Article paru dans Combattre pour le socialisme n°18 (100) de janvier 2005 Russie : Le renforcement du pouvoir central, objectif numéro un de Poutine
Sommaire : Le peuple tchétchène assassiné Tentative de normalisation en Tchétchénie : « référendum », « élections présidentielles »… Avant les élections législatives de décembre 2003 Les élections législatives de décembre 2003 : les jeux sont faits Les élections présidentielles de mars 2004 : le plébiscite provoqué Le pétrole russe : objet de toutes les convoitises Poutine et les oligarques : je t’aime, moi non plus La situation de la classe ouvrière La classe ouvrière impuissante L’Ukraine remet les pendules à l’heure Les conditions du combat pour le parti ouvrier révolutionnaire
Dix jours seulement après le dénouement sanglant de la prise d’otages de Beslan qui eut lieu début septembre 2004 (339 morts après l’intervention des forces de sécurité), lors d’une session extraordinaire du gouvernement russe réunissant gouverneurs, préfets, ministres, etc., plusieurs mesures ont été annoncées par Poutine, parmi lesquelles : - abolition de l’élection au suffrage universel des gouverneurs des 89 régions et républiques de la Fédération de Russie, qui seront désormais choisis par le pouvoir central. Déjà, en 2000, Poutine avait réduit les pouvoirs des gouverneurs locaux en les privant de leur siège au conseil de la Fédération et d’une partie de leurs revenus ; - modification de la loi électorale visant à éliminer les petits partis d’opposition de la Douma, complétée le 10 novembre par une loi visant à interdire la création de nouveaux partis. Selon l’AFP : « Le projet prévoit notamment qu'un parti politique ne pourra être enregistré que s'il compte 50.000 membres (contre 10.000 actuellement), avec dans la moitié des 88 régions russes des organisations régionales comptant chacune au moins 500 membres (contre 100 actuellement ». La même dépêche souligne que Ces mesures, visant à renforcer le caractère bonapartiste du pouvoir, ont par ailleurs pour conséquence de concentrer ce dernier entre les mains de Poutine (la constitution russe donne déjà la possibilité au président de renvoyer le gouvernement à tout moment) et de faire de la Douma une chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif qui s’appuie sur le parti présidentiel « Russie Unie ». Elles s’accompagnent d’attaques violentes contre la liberté de la presse, allant jusqu’aux licenciements, empoisonnements, emprisonnements voire assassinats de journalistes. Quelques semaines plus tard, la Douma, aux ordres de Poutine (voir plus loin), décide de renforcer les pouvoirs des services de sécurité (FSB) sous prétexte de « combat contre le terrorisme ». Ce fut déjà le cas en 2002, après la prise d’otages dans le théâtre de Moscou lors de l’intervention des forces de sécurité qui avait montré le mépris dans lequel le pouvoir tenait la population : avait alors été adoptée une loi sur le « combat contre le terrorisme ». Aujourd’hui, cela se traduit par des mesures concrètes portant notamment atteinte à la liberté de circulation des personnes à l’intérieur de la Russie et la liberté de la presse. Un présentateur de la chaîne de télévision NTV, propriété aujourd’hui de Gazprom, un groupe détenu majoritairement par l’Etat, fut licencié en juin 2004 pour une émission consacrée à la Tchétchénie. Cet ensemble de décisions prises de manière très opportune rapidement à la suite de la prise d’otages sanglante dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord, démontre indéniablement que le pouvoir cherche à se renforcer en utilisant toutes les circonstances, quitte à en créer… Bien entendu, ces mesures ne visent pas comme le crient certains à un retour au « soviétisme ». La guerre en Tchétchénie et le « terrorisme » sont en fait les prétextes au renforcement du pouvoir central, à l’établissement d’un pouvoir fort, dont l’élection de Poutine en 1999 fut l’une des étapes et dont l’expression la plus brutale est aujourd’hui la guerre en Tchétchénie (le déclenchement de la première guerre contre le peuple tchétchène, en 1996, avait aussi cet objectif). Car depuis la première élection de Poutine, on assistait à un renforcement des services de sécurité. Mais le budget du FSB (ex-KGB) a été multiplié par trois depuis la réélection de l’ancien colonel du KGB au poste de Président de la République en mars 2004, tandis que celui du ministère de l’intérieur l’était par deux et demi. On constate également une présence accrue des agents des services secrets dans les rouages de l’appareil d’état, qui va de pair avec la restriction des libertés, l’assassinat d’opposants, la fermeture de chaînes de télévision indépendantes ou leur prise de contrôle par des groupes proches du pouvoir (le Monde du 23 septembre 2003 rapporte que « la chaîne potentiellement critique, TVS, a été remplacée, en juin, par des programmes sportifs en continu. ») Après la passation de pouvoir entre Eltsine et le futur président (apprêtée dans les cuisines du Kremlin), Poutine, ancien lieutenant-colonel du KGB et chef des services de sécurité (FSB), avant d’être Premier ministre puis président par intérim après la démission de B. Eltsine, s’est naturellement appuyé sur les « structures de force » (armée, police, services spéciaux). Aujourd’hui les agents de l’ex-KGB occupent les postes-clé du pouvoir. Pourtant, cet état est loin d’être homogène. Les luttes de clans qui s’y expriment traduisent elles-mêmes les conflits d’intérêts violents. L’affaire Ioukos en fut l’une des expressions ; elle eut notamment pour répercussion le limogeage (une démission déguisée) du chef de l’administration présidentielle à ce poste depuis plusieurs années, A. Volochine, proche des oligarques comme le Premier ministre, M. Kassianov, dont les déclarations et l’opposition qu’il exprima sur ce sujet à la politique de Poutine lui coûtèrent à son tour d’être limogé. Ce renforcement du pouvoir aurait dû aussi passer par la reconstruction et la remise au pas d’une armée qui aurait besoin d’une profonde réforme. C’est d’ailleurs la faiblesse structurelle de l’armée qui oblige le pouvoir à recourir aux organes de sécurité : le FSB remplace l’armée dans la guerre contre le peuple tchétchène depuis 2001. Mais malgré un budget de la défense qui continue de croître (11 % du budget fédéral en 2004), ni la maintenance des troupes ni celle du matériel, comme l’ont mis en lumière de multiples accidents, ne permettent à l’armée de jouer ce rôle. L’armée russe compte aujourd’hui 1,1 million d’hommes, 12 % d’une classe d’âge seulement faisant son service militaire. L’état catastrophique de l’armée se mesure aux désertions massives, aux « centaines de tentatives de suicides chaque année » (selon Human Rights Watch), certains prônant l’armée de métier pour y remédier. Néanmoins, le gouvernement vient de décider une augmentation des dépenses militaires de plus de 27 %, soit un budget de 6,8 milliards de dollars pour 2005. Déjà, le budget de la défense était passé de 2,9 milliards en 2002 à 5,3 en 2004. Mais, « la réalisation des programmes d’armements se fait en réalité avec difficulté depuis des années, souligne l’expert Andrei Fralo, selon Le Monde du 19 novembre 2004. Poutine fait de temps à autre des déclarations rassurant les militaires. » Voilà plus de cinq ans que la deuxième guerre contre le peuple tchétchène depuis 1990 a été déclenchée. Une « opération antiterroriste » sauvage, barbare, dont la direction a été confiée à partir de janvier 2001 au FSB, et qui a fait des dizaines de milliers de morts et autant de « disparus ». Aujourd’hui, ce sont 100 000 soldats et forces spéciales, sans compter les policiers tchétchènes et les milices pro-russes, qui s’acharnent sur près de 500 000 habitants, étendant leur action dans les républiques voisines où le FSB veut exporter la terreur. En Ingouchie, ce sont 100 000 réfugiés tchétchènes qui passent leur 5e hiver sous des tentes de toile. En Tchétchénie, chaque nuit, des dizaines de civils disparaissent, enlevés (à des fins politiques ou autres), torturés, assassinés… La terreur, le vol, le pillage, le meurtre en vase clos. L’impuissance et le désespoir du peuple tchétchène, qui fut déjà déporté massivement par Staline en 1944 vers l’Asie centrale, l’isolement et l’absence de perspective politique en fait une victime, avec sa jeunesse, de l’islamisme prétendument « radical » qui le mène à l’impasse (veuves martyres, attentats-suicides). Le résultat est un indescriptible chaos, où les liens de familles, les luttes de clans (aussi bien russes et pro-russes que tchétchènes d’ailleurs), la corruption, la ruse contribuent à une extraordinaire confusion. A sa manière, le pouvoir russe a cherché à « normaliser » (terme de sinistre mémoire) la situation en Tchétchénie, cela à quelques mois des élections russes (législatives de 2003 et présidentielles de 2004, voir plus loin). En mars 2003, au moment où Bush envoyait ses bombardiers sur l’Irak, était organisé un « référendum constitutionnel » décrété par un oukase de Poutine (dans la foulée de la prise d’otages dans le théâtre de Moscou). Ce référendum était destiné à imposer une nouvelle constitution invalidant celle adoptée en mars 1992 et qui avait servi de base à l’élection d’Aslan Maskhadov à la présidence de la République en 1997 (et aujourd’hui dans la clandestinité). En fait de « référendum », nous pûmes assister à un simulacre tenu sous l’égide de l’armée russe et visant à légitimer les autorités installées par l’armée russe et représenté par Akmed Kadyrov. Qu’on en juge : alors qu’interdiction est faite aux journalistes de se rendre sur le terrain, l’état russe déclare une participation de 80 %, un vote « dans l’enthousiasme » et même avec « une ambiance de fête »… dans une Grozny rasée où les habitants se terrent ! Pourtant, quelques dizaines de femmes, bravant l’occupation et des risques mortels, manifestaient dans le centre de la capitale contre la disparition de leurs fils et de leurs maris. Les villages votèrent encerclés par l’armée, après avoir reçu l’ordre de bien voter. Voilà ce qui s’appelle « un processus de règlement politique »… salué comme tel par la Communauté internationale, en l’occurrence l’impérialisme américain et l’Union Européenne. Poutine pouvait mettre en avant que cette consultation avait « montré que les Tchétchènes se considèrent comme une partie inaliénable d’une Russie unie et multinationale. » dans son adresse à la nation prononcée le 16 mai 2003. Plus tard, en octobre 2003, se déroulèrent de prétendues élections présidentielles en Tchétchénie organisées – et manipulées au grand jour - par le pouvoir russe. En fait, il s’agissait d’une mise en scène pour faire « élire » Kadyrov, « candidat » soutenu par le parti pro Poutine « Russie unie ». Un résumé fourni par un officiel tchétchène prorusse, cité par Le Monde du 25 août 2003 : « Kadyrov a un dispositif. Chaque habitant qui s’approchera se verra remettre par ses miliciens un bulletin où sera déjà écrit le nom de Kadyrov, ainsi qu’une centaine de roubles ».
Si cela ne suffisait pas, les habitants savent que le dénommé Kadyrov dispose d’une garde armée de plusieurs milliers d’hommes (bandits, repris de justice, preneurs d’otages…) dirigée par son fils. Voilà les conditions du déroulement du vote au cours duquel l’homme de Moscou obtint plus de 80 % des voix et à l’issue duquel il fut intronisé « président de la Tchétchénie ». Inutile d’en dire davantage. Mais tout n’est pas si simple. En mai 2004 un attentat (pas suicide celui-là) expédie le « président », qui s’appuyait sur des milices pour organiser terreur et pillage, rejoindre ses victimes au royaume des morts. Le 29 août qui suit, un nouveau simulacre d’élections (la troisième au cours des derniers 18 mois) présidentielles est organisé : urnes bourrées d’avance, manipulations, intimidations pour que le candidat choisi par le Kremlin, Alou Alkhanov soit élu. Ce qui ne manqua pas, dès le premier tour, avec 74 % des voix. Les hasards du calendrier avaient voulu que Chirac et Schröder se déplacent à la rencontre de Poutine sur le lieu de ses vacances, le lendemain de ces « élections ». A cette occasion, Chirac a tenu à réaffirmer son soutien sans réserve à Poutine pour « ses efforts de réforme et sa volonté d’ancrer une Russie forte dans le camp de la démocratie ». Et il ajoute, rechargeant les armes des bourreaux : « Une solution politique est nécessaire. C’est ce que souhaite la Russie, qui est – elle l’a dit clairement – ouverte à toute discussion sur la mise en œuvre d’une solution politique. Comme toute solution politique, elle a une limite que chacun peut parfaitement comprendre, et que personne ne peut sérieusement contester : c’est l’unité territoriale de la Fédération de Russie. » N’est-ce pas limpide ? Chirac est le complice de Poutine contre le peuple tchétchène !
Comme Eltsine en 1996, comme en 1999, Poutine se sert de la Tchétchénie, avec la complicité des états impérialistes, pour tenter de renforcer le pouvoir de l’état contre les masses tchétchènes et russes. Contre Poutine, contre Chirac, nous disons : les troupes russes hors de Tchétchénie ! Droit du peuple tchétchène à disposer de lui-même ! Trois mois avant les élections législatives qui se tinrent en Russie en décembre 2003, les élections au poste de gouverneur de Saint-Pétersbourg avait confirmé ce que signifiait le terme « élection » pour Poutine et le gouvernement russe : manipulations, fraude, violation de la loi électorale pourtant spécialement concoctée. La candidate du pouvoir à ce poste était une apparatchik qui venait d’abandonner le poste de vice première ministre chargée des affaires sociales afin de représenter Poutine dans la région. Aussi ce dernier s’investit-il spécialement dans cette bataille électorale. Malgré cela, la participation ne fut que de 28,99 % au premier tour (24,6% au second tour) des suffrages exprimés. La rivale de la candidate du pouvoir, pourtant une ancienne colonel de police proche de l’ancien gouverneur de la ville (Iakovlev), l’un des hommes politiques les plus corrompus de Russie, obtint quant à elle le double de voix que lui accordaient les sondages, provoquant un second tour.
Poutine y vit-il un signal ? Toujours est-il qu’en septembre 2003, entrent en vigueur les amendements à la nouvelle loi électorale votés en juin. Cette loi interdit aux médias, entre autres, « de décrire les conséquences possibles de l’élection ou non d’un candidat ». Une loi contre la liberté de la presse, pouvant conduire à la suspension d’un journal et à des sanctions contre les journalistes en cause. Deux jours avant les élections, un attentat commis à Essentouki dans un train de banlieue bondée faisait 44 morts. En 1999 aussi des attentats meurtriers avaient précédé les élections… L’assemblée sortante comportait des représentants de dix partis, la nouvelle de quatre, dont trois entièrement inféodés sinon fabriqués par Poutine. La majorité des voix revint au parti pro Poutine « Russie Unie ». Il obtint 37 % - alors que les sondages lui donnaient 25 à 30 % des intentions de votes -, et 222 députés, soit seulement 4 sièges de moins que la majorité absolue (il en avait 151 sortants). « Russie Unie », dirigé par le ministre de l’intérieur Boris Gryzlov, tint son deuxième congrès neuf mois avant les élections. A cette occasion, Poutine lui fixa son objectif : « mettre en place une “verticale du pouvoir“ ». On ne peut pas mieux dire. Pour parachever le tout, le président de « Russie Unie » fut élu président de la Douma la suite des élections.
Etroitement lié à l’administration présidentielle et aux milieux d’affaires, ce parti affirme militer pour « le succès de la Russie dans le monde contemporain pour ne pas être cantonnée à une place humiliante », pour le « redressement national » et parce que « la Russie doit figurer parmi les puissances mondiales dominantes »… ; son slogan : « Ensemble avec le président. » Comme on est mieux à deux que tout seul (ne rien laisser au hasard !), Rodina (« la Patrie »), une organisation créée de toutes pièces par les services secrets et le Kremlin pour la circonstance, glana 9 % et 37 sièges. Le Parti communiste (KPRF), héritier du stalinien PCUS, obtint 12,7 %, la moitié de ce qu’il avait obtenu en 1999 (les sondages lui donnaient entre 14 et 23 %) et 53 sièges. Le parti libéral démocrate de Russie (nationaliste) de V. Jirinovski recueillit 11,8 % (5,9 % en 1999, 7 % dans les sondages) et 38 sièges. Deux partis (Union des forces de droite, SPS) et Iabloko ne franchirent pas la barre des 5 % à l’étonnement général et par conséquent ne purent entrer au Parlement. Ils sont éliminés de la Douma pour la première fois depuis 1990.
Avec de tels résultats, le président dispose d’une Douma qui lui obéira au doigt et à l’œil. La plupart des partis représentés au Parlement lui sont inféodés totalement, sauf peut-être formellement le Parti communiste, dont le dirigeant parla de fraude électorale et de « démocratie policière ». Ecoutons plutôt cet observateur avisé qui compara le vote à « une course à pied où l’un des concurrents aurait été dopé, un autre affublé de lourdes chaînes tandis que le troisième aurait ingurgité des somnifères ». Car les résultats furent truqués, les fraudes électorales massives, des « listes électorales manipulées, protocoles de résultats au niveau des bureaux de vote non communiqués aux observateurs, ou parfois falsifiés, commissions électorales locales noyautées par le parti de V. Poutine… », selon Le Monde du 26 décembre 2003. Ce quotidien donne de multiples exemples fournis par l’ONG Golos, parmi lesquels on peut lire : « à Kostroma (Nord), des présidents des bureaux de vote n’ont confirmé les résultats qu’après consultations des instances supérieures… A Moscou, il y a eu usage important de listes complémentaires qui permettent de voter en différents endroits »… etc. Voilà ce qui s’appelle des élections libres, qui se déroulèrent dans un climat serein : attentats, assassinats politiques. Le dernier avant les élections, en avril 2003, fut celui du député Sergueï Iouchenkov, connu pour ses prises de position contre la guerre en Tchétchénie et contre l’action du FSB ; il avait demandé l’invalidation du référendum du 23 mars 2003 en Tchétchénie et avait participé à une commission d’enquête sur les attentats qui avaient servi de prétextes au déclenchement de la deuxième guerre contre la Tchétchénie en 1999). Après les élections législatives, G. Ziouganov (KPRF), V Jirinovski et G. Iavlinski (libéraux) renoncent à se présenter aux présidentielles. Les autres candidats sont réduits à un rôle de figuration dans un scrutin qui prend des allures de plébiscite pour Poutine qui sera réélu pour un second mandat de 4 ans. En 1999, à l’approche des élections législatives et présidentielles où Poutine fut élu, des attentats à Moscou et à Volgodonsk avaient fait 300 morts : outre qu’ils avaient servi de prétextes au déclenchement de la guerre en Tchétchénie, ces attentats avaient facilité l’élection de Poutine (un livre accusant les services secrets d’être impliqués dans ces attentats fut saisi avant même d’être mis en vente). Immédiatement et sans aucune preuve bien entendu, Poutine avait affirmé : « Nous n’avons besoin d’aucune confirmation ; nous savons à coup sûr que Maskhadov (président de la Tchétchénie élu en 1996) et ses bandits sont liés à cette terreur. » Peu importait que ce même Maskhadov ait condamné ces attentats aveugles. Le 6 février 2004, un attentat fait 40 morts dans le métro de Moscou. Le 14 mars, Poutine est réélu avec plus de 71% des voix (53 % en 2000). Mieux même que B. Elstine, qui obtint 54 % en 1996. Même Colin Powell a dû déclarer : « nous sommes préoccupés par la façon dont cette élection est menée et par la façon dont les élections à la Douma l’ont été ». (Le Monde du 16 mars 2004). Comme pour les élections législatives, il fallait un score sans faille, qui prenne l’aspect d’un véritable plébiscite malgré le petit bémol que fut le taux de participation (56%). Après les élections présidentielles, le nombre de ministères passe de 30 à 17, ce qui exprime la volonté de centraliser l’état, les partisans des réformes libérales étant maintenus, tandis que l’on retrouve des hommes issus du FSB au ministère de la Défense, de l’Intérieur, à la direction de l’Administration présidentielle, etc. Où en sont les « réformes libérales » en Russie, 15 ans après la destruction de l’URSS ? Où en est la situation économique 7 ans après la crise de 1998 (voir CPS 82 et 84) ? Aujourd’hui, les réserves en devises de la Banque centrale sont au niveau record de 61 milliards de dollars, la dette extérieure est réduite d’un quart depuis 1999, certaines compagnies, en particulier dans les hydrocarbures, figurent parmi les plus grandes du monde. En trois ans, le PIB a augmenté de 20 %, les exportations d’hydrocarbures de 18 %. Les investissements étrangers sont en constante augmentation, même s’ils sont encore considérés comme insuffisants. Surtout, ils sont concentrés dans le secteur pétrolier et dans celui du gaz, les seuls domaines qui semblent intéresser les entreprises étrangères. En fait, depuis les réformes de 1992, la Russie n’a attiré que 24 milliards de dollars d’investissements étrangers (à titre de comparaison, la Chine a enregistré 53 milliards de dollars pour l’année 2003). La raison à cela : il reste beaucoup à faire pour rassurer les capitalistes étrangers et les convaincre d’investir. Il faut mettre de l’ordre dans la législation, les procédures, etc., « alors que le climat des affaires reste marqué par le crime et la corruption », note le fonds d’investissement Aton, et que le marché n’offre pas de garanties juridiques satisfaisantes. Le renforcement de l’état, dont l’affaire Ioukos - que nous examinerons plus loin - exprime la tentative dans ce domaine, a aussi cet objectif. Pour conclure sur cet aspect, citons Ron Smith, de la Banque Renaissance Capital : « M. Poutine a apporté de la stabilité et il a rationalisé le code des impôts (ndlr : en instaurant un barème unique qui permet de meilleures rentrées fiscales). Sur ce plan, le climat des investissements s’est amélioré. Mais la Russie reste un terrain casse-cou. C’est un pays incroyablement corrompu. » (Le Monde du 13 août 2004).
La vraie réalité de la situation, c’est que les capitaux russes continuent de fuir vers l’étranger à un rythme de 20 milliards de dollars par an depuis dix ans. Et les choses ne s’arrangent pas : la balance des rentrées-sorties de capitaux laisserait apparaître un déficit de 10 milliards de dollars pour 2004 contre 3 milliards de dollars en 2003. A cela, il faut ajouter que la production des ressources naturelles est largement tournée vers l’exportation. Surtout, alors que la production pétrolière croît à un rythme de 10 % par an, la consommation énergétique intérieure ne cesse de diminuer : un signe de l’obsolescence sinon de la disparition pure et simple des structures de production. De toute manière, les maigres succès évoqués plus haut, sont dus pour l’essentiel, aux dires même de Poutine, au prix du baril de pétrole… que la Russie ne contrôle pas. Que se passerait-il si les cours chutaient ? Si la Russie apparaît aujourd’hui économiquement plus forte qu’en 1998 (année de la crise financière qui avait suivi le krach asiatique), c’est uniquement en raison de la manne pétrolière dont elle bénéficie, étant le deuxième exportateur au monde derrière l’Arabie saoudite. Fait significatif : sur les quinze plus grandes fortunes du pays, huit repose sur le pétrole et six sur les métaux. Encore faut-il ajouter que l’avenir de la Russie sur le plan pétrolier dépend des investissements étrangers (la production de pétrole se développe beaucoup plus vite que les capacités d’exportation du pays). Ce qui suppose offrir à ces derniers un cadre légal et stable : la boucle est bouclée. La Russie est l’un des premiers producteurs mondiaux de pétrole, avec l’Arabie Saoudite. Les énormes réserves en pétrole et en gaz dont elle dispose suscitent la convoitise des groupes capitalistes étrangers. Au premier rang de ces derniers, l’Américain Exxon-Mobil, le leader mondial, chercha à obtenir, en octobre 2003, 40 % à 50 % dans le nouveau groupe Ioukos-Sibneft (qui devait devenir le premier groupe russe avant les déboires de Ioukos). Fin 2003, British Petroleum créa une entreprise commune avec la société russe TNK, troisième compagnie pétrolière privée, pour se retrouver, de ce fait, au niveau du leader mondial américain Exxon-Mobil. Mais il y a aussi Schell, Chevron-Texaco, Total… Le secteur pétrolier russe est en effet l’objet de manœuvres de grande envergure car il demande d’immenses investissements pour l’extraction du pétrole et la construction les oléoducs nécessaires à l’exportation vers l’Asie et vers les Etats-Unis. Il n’est pas possible pour l’Etat russe de ne pas contrôler cette manne pétrolière. L’inculpation puis l’emprisonnement du patron de Ioukos serait-elle une tentative de mise au pas de l’ensemble des oligarques, qui ont construit leur fortune dans les années 1990 sur le crime et la fraude, et qui sont passibles de mêmes peines ? Amer, Bruce Misamore, directeur financier du groupe Ioukos déclare le 29 octobre 2004 : « les autres compagnies pétrolières russes ont utilisé des schémas d’optimisation fiscale identiques (qu’en termes choisis ces choses-là sont dites) aux nôtres sans avoir de problème. » Soit dit en passant, les défenseurs des « droits de l’homme » et de la « démocratie » se font aujourd’hui les avocats de Ioukos accusé du détournement de plusieurs milliards de dollars. L’affaire Ioukos, ex-première société pétrolière privée de Russie, qui a défrayé la chronique durant l’année 2004, révéla différents aspects de la situation politique en Russie et de l’action de Poutine et du gouvernement. On peut en relever principalement trois : la volonté de redonner à l’Etat le contrôle du secteur vital des hydrocarbures en tentant de la dégager de la main mise du secteur privé et des investisseurs étrangers ; cela, pour le deuxième aspect, dans une atmosphère de lutte entre clans rivaux dans le cadre précisément de cette tentative de reprise de contrôle. Enfin, des visées électoralistes. Les derniers moments de l’affaire Ioukos, avant le démantèlement du groupe, ont révélé de manière crue la réalité de la bourgeoisie russe : une bourgeoisie compradore. Acculés, le groupe et son patron cherchèrent à se mettre directement sous l’aile de… l’impérialisme américain en se plaçant le 14 décembre 2004 sous la protection de la loi américaine sur les faillites.
Le patron du groupe Ioukos , M. Khodorkovski, actionnaire principal de Ioukos dont il était le propriétaire pour plus d’un tiers, l’homme le plus riche de Russie et partisan de la privatisation des oléoducs, fut inculpé puis arrêté, en octobre 2003, pour « évasion fiscale et escroquerie » (puis condamné à verser 3,5 milliards de dollars d’arriérés d’impôts pour la seule année 2000 ; l’état lui en réclamait plus de 7 milliards au total). La firme, qui effectuait près du tiers de l’extraction du pétrole russe, avait été privatisée en 1990 pour 350 millions de dollars alors qu’elle est estimée aujourd’hui à plusieurs dizaines de milliards de dollars… Comme des pans entiers de l’économie qui furent bradés, elle fut acquise pour des sommes nettement sous-évaluées, par des banquiers qui constituèrent alors le meilleur soutien d’Eltsine. Cette inculpation intervint au moment de la fusion de Ioukos (deuxième compagnie pétrolière de Russie à l’époque) avec Sibneft qui devait faire du nouveau groupe pétrolier privé le premier de Russie et le quatrième mondial (2,4 millions de barils par jour, les coûts de production les plus bas du monde, 27 % de la production russe, 31 % des capacités de raffinage et le plus grand réseau de stations à essence). Le premier groupe russe, Loukoïl, contrôlé par l’Etat, était détrôné. Déjà en 1998, les deux sociétés étaient proches d’un tel accord.
De toute évidence, Poutine, en empêchant qu’un tel projet se réalise, a cherché à restaurer l’autorité de l’Etat dans des secteurs entiers de l’économie, en premier lieu celui des hydrocarbures, car l’essentiel des rentrées de devises de l’état russe est fourni par les exportations du gaz et du pétrole. « Chacun doit être égal devant la loi (même si certains sont plus égaux que d’autres ! ndlr) (…). Dans le cas contraire, nous n’arriverons jamais à pousser les gens à payer les impôts ni à combattre le crime organisé et la corruption », déclarait Poutine pour se justifier, tandis que ses conseillers plaidaient « pour une politique étatique dans le domaine des ressources minérales et des métaux », en ajoutant que « l’Etat russe, dépourvu de la gestion de ses sous-sols, ne disposera que d’une seule source de revenu : les ventes d’armements ».
En guise de confirmation, immédiatement après sa réélection en mars 2004, Poutine fait dire à l’un de ses ministres que l’une de ses priorités était d’augmenter les recettes de l’état en taxant davantage les compagnies pétrolières (elles ont versé 28 milliards de dollars d’impôts en 2003 alors que le budget fédéral est de 85 milliards de dollars).
De fait, l’affaire Ioukos a tout d’abord montré que le pouvoir russe cherchait à reprendre le contrôle de la production de gaz et de pétrole en essayant de réduire l’influence des intérêts ou des compagnies étrangères. Il faut dire que les investisseurs étrangers, américains en particulier, possédaient un quart du capital de Ioukos. Il faut ajouter que ce fut un Américain qui succéda au patron russe après l’arrestation de ce dernier ; que le département d’état (pas moins) ne se priva pas de commenter l’arrestation de Khodorkovski… L’intérêt stratégique évident pour l’Etat russe de choisir Ioukos pour faire un exemple ne doit pas empêcher de voir que cette affaire met en lumière des luttes de clans, plus que jamais à l’œuvre en Russie, qui donnent lieu à d’âpres affrontements et à des règlements de compte jusqu’au sommet de l’appareil d’Etat. La presse en a largement rendu compte. Les temps n’ont pas changé depuis « l’ère Eltsine », sinon que les premiers arrivés furent les mieux servis. « Les proches de Poutine, déclare, K. Remchoukov, député SPS à la Douma, refusent de comprendre qu’ils sont arrivés trop tard pour le dépeçage du patrimoine, ils se voient encore pour quatre ans au pouvoir et ne comprennent pas pourquoi ils n’auraient pas, eux aussi, leur part dans l’économie. ». Député « libéral », ce monsieur doit savoir de quoi il parle. En signe de divorce, Alexandre Volochine préféra démissionner (démission que l’on déguisa en limogeage): chef de l’administration présidentielle, il était en poste depuis mars 1999 et représentait des « réseaux eltsiniens », pour parler clair, la maffia qui profita du dépeçage de l’URSS. Une position très importante. La fin de l’entreprise Ioukos qui, mise aux enchères par le Kremlin, fut rachetée en décembre 2004 par un opérateur inconnu jusque-là, témoigne de ces luttes d’intérêts. Le Monde du 21 décembre 2004 indique : « Le Kremlin a décidé de jouer la sécurité aux dépens de la transparence. Il a fait entrer en jeu une structure surgie de nulle part, BaïkalfinansGroup. Le résultat : une vente aux enchères aux allures de mise en scène, qui ne devrait pas améliorer le climat des investissements dans le pays ni à dissiper la confusion entourant la gestion du “ dossier Ioukos“ par le pouvoir russe. » « Qui se cache derrière BaïkalfinansGroup ? D’où viennent les 9,37 milliards de dollars ? “Personne n’en a jamais entendu parler“ a commenté I. Iourgens, président de l’Association russe des industriels et des entrepreneurs, qui a qualifié la vente aux enchères de “scandaleuse“ ? »
Deux jours plus tard, cette société écran était rachetée à 100% par la compagnie publique Rosneft, laquelle annonçait concomitamment sa fusion à venir avec Gazprom. Cette action contre le patron de Ioukos, la plus grosse fortune de Russie répétons-le, intervint deux mois avant les élections législatives de décembre 2003. Comment ne pas alors exploiter les retombées de cette affaire qui devait prouver, n’est-ce pas, que Poutine cherchait à lutter contre le pouvoir des oligarques ?… Laissons-le répondre : « Je comprends les inquiétudes de la communauté des affaires, dit-il. Il est indispensable de souligner que par rapport à l’affaire en cours (Ioukos), il n’y aura aucune généralisation, aucune analogie ni précédent pouvant toucher au résultat des privatisations » (fin octobre 2003). Et d’ajouter qu’il « s’opposerait catégoriquement à toute remise en cause des privatisations effectuées dans les années 1990 », socle des grandes fortunes actuelles. Le chef de l’administration russe alors en poste, Alexandre Volochine, déclarait quant à lui pudiquement que, dans les années 1990, « la législation, au moment des privatisations, n’était pas parfaite. Ce qui fait qu’il est possible de trouver des défauts dans n’importe quelle transaction. Dans des cas de violations flagrantes, il est impossible pour le pouvoir de dire aux organes de sécurité : “laissez, rentrez chez vous“. » Enfin, le ministre des finances, A. Koudrine, nous assure, novembre 2003 que « j’ai moi-même entendu de la bouche du président qu’il n’y aurait pas de redistribution de la propriété, et qu’il n’y aura pas de campagne contre les oligarques, quels que soient les cris poussés par les uns et par les autres ». D’ailleurs, la tempête passée, un membre de l’Union des entrepreneurs et des industriels de Russie, organisation représentant le grand patronat, confirme (en mars 2004) : « Des sources au Kremlin nous avaient prévenu début 2003 que, faute de succès en Tchétchénie, le thème de la campagne pour les élections législatives de décembre 2003, puis pour la présidentielle, serait celui de la lutte contre les oligarques. Dieu merci, cette période difficile devrait toucher à sa fin pour nous. » (Le Monde du 11 mars 2004)
De toute façon, si les oligarques ont dû faire profil bas durant cette période, ils conservent d’importants relais au sommet de l’état : le ministre des télécommunications, I. Levitine, nommé après la réélection de Poutine en mars 2004 (deux mois avant l’arrestation du patron de Ioukos !), vient du groupe sidérurgique Serstal. On ne peut donner meilleur gage. Tout au contraire de ce qui a pu apparaître dans les médias ici et là, les grands groupes oligarchiques se sont renforcés sous Poutine. Tandis que la situation de la population laborieuse ne cesse de se dégrader. La destruction de l’URSS, qui s’accompagne de la dislocation des infrastructures industrielles et de la transformation du pays en simple fournisseur de matières premières (principalement le gaz et le pétrole), a pour conséquence l’aggravation des conditions d’existence de la population laborieuse. Officiellement, 40 millions de personnes, soit 25 % de la population, vivent sous le seuil de pauvreté fixé à un dollar par jour. Selon Poutine lui-même, la population russe a diminué de 2 millions depuis 1989. Ajoutons que, sans l’immigration, la chute serait trois fois supérieure. Certaines régions autrefois industrielles se désertifient : par exemple, de 1989 à 1999, le Grand Nord a perdu un million d’habitants, soit 10 % de sa population en raison de la pauvreté et de l’effondrement des infrastructures. Des territoires parfois grands comme plusieurs fois la France, se vident de leur activité et de leur population pour devenir le paradis de sectes dont l’idéal est de vivre comme au XIX siècle. L’espérance de vie des hommes, qui est de 58 ans, est la moins élevée d’Europe. L’alcoolisme, la dislocation du système de santé, la pauvreté en sont responsables. La disparition de secteurs de production entiers s’accompagne de la liquidation de secteurs correspondants de la classe ouvrière et de la perte de protection et des avantages sociaux dont bénéficiaient les familles et qui étaient hérités de l’URSS. Partout, dans tous les secteurs, des attaques se préparent et le renforcement de l’Etat a pour objectif d’imposer à la classe ouvrière et la jeunesse russes des mesures visant à effacer ce qui subsistait des avantages sociaux et à prévenir, voire affronter des explosions sociales qui pourraient survenir en réaction à de telles mesures, toujours possibles alors que s’aggravent les conditions d’existence.
Ainsi, le 3 août 2004 était votée une loi privant des pans entiers de la population d’avantages en nature considérables. Retraités, certains fonctionnaires, vétérans, invalides, « héros du travail », 20 millions de personnes ont perdu le droit à la gratuité des transports, des médicaments, des manifestations culturelles publiques, ainsi que le droit à des loyers et des taris téléphoniques modérés. Une compensation financière est prévue… autant dire rien du tout dans un pays où le versement des salaires en temps et en heure fait figure de miracle.
Peu de temps avant l’examen de ce projet de loi, le 28 mai, la Douma fixait de nouvelles conditions pour les manifestations publiques, dans un texte dont la première version visait à interdire tout rassemblement devant les édifices gouvernementaux, écoles, hôpitaux ou ambassades. Nul besoin de dessins. Pourtant, dans cette situation, la classe ouvrière russe, politiquement anesthésiée, impuissante, exclue du terrain politique, terrorisée, a bien du mal à trouver le chemin de la résistance. Il est particulièrement significatif qu’aucune opposition d’envergure à la guerre en Tchétchénie ne se soit manifestée, alors que les méthodes qui sont employées contre le peuple tchétchène préfigurent peut-être celles qui pourraient être utilisées contre d’autres minorités, voire la classe ouvrière russe elle-même. Tout juste a-t-on assisté à quelques grèves de la faim dans différents secteurs en réaction aux mesures gouvernementales (licenciements, retards de salaires…). Dans ce contexte, il faut noter le développement important de mouvements racistes en plein essor depuis 2001, comme les skinheads qui, selon Le Monde du 24 mars 2004, seraient à cette date 50 000 à travers le pays et particulièrement concentrés à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Et ces mouvements, qui ne se limitent pas à des paroles, donnent lieu à la formation de bandes paramilitaires organisées, d’assassinats d’étudiants, d’étrangers, de tziganes, etc. La politique nationaliste du pouvoir russe, ayant eu pour effet en particulier de soutenir les partis ultranationalistes et xénophobes lors des élections législatives de décembre 2003, y contribue de manière décisive. Enfin, et c’est là l’élément le plus important pour la classe ouvrière russe : la situation de reflux dans laquelle se trouve le prolétariat mondial, en particulier le prolétariat des principaux pays capitalistes, concourt, pour une large part, à sa démoralisation et à son impuissance politique. Poutine et son parti « Russie Unie » ont beau affirmer leur volonté de voir « le succès de la Russie dans le monde contemporain pour ne pas être cantonnée à une place humiliante », les conséquences de la dislocation de l’URSS la réalité de la position qu’occupe désormais la Russie à l’échelle mondiale s’impose à eux. Déjà, les Etats baltes avaient intégré l’Otan et l’Union européenne. Déjà, les troupes américaines avaient pris pied sur le sol du Kazakhstan, du Tadjikistan, en Ouzbékistan et au Kirghizstan, en Géorgie. Déjà ce dernier pays avait échappé à l’influence de la Russie voilà un an. Et les choses semblent s’accélérer, les évènements récents d’Ukraine confirmant ce processus inexorable qui se poursuivra inévitablement. Le 31 décembre 2004, 100 000 personnes se rassemblaient Place de l’Indépendance, à Kiev, pour entendre le vainqueur de l’élection présidentielle, Viktor Ioutchenko. Il venait de remporter, avec 51,99 % des voix, ce qu’il fut convenu d’appeler le 3e tour des élections présidentielles du 26 décembre. A cette occasion, le nouveau président apparut devant les manifestants en compagnie du président géorgien, M. Saakachvilii pour bien montrer vers qui désormais se dirigeaient les regards de l’Ukraine, qui était déjà devenue la troisième bénéficiaire mondiale de l’aide publique américaine (après Israël et l’Egypte).
C’est que durant près d’un mois, ce que l’on a appelé la « révolution orange » avait déferlé sur la capitale et certaines grandes villes ukrainiennes. Des dizaines de milliers de manifestants occupaient la rue dès le lendemain du second tour des élections présidentielles pour exiger que soient annulés les résultats du vote, falsifiés par le pouvoir. Dès le départ, ils se mobilisaient à l’appel de Viktor Ioutchenko, candidat dit « pro-occidental » de l’opposition. Durant un mois, ils occupaient la rue, allant jusqu’à faire le siège du Parlement, à Kiev. Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, Leonid Koutchma, au pouvoir depuis dix ans, faisait régner, avec le soutien de Moscou, un régime policier honni par la population. Les fraudes massives auxquelles se livra le pouvoir pour tronquer les résultats du premier et du second tours des élections présidentielles avaient pour but de préserver (de manière bien dérisoire) ce régime. C’est sans doute avec un sentiment de libération exaltant qu’une partie de la population et la jeunesse ukrainiennes (dont le mouvement « Pora », « Il est temps », qui disait vouloir reproduire ce qui s’était passé en Serbie et en Géorgie – mouvement financé par les Etats-Unis) s’engagèrent derrière le candidat de l’opposition. Ils n’en furent pas moins réduits au rang de masse de manœuvre dans la lutte des clans au sommet de l’Etat.
Jamais la classe ouvrière ne s’est exprimée sur son propre terrain – ce qui aurait été impossible derrière Ioutchenko, candidat de la bourgeoisie, ancien président de la Banque centrale pendant sept ans et ancien premier ministre de Leonid Koutchma (de 1999 à 2001), tout aussi impossible que derrière Ianoukovitch qui agita de son côté la menace d’une descente des « gueules noires » venues de l’est de l’Ukraine. L’appel lancé par Ioutchenko à la « grève générale » le 23 novembre n’aura d’ailleurs eu aucun écho, au-delà de la grève des enseignants à Lviv, ville de l’ouest du pays.
Le résultat de la lutte de clans est sans appel : une défaite pour la Russie et le candidat soutenu publiquement par Poutine, une victoire pour les impérialismes, américain (représenté sur place par ses sous-fifres polonais) ou allemand – dans la perspective de l’intégration de l’Ukraine à l’Union Européenne. Celle-ci a été d’ailleurs réclamée opportunément par un vote quasi unanime du parlement européen début janvier. Après la « révolution des roses » en Georgie, le basculement de l’Ukraine hors de l’orbite de Moscou, jusqu’à l’avortement des tentatives du Kremlin d’engager la sécession des provinces russophones du pays (lesquelles, d’Odessa à Sébastopol en passant par Donetsk ont voté même au troisième tour massivement pour le candidat pro-russe Ianoukovitch) remet dans à juste place la manœuvre de Poutine pour s’assurer du contrôle de Ioukos. 80% du pétrole russe exporté transite par l’Ukraine. La flotte russe de la mer noire est basée à Sébastopol, dans ce même pays. La perte du contrôle de l’Ukraine signifie aussi la perte de contrôle sur le pétrole de la caspienne, lequel transite depuis 2002 par un pipeline (construit par la compagnie Halliburton) de l’Ukraine à la Pologne. C’est avec les mots fielleux du bureaucrate stalinien qu’il fut, éduqué dans l’anti-trotskysme, que Poutine a pris acte de cet échec le 23 décembre: « Ce qui me préoccupe, ce sont les tentatives de résoudre des problèmes politiques par des moyens illégaux. Le plus dangereux, c'est l'apparition de systèmes de révolutions permanentes, qu'elles soient roses ou bleues(…) Si l'on s'engage sur la voie des révolutions permanentes, l'ensemble de l'espace post-soviétique sera confronté à une série de conflits interminables, qui auront de lourdes conséquences.» Il faut revenir sur la situation politique qui est celle de la classe ouvrière russe, ou ukrainienne. Dans ce dernier pays, la situation des mineurs est emblématique. En 1980, ils étaient 1,3 million. Les grèves qu’ils ont menées dans le Donbass à la fin des années 80, avec celles menées dans le Kouzbass en Russie, avaient joué un rôle déterminant pour précipiter l’effondrement de la bureaucratie du Kremlin, en affirmant avec force la présence de la classe ouvrière sur la scène politique. Aujourd’hui, selon Le Monde, il n’en reste que 350 000. Ils sont victimes comme tous les travailleurs de la liquidation du code du travail hérité de l’URSS (un nouveau code du travail a été adopté le 11 décembre 2003 par la Rada, le parlement ukrainien, éminemment plus favorable aux patrons). Ils subissent l’allongement de la durée du travail au fond, et sont parfois réduits à aller travailler comme journaliers sans contrats ni droits dans des mines officiellement désaffectées. Il fut pathétique d’avoir vu Ianoukovitch, le candidat de Koutchma et du Kremlin, menacer de lancer les mineurs du Donbass sur Kiev comme s’il était un montreur d’ours. Mais cela illustre à l’extrême l’absence de l’intervention politique indépendante du prolétariat sur le devant de la scène depuis des années. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les luttes de clan occupent une telle place dans des sociétés de plus en plus en proie au chaos, à la décomposition sociale, au pillage par l’impérialisme des ressources naturelles, et où de ce fait, malgré les efforts des maîtres du Kremlin pour les freiner, des forces centrifuges considérables s’exercent et s’exerceront.
En Russie comme en Ukraine, la puissance objective du prolétariat était liée organiquement à l’existence de la propriété étatique des moyens de production. La dislocation de cette dernière, la réintroduction du capitalisme, ont rayé de la carte des pans entiers de la classe ouvrière, et entretenu l’hébétude politique qui l’a saisie dans des conditions où elle ne disposait d’aucun parti pour lui permettre de s’orienter.
En Russie, c’est dans le combat contre le gouvernement de Poutine, pour les libertés démocratiques et contre la guerre en Tchétchénie, pour le retrait des troupes russes, pour la défense des éléments les plus vitaux des conditions d’existence que se rassembleront les conditions de la construction d’un tel parti, un Parti ouvrier révolutionnaire. Le 13 janvier 2005 |
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