un peu distendu. ” (p57).
“ Ca part sans nous ” ou “ le 1er
grand conflit ” de B. Thibault (hiver 1986)
“ En 1986, J. Chirac est
1er ministre. Il est question d’instaurer un nouveau système de
rémunération, au mérite, chez les agents de conduite. (…) Et ça explose
à l’hiver…. ” (p57). Dans un autre chapitre, Thibault va souligner un
critère majeur dans la sélection des cadres. Quand, en 1993, la fédération
réfléchit à un renouvellement des cadres, “ on tire les enseignements
du conflit de 1986-1987. On n’avait quand même vu le coup venir, il ne faut pas
que cela se reproduise. ” (p63). Thibault a notamment
“ oublié ” l’épisode peu spectaculaire mais important du simple
communiqué commun, en plein mois d’août, de mise en garde des 7 fédérations
après les menaces proférées par le ministre Douffiagues, notamment, contre le
régime de retraites. Et le recul du gouvernement Chirac, qui, aiguillonné par
l’exemple du gouvernement Thatcher, prétendait pourtant “ changer de
société ” en quelques mois.
C’est une relation singulièrement
étriquée que Thibault nous débite (sans objection des journalistes). Ce
mouvement n’a en rien été un orage éclatant dans un ciel serein. La 1ère
réaction marquante de la classe ouvrière, après la victoire électorale de
Chirac en mars, fut la grève quasi-totale à la Ratp, le 11 juin, à l’appel de
tous les syndicats, sauf de la Cgt, dans un 1er temps mais
contraint, par la volonté unitaire des travailleurs, de le rallier. Le 24
octobre, grève massive des fonctionnaires et dans le secteur public (les
organisations syndicales appelant de 1h ou 2h à 24h de grève). Le 23 novembre,
manifestation à l’appel de la Fen. Le mouvement étudiants-lycéens
(manifestations à l’Assemblée nationale à l’appel de la ‘coordination
étudiante’, en fait véritable comité de grève) et l’imminence de la grève
générale des enseignants vont faire capituler Chirac (retrait du projet Devaquet).
En fait, la situation est
profondément bouleversée, quand s’engage le mouvement des cheminots. La grève
tient, le mouvement est populaire malgré l’hiver et les vacances (et les
manœuvres de la Cgt pour faire rouler un train pour les vacanciers). La Sncf
retire son projet, ce qui est peu cher payé. La grève des cheminots pouvait
impulser un mouvement chassant Chirac; une crise révolutionnaire aurait pu
s’ouvrir.
“ Un autre élément
perturbant est l’apparition de coordinations très médiatisées qu’on avait déjà
vues dans d’autres conflits. Elles étaient tout sauf
des mouvements spontanés… ” (p58) Les militants politiques visés par
Thibault sont des membres de Lo et de la Lcr dont l’appareil Cgt (et les autres) s’est bien
accommodé puisque les “ coordinations ” qu’ils ont mises sur pied
n’ont été que des parodies de véritables comités de grève et ont constitué de
nouveaux obstacles dans la voie de leur constitution. (pm :
les lambertistes du Pci, eux, ont essayé de donner le
change en organisant des manifestations restreintes).
Le gouvernement Chirac ne se
relèvera pas de sa défaite. Il sera chassé du pouvoir en 1988, à la
présidentielle et aux législatives qui suivent. Mitterrand est réélu :
“ On ne chante plus l’Internationale, en rentrant dans les ateliers.
(…) C’est la fin des utopies ” (p80), juge Thibaut. Il devient
secrétaire fédéral en 1993; il avait adhéré au Pcf après la grève de 1986.
Les années cruciales pour l’Urss. Témoignage d’un
membre du Pcf ‘non impliqué’
“ …L’Afghanistan, la
Pologne, le Parti colle vraiment à l’Urss… ”. Thibault manie bien
l’euphémisme : “ Ce n’est pas un débat dans lequel je m’implique,
par méconnaissance du contexte et des réalités internationales. (…) Ca
n’est pas dans mes priorités ” (p69)
Son livre n’abordera d’ailleurs
qu’une seule autre fois une question internationale, à l’avant-dernière page
(! ! !) :
“ La pression
internationale sera nécessaire pour que le monde résiste à l’unilatéralisme
pour s’interposer entre les Palestiniens et les Israéliens, pour empêcher le
chaos au Moyen-Orient après l’intervention militaires dévastatrice de
l’administration Bush… ” :
Thibault est aussi étranger à
l’internationalisme prolétarien que le plus plat des ‘hommes de bonne
volonté’ !
Pourtant, si pour Thibault, cela
se passe au-dessus de sa tête et dans l’indifférence, il témoigne, avec ses
mots, du tournant historique (p69). Question : “ Le monde
était en train de changer en 1989. ”
Réponse:
- “ Oui, sauf que nous on
ne l’a pas vu changer, au point que beaucoup de militants communistes ont pris
le mur qui s’effondrait comme s’il leur tombait sur la tête. (…) Beaucoup de
militants l’ont vécu comme un traumatisme dans la mesure où pour eux il n’y
avait plus d’alternative possible à la société capitaliste qu’ils
combattaient. ”
Question goguenarde des
journalistes :
“ On a quand même du mal
à penser qu’en 1989 ou 1990, il y avait des communistes qui croyaient encore
que le mur de Berlin servait à protéger les pays de l’Est contre les espions de
l’Occident ! A la fin des années 80, personne d’un peu informé ne pouvait
s’imaginer que le paradis socialiste était de l’autre côté… ”
“ - C’est moins au modèle
que certains se raccrochaient qu’à la possibilité de mettre des limites
géographiques à la manière dont la société était organisée. C’était moins un
modèle qu’une alternative. ”
Le mouvement de novembre-décembre 1995 :
l’irruption et la progression du mouvement...
A suivre Thibault, tout ce qui
s’est passé doit être ordonné autour de la question du nouveau contrat de plan
(suppression d’un tiers du réseau régional classique, 30 000 postes) et de la
prise en compte de cette échéance par le syndicat depuis 1993 ! Le
dirigeant actuel de la Cgt fait l’impasse sur un minimum de cadrage politique :
la victoire de Chirac ? Ignorées également : la grève annonciatrice
(et manifestations) du 10 octobre, à l’appel des 7 fédérations, dans la
fonction et le secteur publiques, massivement suivie; les grèves étudiantes,
celle des cheminots, le 25 octobre… Rabaissées au rang d’“ environnement
de plus en plus revendicatif ” !
“ On réunit le conseil
national fédéral, le 15 novembre. Et l’après-midi même, A. Juppé monte à la
tribune de l’Assemblée nationale pour annoncer son plan pour la Sécurité
sociale. Ca deviendra le ‘plan Juppé’. (…) Une journée d’action dans la
fonction publique est prévue le vendredi 24. On décide de se greffer sur cette
initiative qui portait qui portait sur les salaires, les effectifs, des
revendications assez classiques. On décide de se mettre en grève le 24 et de
proposer aux cheminots un mouvement reconductible chaque jour. On voit les
choses venir, on n’est pas surpris. D’ailleurs je préviens la
Confédération : Le mouvement ne va pas s’arrêter au 24 et ça va durer
longtemps. (…) Les roulants reconduisent la grève massivement. (…) Le lundi
matin, comme une traînée de poudre, la grève est votée dans la plupart des
établissements. Les décisions étaient prises en assemblée générale site par
site. (…) Petit à petit la mobilisation s’est intensifiée autour du conflit des
cheminots. Parallèlement d’autres professions, opposées au plan Juppé, se sont
aussi mobilisées… ” (p87)
La Ratp, notamment, n’est pas
citée, sinon négligemment, quelques pages plus loin (p91 : “ La Ratp
s’est arrêtée ”.)
On ne peut pas rétablir
simplement les faits sans sortir du cadre de cet article. Mais l’extrait sur la
journée d’action a au moins le mérite de montrer ce que l’appareil Cgt voulait
faire du 24 octobre : une “ journée d’action ” sur laquelle
d’autres secteurs “ se greffent ”, c’est-à-dire une opération de
dislocation, de bousille. La direction de la Cgt prétendait, dans son appel,
“ appeler toutes ses organisations engager avec dynamisme la
mobilisation pour faire du 24 novembre une grande journée de grève générale et
de manifestations ”.
Il faut noter que FO –
confédération et fédération des fonctionnaires, la seule des 7 fédérations - a
participé à sa façon : en refusant d’y participer et en appelant à
“ une journée nationale de grève interprofessionnelle ”, le 28. Très
bref rappel aussi : le secrétaire général, M. Blondel, qui, le 11
novembre, après avoir rencontré le ministre du travail, déclarait
triomphalement : “ La Sécurité sociale est sauvée ”,
qualifie, le 15, le plan Juppé comme “ la plus grande opération de rapt
de l’histoire de la République. C’est la fin de la Sécurité sociale. ”
Le 2 décembre, Blondel se prononcera pour la “ généralisation du
mouvement à partir du lundi 4 ” contre l’appel à “ la grève
générale, qui est un mot d’ordre révolutionnaire ” et Fo finira par ne
plus demander le retrait du plan Juppé.
... à la trahison du mouvement.
“ Si 2 millions de
personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y survivra pas ”.
On connaît cette expression de Juppé pressentant que la lutte de classe
mettrait en danger l’existence de son gouvernement. Mais ce n’est une autre
version que nous sert Thibault : “ …Sans les manifestants du
privé, on n’aurait jamais pu avoir 2 millions de personnes dans les rues le 12
décembre, le Juppéthon, comme on l’avait appelé,
parce que A. Juppé avait dit : ‘‘ Je commencerai à discuter à partir
de 2 millions ’’. Et on les a faits, même un peu plus. Le 16 nous étions
près de 3 millions. ” (p91) Cps n’a
pas souvenir de cette formule de Juppé, qui en dit long sur l’état d’esprit de
… Thibault lui-même !
Le 11, Juppé, flanqué des
ministres concernés, Barrot, Pons, rencontre une délégation de la
confédération. Thibault rapporte que L. Viannet interpelle Juppé : “ Je
crois qu’il y a eu au moins 3 gouvernements qui ont dû sauter à cause d’une
grève des cheminots. Vous serez peut-être le 4ème … ”
(p89). Alors que le secrétaire général de la Cgt alerte le pouvoir, Thibault
fait la leçon au gouvernement : “ Je dis à Juppé : ‘‘Il y
avait un moyen d’éviter ça. Si votre ministre des Transports vous avait informé
qu’au mois de mai on était venus à 50 000 pour déposer
116 000 signatures de protestation, peut-être qu’on aurait pu discuter
autrement. Mais apparemment… ’’ Alors Juppé se tourne vers B. Pons. Je pense
que cela n’avait même pas fait l’objet d’une conversation entre eux. Et Pons a
baissé la tête. Je me suis rendu compte qu’un appareil d’Etat pouvait prendre
le pas sur le politique, ce qui est assez redoutable. Personne n’avait tiré le
signal d’alarme. ” (p94)
Derrière la fable de Thibault, il
faut entendre le message de l’appareil dirigeant de la Cgt au
gouvernement : Vous pouvez et vous devez vous appuyer sur notre
collaboration. La leçon sera retenue. En 2003, après avoir laissé dans le flou
le sort régimes spéciaux, le gouvernement, ‘bien informé’ par les appareils
syndicaux, les exclut ouvertement en mai, au moment des journées de grève les
plus massives, du projet Fillon sur les retraites.
La suite nous confirme que Juppé
a bien reçu la mise en garde de Viannet. “ Quand A. Juppé me dit :
‘Il faut quand même arrêter’, je lui réponds : ‘Oui, oui, ça peut
s’arrêter en 24h. Tout dépend de ce que vous mettez noir sur blanc’’… ”
Les cheminots sont déterminés (On est le 12 décembre; la grève a commencé le 24
novembre).
“ Certains piquets de
grève veulent acheter des sapins pour le réveillon. C’est très surprenant.
Alors pour arrêter, il va falloir mettre le prix. Et on a pratiquement dicté à
B. Pons tous les points sur lesquels il s’engageait. ” - “ C’est-à-dire
un accord spécifiquement Sncf. ” - “ Oui. (…) Le plan Juppé est donc
écorné pour ce qui nous concerne mais pas sa philosophie plus globale sur la
Sécurité sociale : Est-ce que c’est une victoire ? Et on continue
comment sur reste ?… ” (p95)
Au bout du compte, la direction
de la Cgt viendra à bout du mouvement; mais, il lui faudra plonger, en appelant
de facto à la reprise.
Le 14, le bureau fédéral des
cheminots :
“ propose
de livrer aux assemblées générales les réflexions suivantes afin que les
cheminots puissent décider de modifier la forme actuelle du mouvement en
préservant leur unité, leur vigilance… ”
La reprise ne sera effective
qu’au bout de quelques jours, à la Sncf comme à la Ratp et dans d’autres
secteurs. Une fois de plus, Thibault nous la présente, avec désinvolture, de
façon réductrice, quand il répond à la question : “ Et les jours
de grève ont été payés en partie ? ” - “ On a négocié. Il
y a des endroits où ça n’a pas repris tout de suite… ” (p98)
“ Est-ce que le terme de lutte de classes est
toujours pertinent ? ” – “ Je ne crois pas. ” (p107)
“ Il y a 2 côtés à la
barrière. On est d’un côté ou on est de l’autre ”. Le titre du
chapitre ne doit pas leurrer.
“ …Notre interlocuteur,
c’est l’Etat, c’est le politique, et on est dans un service public ” -
“ Mais ce n’est pas un ennemi ? ” - Ce n’est pas un
ennemi ” - “ Ce n’est pas l’ennemi de classe ? ” -
“ Le pouvoir politique ne peut pas prétendre à une neutralité
systématique, vis-à-vis du système économique. On le voit bien. C’est un peu ça
qui permet, entre autres, de distinguer la manière dont la droite ou la gauche
raisonnent, conçoivent leurs réformes. Ce qui ne veut pas dire pour autant que
chacun se réfère à la notion de lutte des classes. ” (p108)
2002. “ J. Chirac aurait pu ‘‘ entrer dans
l’histoire ’’ ” (p109)
Thibault n’émet pas le moindre
doute sur le bien-fondé de l’appel à voter Chirac au 2ème tour de la
présidentielle. “ Il aurait pu, peut-être, ‘‘ entrer dans
l’histoire ’’ (…) s’il avait conduit une politique susceptible de (…) recréer
du consensus dans une société française, fragilisée et éclatée. Mais ce n’est
pas le choix qu’il a fait. (…) Pour moi, il y a eu une occasion manquée… ”
(p112) Contrairement à la Lcr qui s’est décarcassée
pour expliquer que le vote Chirac précéderait un ‘3ème tour social’,
Thibault n’a pas de ces pudeurs. Le vote Chirac devait bel et bien permettre la
constitution d’un gouvernement d’union nationale.
Question : “ Etait-il
possible de faire émerger une politique cohérente s’appuyant sur un conglomérat
aussi disparate… ? ” - “ …Ca devait déboucher sur la
formation d’un gouvernement hors norme (…). ” - “ Un gouvernement
d’union nationale, gauche et droite mêlées ? ” - “ Je ne sais pas si on peut le définir
ainsi – mais pourquoi pas… ”
“ La grande lutte de 2003 fut suivi d’une
défaite. ” - “ Oui et non… ” (p150)
“ J’admets le terme
d’échec, si on entend par là que la majorité parlementaire a réussi à faire
passer sa loi, malgré l'hostilité d'une majorité de salariés. Ce qui ne veut
pas dire que le gouvernement, qui peut considérer avoir marqué un point, s’en
quitte pour autant. ” - “ D’après vous, il risque de le payer par la
suite ? ” - “ C’est déjà le cas… ”
Il n’y a rien d’étonnant dans
cette réponse. La direction de la Cgt était pour la ‘réforme’. La direction de
la Cgt s’est opposée à tout appel à la grève générale. Et elle a tenu bon.
Comme les journalistes insistent pour accuser “ la gauche (qui,
malgré les rapports alarmants) n’a rien fait pendant 5 ans… ”,
Thibault montre que c’est l’inverse et que la Cgt y a pleinement contribué. Il
rappelle le rôle du Conseil d’orientation des retraites “ commission
destinée à éclairer le sujet, les débats, les options ”.
“ Comme d’autres
syndicats, la Cgt était membre de cette commission. Il y a des éléments d’expertise
qui sont incontestables (…) Cela appelait une réforme. Ou
alors, on acceptait l’appauvrissement des retraités dans des proportions de
plus en plus importantes. ” (p156)
Sur la grève générale :
“ Lorsque M. Blondel, à
la fin du mois de juin 2003, appelle à la grève générale, ou plutôt propose aux
autres syndicats d’organiser la grève générale le 16 juin, lui-même sait
pertinemment que les conditions ne sont pas objectivement réunies pour cette
forme d’action-là. Il ne faut pas raconter d’histoires. ” (p158)
Bien sûr, Thibault sait que ce
n’est pas Blondel mais les manifestants qui ont demandé avec force aux
dirigeants confédéraux d’appeler à la grève générale, que Thibault ratatine au
rang de “ cette forme d’action-là ”. Et puis quoi ! tout un livre + 2 journalistes pour s’en sortir - sur une
des questions clés, dont il doit rendre compte auprès des travailleurs – par un
échappatoire : “ Il ne faut pas se raconter d’histoires. ”
Sans aucun doute, cette aspiration a ébranlé la base de l’appareil. Et les
journalistes objectent :
“ Mais même à l’intérieur de la Cgt,
certains reprenaient ce slogan ” - “ C’était très minoritaire et ce
n’est pas surprenant lorsqu’on connaît l’histoire de la Cgt. Parmi les
motivations 1ères de la création du syndicat, il y avait l’ambition
d’organiser la grève générale de tous les ouvriers. Un des objectifs de la
constitution, c’était l’organisation de la grève générale pour devenir maître
de l’appareil de production. ” - “ Le grand soir… ” -
“ Oui. Mais on a vite compris que ce n’était pas aussi simple… ”
Prenons acte que, malgré sa
désinvolture, les truquages, Thibault se doit de répondre aux conclusions
tirées largement par les travailleurs (au moins dans les secteurs directement
mobilisés) : trahison !
Même s’il semble répondre à
Sud (p.143): “ …Quand
on accuse la Cgt de trahison sous prétexte qu’elle refuse le slogan simpliste
de la grève générale, on ne peut attendre que j’envoie des remerciements. ”
Un chapitre rappelle “ la
plus belle ovation ”, celle adressée, pendant 6 min.,
par le congrès du PS, le 17 mai 2003: “ L’orateur a dû interrompre son
intervention, parce que tout le congrès était debout pour saluer notre arrivée
et scandait : ‘Non au plan Fillon !’ ”
D’autres états de service
“ La Cgt signe près de
80% des accords d’entreprise à l’issue des négociations auxquelles elle
participe. Chiffres officiels. Au plan interprofessionnel, les négociations se
sont limitées, ces dernières années, à la refondation sociale proposée par le
Medef et il est vrai que la Cgt a refusé de signer la plupart des accords tout
simplement parce que leur contenu ne nous semblait pas susceptible de faire
avancer la situation sociale des salariés. Ce n’est pas une posture de
principe, d’ailleurs nous avons signé 2 accords dans la dernière période (…)
sur la formation professionnelle (…) sur l’égalité professionnelle entre hommes
et femmes (…) Encore un accord récent : l’accord signé sur la prévention
des conflits à la Sncf ” (p147)
Récit sur l’aboutissement de la
loi sur les licenciements collectifs, loi meurtrière pour les travailleurs.
C’est un réquisitoire contre la politique des « négociations ».
“ Le gouvernement
Raffarin 1er [Chirac
au-dessus de la mêlée ?- Ndlr] avait décidé, dès son arrivée en 2002, de suspendre
pour 2 ans les mesures qu’avait prise L. Jospin sur les licenciements. Il
renvoyait le colis sur une négociation patronat-syndicats. Le Medef avait
immédiatement précisé que ce ne serait pas facile de trouver un accord avec les
syndicats sur un sujet aussi sensible. Les discussions ont duré 18 mois, sans
succès. Nous voulions de nouveaux droits pour les salariés; les employeurs, des
facilités pour licencier. L’accord devenait impossible.(…)
En octobre 2004, à l’approche de l’échéance qu’il s’est donnée, le gouvernement
Raffarin 3 décide de passer à la phase législative. (…) Le gouvernement
transmet le 11 octobre un ‘avant-projet de loi’. Notre délégation est
stupéfaite. Non seulement toutes nos propositions sont ignorées mais le texte
reprend mot pour mot les exigences du Medef telles qu’il avait par écrit en
mars… ”(
p184)
Tout ce qui relaté est à charge
contre l’appareil. Il a embarqué toute l’autorité de la Cgt pendant 2 ans ½
pour que les ‘exigences du Medef’ deviennent la loi ! Jusqu’à écarter
toute mobilisation pour le retrait du projet (manifestation à l’Assemblée
nationale). Et au bout du compte : “ Nous n’avons pas dit notre
dernier mot… ”
Thibault et l’appareil utilisent
les défaites dont ils sont responsables pour renforcer le sentiment
d’impuissance qui domine la classe ouvrière, tout en s’exonérant de la moindre
responsabilité. Après avoir terminé ce récit, Thibault conclut, en quelque
sorte :
“ On est bien forcé de
reconnaître que le mouvement syndical français n’a pas la capacité d’enrayer le
processus de dégradation de la situation faite aux salariés. C’est un constat
incontournable… ” (p194)
Un coup en passant :
“ Pour l’essentiel,
l’assiette des cotisations sociales, salariale et patronale est indexée sur la
masse salariale (…) Ce n’est plus un système viable ” (p173)
Il y a aussi la participation à
la Confédération européenne des syndicats pour prendre en charge l’offensive
contre les entreprises publiques et les services publiques :
“ Avec les autres
syndicats européens, nous demeurons attachés au service public ! il y a une notion qui prend corps actuellement dans le droit
européen, c’est la notion de service d’intérêt général. On doit s’emparer de
manière offensive afin que, au nom de l’intérêt général, des activités soient
exclues de la sphère strictement marchande. ”
Pour Thibault et la direction confédérale : une
orientation de combat
En conclusion provisoire, et pour
boucler avec ‘le mot du début et de la fin’ :
“ Il est vrai qu’il n’y a
pas de contre-modèle crédible à opposer au capitalisme aujourd’hui… ” et la fin de la phrase - “ mais cela ne veut pas
dire pour autant que nous devions renoncer à imaginer un autre fonctionnement,
d’autres règles que celles en vigueur.. ” - loin d’être un bémol,
confirme la lugubre conclusion : Prolétaires, je veux vous faire perdre
toute espérance !
Ce livre, paru en janvier 2005,
véritable profession de foi du secrétaire général de la Cgt, fut publié peu de
temps avant l’échec cinglant de Thibault sur la question du référendum au CCN
de la CGT du 3 février. Le Ccn n’a pas appelé à voter
non au référendum-plébiscite de Chirac, mais le gros de l’appareil dirigeant de
la Cgt a désavoué le secrétaire général. C’est une 1ère dans la Cgt
(au moins depuis 1945). Après le vote du Ccn, A. Le Duigou (n°2 de la Cgt) a déclaré « C'est un peu
plus qu'un accroc ” pour l'évolution de la Cgt..
L’appréciation du patronat n’est pas moins réjouissante que l’amertume de Le Duigou : “ La Cgt a subi un choc dans sa marche
vers la modernité, un coup d’arrêt et un rappel à l’ordre. (Le Medef reste)
très vigilant quand à son avenir ” (E-A. Seillière, 15 février).
Insistons : ceux qui se sont
opposés à Thibault, c’est le gros de l’appareil dirigeant de la Cgt, avec, en
tête, les dirigeants des principales fédérations, ceux qui ont mené leur secteur
à la défaite (Edf-Gdf), signé l’accord scélérat avec la direction de la Sncf,
et autres qui n’ont pas effectué le moindre pas vers une politique de classe.
Mais l’appareil refuse de fournir un soutien supplémentaire à Chirac et à son
gouvernement, conscient du risque de crise que cela provoquerait dans la
confédération, qui reste l’organisation ouvrière (de masse) dominante.
C’est néanmoins dans la direction
tracée dans ce livre que la direction confédérale entend prendre sa revanche au
prochain 48ème congrès confédéral, avancer vers la destruction des
fédérations et des syndicats au profit de syndicats de site, faire entrer en
vigueur la réforme afférente du système de cotisations. C’est ce qui lui donne
son importance.
Le 15 février 2005