Article paru dans Combattre pour le Socialisme n°17 d’octobre
2004
Elections aux Etats-Unis:
la bourgeoisie américaine se choisit un chef
pour continuer son offensive
De la « démocratie » en Amérique
Alors que vont se tenir les élections dans un pays
dont la constitution démocratique – alors la plus avancée du monde - inspira il
y a 170 ans un ouvrage célèbre à Tocqueville, il est utile de rappeler dans
quelles conditions ont eu lieu les dernières élections en 2000.
Un peu moins de la moitié de la population en âge de
voter ne s’était pas inscrite et, parmi les inscrits,
moins de la moitié s’était déplacée pour aller voter. En Floride l’Etat qui a
été décisif, l’année 2000 avait été précédée par une vague de désinscriptions pour les noirs et les latinos, 94000
personnes considérées comme " felons "
ayant été rayées des listes électorales. Le jour même des élections, des
centaines de milliers d’électeurs ne furent pas autorisés à voter et des
centaines de milliers de bulletins de vote furent par la suite invalidés (10%
dans le comté de Miami-Dade, où 70% de la population est
noire). A la sortie des urnes, Gore faisait un million de voix de plus à
l’échelle du pays, mais avec le système qui favorise les Etats ruraux
traditionnellement plus conservateurs, le résultat en Floride déterminait
l’issue de l’élection. Au final, c’est par cinq voix contre quatre, celles des
juges de la Cour suprême nommés par le père du candidat Bush, que Georges W
Bush fut installé à la Maison-Blanche.
Les démocrates n’ont mené aucun combat pour faire
valoir la victoire de leur candidat. C’est logique, car Républicains et
Démocrates ont en commun l’essentiel : ce sont deux partis du grand
capital.
Mais pour l’élection 2004, l’on voit surgir
pêle-mêle stars du rock, écrivains célèbres, cinéastes pamphlétaires, et
surtout, la direction de l’AFL-CIO, centrale syndicale de la classe ouvrière
américaine, tous attachés à ce que du chapeau de cette « démocratie
américaine » sorte cette fois-ci le nom du candidat démocrate, John Kerry.
A les en croire, il faudrait « voter pour le changement ». Le
« changement », vraiment ?
Démocrates et Républicains unis dans l’offensive contre les masses : De Clinton…
Il est donc indispensable de rappeler quel fut pour
les masses américaines le bilan de la présidence Clinton. S’il ne fallait en
retenir qu’une seule mesure, c’est la « réforme » de l’aide sociale
dont l’objectif affiché résonne particulièrement en France aujourd’hui :
passer du « welfare » au « workfare », ce qui se dit ici « activer les
dépenses passives », bref transformer les aides sociales en moyen de chantage
envers les travailleurs pauvres.
C’est pour ce faire que le gouvernement Clinton a
fait voter en 1996, avec le soutien des Républicains, la mise en place le
programme TANF (Temporary Assistance for Needy
Families) pour remplacer le programme AFDC (Aid to Families with Dependent Children). Résultat : une chute spectaculaire du
nombre de bénéficiaires de l’aide sociale : de 14,4 millions en 1994 à 5,3
millions en septembre 2001, soit moins 63% !
Le programme TANF repose d’abord sur la réduction du
rôle de l’Etat fédéral qui délègue ses responsabilités aux Etats contre une
subvention annuelle (avec un système de bonus et de malus) ; à partir de
là, ces derniers font ce qu’ils veulent. La plupart imposent aux
« bénéficiaires », chômeurs, l’obligation de travailler, bien
entendu, contre des salaires de misère : trente Etats l’imposent dès le
début, d’autres avec un délai qui va de 6 à 24 mois. L’aide sociale est
désormais limitée à 5 ans sur la durée de vie de l’individu (trois Etats ont
imposé une limite de 2 ans, 4 de 3 ou 4 ans), les immigrants légaux en étant
exclus les 5 premières années de leur arrivée.
Pour accroître la soumission de la main d’œuvre aux exigences patronales, le congrès adoptait, en 1998, le Workforce Investment Act, établissant des guichets uniques (One-Stop Career Centers) tout en décentralisant son administration aux États. Ce faisant, il augmentait le rôle des patrons dans la définition des filières de formation, leur assignant une intervention prépondérante dans des Workforce Investment Boards locaux.
Corrélativement à cette offensive pour réduire à
quia les travailleurs les plus fragiles, la présidence Clinton a œuvré pour
accroître le degré d’exploitation de la force de travail à un point rarement
vu. Combattre pour le socialisme n°80
(ancienne série), rapportait les données suivantes :
«La productivité du travail a été considérablement augmentée, avec notamment l'allongement de la durée du travail à 2000 heures annuelles en 97, c'est-à-dire une augmentation de 4% depuis 1983. Ce qui signifie une hausse de la plus-value absolue. Le taux de chômage est à son plus bas niveau historique, à 4,1% de la population active, mais il y a eu 4 millions de licenciements sur les 4 dernières années, en particulier dans le secteur manufacturier en 98. 35,6 millions de personnes vivent en dessous du "seuil de pauvreté" (7000 francs/mois pour un foyer de quatre personnes) et 40 millions de personnes (une sur six) sont dépourvues d'assurance sociale. Telle est la réalité du "plein emploi" dans le régime capitaliste. Lester Thurow, "gourou de la prospérité américaine " selon L'Expansion, ancien conseiller économique de J. Carter, résume parfaitement les choses:
"Le plein-emploi ? Rien
de plus facile et rien à voir avec la technologie : il suffit de baisser
le salaire de 60% de la population active. Quand les gens travaillent pour 2
dollars l'heure, le chômage disparaît."
Les coups que la bourgeoisie américaine a réussis à porter au
prolétariat expriment les rapports politiques entre les classes dans la
première puissance économique mondiale. Peter Drucker, autre
"gourou", y voit avec raison l'origine de la "prospérité
américaine": « Il n'y a pas eu de lutte des classes
dans ce pays, en dehors de conflits localisés (...), sans dimension politique. »
C’est sur une telle base que, sous Clinton, le
déficit budgétaire a été supprimé (et transféré en partie sur les Etats). Un
autre élément vaut d’être mentionné : la part des groupes nord-américains
dans la valeur ajoutée de l’industrie mondiale est passée de 22.1% en 1980 à
23.3% en 1990, et 30.1% en 2000. Les capitalistes américains ont bien profité
des mandats Clinton.
Clinton s’en est pris directement aux syndicats en
mai 1996 pour mettre fin à une grève touchant 50 compagnies de chemin de fer, en
utilisant la " loi sur le personnel ferroviaire ". Cette
loi allait être appliquée pour la première fois en février 1997 au secteur
aérien pour briser la grève des pilotes d’American Airlines.
Mentionnons à cet égard que le nombre de grévistes
est tombé de 1 500 000 en moyenne annuelle dans les années 1970 à 229 000 dans
les années 1990, alors que le nombre de conflits dans les entreprises de 1000
salariés et plus passait de 381 en 1970 à moins de 40 en 1990. L’exploitation a
crû : le temps de travail moyen était de 1703 heures par an en 1997, et de
1878 heures en 2000, soit 195 heures en plus (33% de plus que le temps de
travail européen).
La jeunesse a été particulièrement frappée. En 2000,
fin du mandat Clinton, 30% des jeunes américains qui sortent du système
éducatif n’ont pas de diplômes. 12,9 millions des moins de 18 ans vivent sous
le seuil de pauvreté (17,6% de la classe d’âge), 5,5 millions de jeunes entre
16 et 24 ne sont ni scolarisés ni n’ont d’emploi, 1,3 million de jeunes sont
sans abri et vivent dans la rue. Le nombre de jeunes en prison a grimpé de 74%
par rapport aux années 90.
4 millions d’enfants souffrent de maladies mentales.
45 millions d’américains n’ont pas d’assurance maladie (dont 26% sont salariés
de grandes entreprises).
Sur un autre plan, il faut rappeler que Clinton a
fait adopter en 1996 le Defence of Marriage Act qui prévoyait de réduire le nombre d’avortements en
multipliant les campagnes en faveur de l’abstinence auprès des jeunes. De plus
sous l’ère Clinton, les démocrates ont laissé faire sans résister un certain
nombre d’Etats qui restreignaient les conditions d’accès à l’avortement (la
création d’un statut légal du fœtus, œuvre de Bush, fut voté par 47
démocrates).
… à Bush junior
Avec l’arrivée de Bush junior à la Maison-Blanche,
s’installe une équipe gouvernementale mêlant conservateurs chrétiens de la
Christian Coalition, comme John Ashcroft, le ministre
de la Justice, de " penseurs " conservateurs, comme Wolfowitz, de personnels reconvertis de l’administration Bush
senior ou Reagan et de mercenaires des compagnies pétrolières texanes, comme
Dick Cheney, dirigeant d’Halliburton
et portant dans ses bagages des plans de guerre contre l’Irak.
Avant les attentats du 11 septembre, furent engagées
de nouvelles baisses d’impôts, une contre-réforme de l’enseignement qui
entraîne la suppression des aides aux écoles dont les résultats sont médiocres
(lire : celles des quartiers pauvres). Mais avec les attentats du 11
septembre, un saut a été accompli dans l’agression contre les masses, les
libertés démocratiques, tout comme à l’échelle internationale, s’appuyant sur
un climat intérieur fleurant délibérément la paranoïa collective. Après le
11/09, l’administration Bush a décrété que tout le territoire des USA était une
zone de guerre, ce qui permettait au Président d’agir avec des pouvoirs
dictatoriaux. L’état d’urgence décrété le 14/09/2001 n’est toujours pas levé.
La population elle-même est enrégimentée pour la guerre contre la terreur
proclamée par Bush, au gré des variations entre le jaune et l’orange de
l’indice de probabilité d’un attentat mis en place, en attendant le passage au
rouge.
A la fin des années 90, on avait vu se dérouler
quelques grèves marquantes qui avaient notamment touché des secteurs
traditionnellement peu organisés de la classe ouvrière, voire des secteurs où
la main d’œuvre clandestine est importante (travailleurs agricoles, concierges,
employés d’hôtel). Plusieurs grèves importantes ne s’étaient pas finies par des
défaites : grève des mécaniciens de Boeing en 1995 (lesquels avaient
rejeté le projet d’accord pourri concocté par la direction de l’AFL-CIO), grève
d’UPS en 1997, grève en 2000 des travailleurs de la compagnie de téléphonie
mobile Verizon à New York, qui avaient imposé la
limitation des heures supplémentaires, une hausse des salaires et l’extension
des droits syndicaux. Boeing a connu la première grande grève de ses ingénieurs
et techniciens en janvier 2000, le conflit de 4 mois, avec 40 jours de grève
effectifs, ayant permis d’obtenir des augmentations de salaires en lieu et
place d’attribution de stock-options.
Après le 11/09, ces quelques points d’appui vont
être balayés. George W. Bush
interdit de manière préventive les grèves dans le transport
aérien ; il se servit de la loi antisyndicale Taft-Hartley contre les
dockers de la Côte Ouest, à l’automne 2002, ce qui aboutit au lock-out de 10000
travailleurs par les compagnies de transports maritimes de la côte ouest. Dans
ce cas, les employeurs ont agi en concertation avec une cellule spéciale
mise en place par le gouvernement : Tom Ridge,
le chef du Homeland Security,
menaça les dirigeants de l’ILWU (syndicat des dockers) d’une intervention
militaire en cas de grève, les nouvelles lois sécuritaires impliquant que tout
fret, et pas seulement le fret militaire, a une valeur stratégique pour les
Etats-Unis. Autre mesure d’importance : la réforme du « chapitre
11 », loi qui régit les faillites, en permettant notamment aux tribunaux
de commerce fédéraux de modifier les contrats de travail.
Dans la fonction publique, le gouvernement Bush a
supprimé les droits syndicaux pour les fonctionnaires du Département de la
sécurité intérieure (170 000 travailleurs). Les fonctionnaires font
l’objet de nombreuses attaques avec les privatisations de secteurs entiers de
la fonction publique, exacerbée par la crise fiscale qui touche tous les Etats.
De plus, concernant les 850 000 employés du gouvernement fédéral, la moitié
sont désormais soumis au système de « l’impartition », une sorte de
régime de concurrence entre secteur public et contractants privés, avec système
de notation des agences fédérales.
L’administration Bush a également mis en place une
législation sur les travailleurs migrants qui instaure un statut de
" travailleur invité " (invité… surtout à ne pas rester)
temporaire, sous prétexte de régulariser une partie des 8 à 11 millions de
travailleurs migrants déjà présents aux USA. Ils sont autorisés à rester pour
une durée maximale de 2 fois 3 ans, sans avoir le droit de se syndiquer ou de
faire grève, après quoi ils obtiennent un chèque de retour et un crédit au
niveau du système de retraite de leur pays. C’est l’extension à tous les
secteurs de l’économie du programme Bracero qui
existe depuis les années 40 pour les travailleurs agricoles.
Et les attaques continuent de pleuvoir. Dans le
projet de budget fédéral pour l’année fiscale 2005 proposé par l’administration
Bush, il est prévu la suppression de 128 programmes, dont la plupart concernent
les pauvres, les malades, les enfants et les résidents des public housing : par exemple, 350000
enfants vont se retrouver exclus de toute forme d’aide. Les travailleurs
victimes du NAFTA (North American Free Trade Agreement) vont voir leurs programmes d’assurance
chômage spécifique supprimés.
Le patronat met les bouchées doubles
Partout les patrons ont pris prétexte de la crise
économique causée soi-disant par les attentats du 11 septembre pour imposer à
la classe ouvrière sans cesse plus de concessions – obtenant systématiquement
la collaboration des directions syndicales.
Dans le secteur du transport aérien, le prétexte du
11/09 est utilisé à plein de même qu’est mise à contribution la menace que
représente le chapitre 11 pour obtenir des dirigeants syndicaux qu’ils
capitulent sur toute la ligne, dans un secteur où, il faut le signaler, en 2002
39% des travailleurs étaient syndiqués. Chez United Airlines, placé sous la protection du chapitre 11, l’accord
négocié avec les syndicats prévoit des réductions de salaires, des suppressions
d’emploi et des modifications des conditions de travail qui représentent au
total une économie de 2,56 milliards de dollars par an sur la masse salariale.
Chez U.S. Airways, la direction obtient la
suppression des versements au fonds des retraites des pilotes et d’importantes
concessions qui représentent 7,9 milliards de dollars sur sept ans. Mais ce
n’était qu’un début : suite à l’échec des négociations ultérieures, et
pour obtenir encore plus, en septembre 2004, la compagnie s’est à nouveau
déclarée en faillite. A American Airlines,
dans la nuit du 1er avril 2003, les directions syndicales des
mécaniciens (TWU) et des autres personnels acceptaient de voir la masse
salariale de l’entreprise baisser d’un quart (1,8 milliards de dollars) ainsi
que 2 500 suppressions d’emploi. Commentaire du patron :
« En
décidant des mesures radicales, la direction des syndicats et nos employés ont
démontré leur engagement ferme en faveur de l'avenir de la compagnie »
Côté constructeurs, entre 2001 et 2003, Boeing
aura fait fondre ses effectifs de 93 000 à 56 000 personnes !
Dans l’automobile, l’exemple de Delphi (filiale de General Motors, GM) et de Visteon (filiale de Ford) est particulièrement révélateur.
L’United Auto Workers (UAW)
y a signé une nouvelle convention en septembre 2003 pour une période de 4 ans.
Cette convention s’en prend surtout aux droits des nouveaux salariés, qui ne
seront payés que 14 à 16 dollars de l’heure, soit près de 10 dollars de moins
que dans les usines d’assemblage de GM et de Ford.
Dans les usines d’assemblage, justement, outre
l’introduction du « travail d’équipe » c’est-à-dire l’élimination des
qualifications, les travailleurs devront payer plus
cher leurs prescriptions médicales, les retraites sont gelées et les salaires
n’augmenteront que de 5% en quatre ans. A
Goodyear :
« 15 septembre 2003 (Reuters) - Le syndicat des métallurgistes américains (USWA) a approuvé lundi à la majorité des deux tiers le nouveau contrat salarial proposé par le fabricant de pneus Goodyear Tire & Rubber. Le puissant USWA représente 19.000 employés et 22.000 retraités Goodyear. Goodyear a obtenu le gel des salaires, la fermeture de son usine de Huntsville dans l'Alabama et l'augmentation de la part des cotisations salariales dans son plan d'assurance-maladie.
L'USWA a obtenu d'autres mesures de protection de l'emploi et, pour la première fois dans l'histoire de l'industrie des pneumatiques, un siège au conseil d’administration. (nous soulignons)
Ce contrat, salué et par les dirigeants syndicaux et par ceux de l'entreprise, pourrait servir de modèle dans les négociations que va maintenant mener l'USWA avec le Japonais Bridgestone et le Français Michelin »
Dans l’industrie sidérurgique, secteur entièrement
remodelé par les tribunaux de commerce fédéraux après une série de faillites,
l’United Steelworkers of America (USWA) a accepté que les patrons suppriment les
prestations maladie des 600 000 retraités du secteur et transfèrent leurs
pensions à la charge du Fonds gouvernemental de garantie des retraites, qui
présente un déficit de plus de 11 milliards et ne paye plus que partiellement
les retraites dues.
Chez Verizon, malgré la
grève victorieuse de 2000, le syndicat a approuvé des reculs sur la flexibilité
du travail et l’assurance-maladie qui ont permis une économie d’un milliard de
dollars à la compagnie, selon un rapport de la direction. Inutile d’allonger
d’avantage la liste pour comprendre l’aggravation historique de ses conditions
d’existence qui est en train d’être imposé à la classe ouvrière américaine.
Une offensive sans précédent pour étrangler les libertés démocratiques
En matière de lutte contre les libertés démocratiques, des pas spectaculaires ont été franchis, le plus connu étant l’adoption du « Patriot act ».
Le " USA Patriot
Act " (Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools to Intercept and Obstruct
Terrorism) définit le terrorisme comme une action
" dangereuse pour la vie humaine " et qui viole une loi
fédérale ou d’Etat si l’acte est commis " pour intimider ou
contraindre une population civile " ou " influencer la
politique d’un gouvernement ". Cette définition plus que vague du
terrorisme permet de qualifier d’actes terroristes les manifestations ou bien
la participation à un piquet de grève par exemple.
Le Patriot Act permet à la police d’espionner les citoyens, de
perquisitionner sans mandat, de saisir des listes d’une bibliothèque ou des
données d’un ordinateur et des e-mails. Il légalise l’absence de tout avocat
pour une personne incarcérée et il crée un droit de mettre en détention, sans
inculpation et pour une durée indéterminée, tout étranger représentant une
menace, et bien d’autres choses encore. Il donne donc des pouvoirs accrus au
gouvernement contre les immigrants, les syndicalistes et les militants, et crée
un climat où la moindre critique du gouvernement peut être considérée comme une
aide objective au terrorisme.
Le Patriot Act est en fait l’addition d’une série de projets que
la bourgeoisie américaine tentait d’imposer depuis des années sans succès et
que le climat d’union nationale a permis de les faire passer. Toutes ces lois
se sont construites à partir de l’Antiterrorism and Effective Death Penalty promulgué par Clinton en 1996
après l’attentat d’Oklahoma City, mais aussi de l’Executive Order 12949 qui autorisait déjà les
recherches sans mandat
Il a été complété par le programme TIPS (Terrorism Information and Prevention), programme de
délation qui encourage les citoyens américains à espionner leur voisinage. Le
programme MATRIX (Multistate
Anti-Terrorism Information Exchange),
base de données qui en fiche déjà 120 000 avec " high terrorist factor
scores ", mis en place par le gouvernement de Floride et
sous-traité à des compagnies privées. Mentionnons encore dans cet arsenal
juridique le MTSA (Maritime Transportation Security Act), le programme VICTORY (Vital Interdiction of Criminal Terrorist
Organizations) qui, sous prétexte de garantir la
sécurité des rivages, s’en prend aux dockers. Et depuis le 5 janvier 2004 est
en place le programme US-VISIT (Visitor and Immigrant Status
Indicator Technology),
fichage programmé des 24 millions de visiteurs annuels aux USA.
Enfin, pour la fraction immigrée du prolétariat
américain, le 11 septembre a signifié une vague de répression et de racisme.
Des milliers d’arabes ou d’asiatiques se sont retrouvés incarcérés au secret
sans recours possible à une aide légale, ou même coupés de tout contact avec
leur famille. Il faut aussi signaler l’ouverture de centres de détention
spéciaux, comme le sinistre camp de Guantanamo, tandis que nombre d’étrangers sont
déférés devant des tribunaux militaires.
De nouveaux pas vers la centralisation de l’Etat américain
La « lutte contre le terrorisme » a
également servi de levier pour la centralisation des pouvoirs entre les mains
de l’Etat fédéral. Acte le plus spectaculaire : la création en 2002 de
« l’US department of homeland security », ministère
dont le budget (37 milliards de dollars) le place en troisième position des
priorités gouvernementales. La création de ce ministère de l’intérieur est une
première, et doit être reliée à l’extension des pouvoirs du FBI, et à la
centralisation de toutes les forces militaires stationnées aux USA par le Northern Command du Pentagone.
Cette vague sans précédent de coups portés contre les libertés démocratiques exprime l’aspiration de la bourgeoisie américaine au renforcement et à la centralisation de son appareil d’Etat. De ce point de vue, il convient de rappeler ce que nous écrivions dans CPS n° 66 de février 1997 :
" Il faut rappeler qu’aux États-Unis, ce n’est que très progressivement qu’un État fédéral s’est mis en place au dessus des multiples institutions locales. Le FBI, police fédérale, ne se développe qu’à partir de 1924, parallèlement aux premières grandes lois anti-immigration. Le Pentagone, l’appareil militaire de l’État fédéral, ne se met en place qu’à partir de la seconde guerre mondiale. La CIA n’est fondée qu’en 1947. L’intervention directe de l’État dans l’économie ne date que du "New Deal", dans les années 1930. Les États, leurs parlements et leurs gouverneurs, ont gardé des prérogatives importantes.
Dans le même temps, le renouvellement à chaque élection de tous les titulaires de postes dans la haute administration fédérale, comme celle des États, le caractère électif de nombreuses fonctions locales, sapent partiellement la base "naturelle" du développement de tendances bonapartistes.
Du coup, les progrès accomplis vers la centralisation de son
État par la bourgeoisie américaine sont inégaux. A chaque pas, le gouvernement
fédéral se heurte à la résistance des fractions de la bourgeoisie accrochées
dans les replis du fédéralisme (il faut
souligner ici que l’union nationale suscitée par les attentats du 11/09 balaye
ces résistances, Ndlr)
(…)
Il n’en demeure pas moins que, depuis le début du siècle, l’intervention en tous domaines de l’État fédéral s’est développée considérablement. Cette tendance est inéluctable à l’époque de l’impérialisme, des guerres et des révolutions, époque dans laquelle le capitalisme ne peut prolonger provisoirement sa mortelle agonie qu’au prix du développement du parasitisme dans tous les domaines, et du renforcement de la coercition, donc d’un État fort, pour comprimer d’avantage ses contradictions.
L’actualité de nouveaux développements en ce sens est donnée par la place nouvelle de seule puissance mondiale qui est celle de l’impérialisme américain. Ils seront rythmés par les développements de la crise du mode de production capitaliste. "
Ce processus, les démocrates y ont souscrit comme un
seul homme, l’administration Clinton ayant même préparé le terrain avec l’Antiterrorism Act de 1996
qui portait déjà en germe les mesures énoncées par le Patriot Act. Ce renforcement est une nécessité
impérieuse pour l’impérialisme américain engagé dans une concurrence exacerbée
avec les autres puissances impérialistes et dans une offensive militaire
permanente.
Fuite en avant militariste…
Lors de sa dernière conférence, notre Cercle appréciait le tournant politique engagé après le 11 septembre ainsi :
« Aujourd’hui, plus de dix ans après l’effondrement de
la bureaucratie du Kremlin et après que l’impérialisme US soit devenu la seule
puissance mondiale, la « lutte contre le terrorisme » sert
d’arme de premier choix pour lui permettre d’intervenir partout où bon lui
semble et comme bon lui semble, et en s’affranchissant de plus en plus
ouvertement des règles et habitudes issues de quarante années de « guerre
froide ».
D’ailleurs, dans un document intitulé Defence Planning Guidance, préparé par Wolfowitz puis retiré devant le tollé soulevé, il est écrit :
" Les événements du 11/09 ont changé radicalement le contexte des relations entre les USA et d’autres centres de pouvoir à l’échelle mondiale et ouvert de vastes opportunités nouvelles " (p28)
En d’autres termes les tendances profondes à l’œuvre
depuis des années, depuis que les USA sont devenus la seule puissance mondiale
au plein sens du terme, doté d’une véritable hégémonie militaire, ont été
libérées depuis 2001. L’administration Bush a adopté la « doctrine Wolfowitz », d’après le nom de l’US Assistant Defense Secretary. Cette orientation est défendue depuis longtemps
déjà par les cercles néo-conservateursElle fut
élaborée par un « think tank » (boîte à
idées) néo conservateur PNAC (Project for
a New American Century),
dont les liens avec l’industrie pétrolière, notamment par le biais de Dick Cheney, sont un secret de polichinelle. Concrètement, c’est
le droit pour les Etats-Unis de mener des guerres préventives, comme réponse à
la nouvelle situation mondiale issue de l’effondrement de l’URSS, l’affranchissement
des rapports inter-impérialistes qui avaient prévalu du temps de l’existence de
l’URSS, au profit de la règle : « qui m’aime me suive ».
Avec une gloutonnerie non dissimulée, l’impérialisme
US - tenaillé par la récession - s’est lancé dans une
véritable débauche militariste, le budget des armées représentant la moitié des
dépenses militaires de la planète. Afghanistan, Irak, menaces sur l’Iran, la
Syrie, déploiement en Asie centrale, encerclement militaire de la Chine et
pressions sur la Corée, intervention à Haïti, aux Philippines, le gouvernement
Bush a dépassé le bilan de Clinton en matière d’intervention impérialistes,
pourtant déjà chargé avec notamment l’intervention dans les Balkans
Un article de ce numéro de CPS revient sur la situation en Irak, aussi nous contenterons-nous ici de souligner deux points. Le premier est que malgré les difficultés rencontrées, le Moyen-Orient fait connaissance avec le talon de fer américain. L’invasion de l’Irak a été un succès, qui ouvre maintenant la possibilité d’utiliser à loisir son pétrole, et de goinfrer les entreprises américaines de nouveaux marchés. Halliburton a décroché le gros lot, mais d’autres ne sont pas mal lotis. Kellogg, Brown and Root a décroché un contrat de 71 millions de $ pour réparer les installations pétrolières, Bechtel a le marché de l’énergie et de l’eau pour 680 millions de $, MCI WorldCom 31 millions de $ pour un réseau de téléphonie sans fil, Stevedoring Services of America 4,8 millions pour la gestion des ports irakiens, Dyncorp 50 millions pour conseiller le gouvernement dans la mise en place d’organismes de maintien de l’ordre, judiciaire ou pénitentiaires. Le deuxième aspect est le caractère de fuite en avant que revêt cette politique militariste. A l’évidence, poussé, répétons-le, par la crise économique qui a frappé le pays à partir de l’année 2000, le gouvernement s’est engagé dans « la guerre sans fin » dont parlait Dick Cheney, vice-président, en brûlant les ponts derrière lui. Occuper l’Irak sur le long terme, sans parler d’autres interventions militaires, relève de la gageure, tant politiquement que financièrement. L’orgie de crédits militaire elle-même a apporté des débouchés artificiels aux grands groupes américains. Encore faudra-t-il la payer.
… et économique
Alors que le gouvernement Clinton, on a vu à quel
prix pour les masses, avait effacé le déficit budgétaire, le gouvernement Bush,
après le 11 septembre, a procédé à un tournant à 180° dans la politique de
financement de l’économie capitaliste américaine, pratiquant un keynésianisme
en treillis : intervention massive de l’Etat et d’abord par les budgets
militaires, baisse des taux d’intérêts au dessous de l’inflation. Pour une
analyse de la situation économique aux Etats-Unis, nous invitons le lecteur à
se reporter au numéro précédent de CPS, qui notait l’incertitude pesant sur
l’avenir de l’économie américaine, dont les déficits budgétaires, commerciaux,
de la balance des paiements courants et l’endettement, atteignent un véritable
paroxysme. Par exemple, la balance des paiements courants avoisinera bientôt
les 600 milliards de dollars : pour rester à flot, les USA doivent
récupérer un million de dollars chaque minute d’une autre partie du monde. Et
si le projet de budget 2005 prévoit une réduction du déficit, ce n’est pas au
détriment du budget militaire (+7% à 402 milliards) ou du Homeland Security Department
(+ 9,7%). Mais la préoccupation de diminuer le déficit après l’avoir
allègrement creusé indique bien le caractère aventuriste du tournant dans la
politique économique engagée depuis 2001.
A cela s’ajoute que presque tous les Etats font face
à leurs pires déficits depuis des années. Cumulée, la dette des Etats a atteint
$80 milliards l’an passé. De nombreux Etats répondent par des licenciements
massifs de fonctionnaires, des coupes drastiques dans les transports publics,
l’éducation (l’Oregon a même organisé un référendum pour choisir entre
augmentation d’impôt et éducation, le résultat : 100 écoles fermèrent
avant la fin de l’année), les privatisations des derniers pans de ce qui reste
de services publics. La crise budgétaire des Etats est tellement sordide que,
par exemple dans le Missouri, le gouverneur a ordonné de supprimer une ampoule
électrique sur trois dans les lieux publics (on se souvient de la gigantesque
panne de courant causée par un réseau électrique totalement obsolète).
Or, les prévisions des économistes indiquent que,
après le véritable coup de fouet donné à l’économie par l’injection massive de
dépenses de l’Etat et de crédits en tout genre, un nouvel affaissement menace.
Selon le FMI, l’année 2005 serait marquée par une diminution nette des
investissements et de la croissance. Il est incontestable que la politique
menée par Bush a permis au minimum de passer le cap de la récession de 2000-2001.
Reste que le retour de bâton risque d’être violent.
Un prix très lourd pour les masses américaines
Le mandat de Bush est celui qui aura connu la plus
importante perte d’emplois depuis 70 ans, depuis la dépression de 1929. Depuis
janvier 2001 3 000 000 d’emplois industriels ont été perdus. Le
chômage longue durée est à son pic depuis plus de 20 ans, En 2003, le
pourcentage des sans emploi depuis plus de 27 semaines est de 22,1 % (23,9 en
1983), en augmentation de 70% entre 2001 et 2003. 25 millions d’A méricains sont forcés de vivre avec un emploi à temps
partiel, alors qu’un emploi à temps plein permet déjà à peine de survivre.
La reprise économique est nourrie par l’extorsion de plus de plus-value. Selon un analyste de Morgan Stanley, depuis juillet 2003, 81% des emplois créés l’ont été dans des secteurs à faible salaire (services et transports). Les nouveaux emplois créés sont payés 13% de moins que ceux perdus avant 2001 : $14,65 contre $16,92 de l’heure.
Beaucoup de travailleurs sont astreints à des heures
supplémentaires qui ne sont souvent pas payées et qui le seront encore moins,
puisqu’en août 2004 a été promulguée une nouvelle réglementation sur les heures
supplémentaires qui, de facto, va en exclure 6 000 000 de salariés considérés
comme ayant des postes à responsabilité, les infirmières par exemple. Il faut
noter qu’il n’y a aux USA aucune limitation du nombre d’heures supplémentaires.
Selon le US Census Bureau, le nombre de pauvres aux US a augmenté
de 1,3 million en 2003, portant leur nombre à 35,9 millions (12,5% de la
population), avec un revenu annuel de 18 810 $ par famille. Bien sûr, ce sont
les noirs les plus touchés : 24,4% d’entre eux
vivent sous le seuil de pauvreté. Le nombre de personnes vivant dans la plus
grande misère augmente aussi : en 2002, le nombre de personnes vivant avec
des revenus inférieurs de moitié à ceux correspondant au seuil de pauvreté a
augmenté de 600 000 pour atteindre 14,1 millions. Pourtant, une grande
partie de ces pauvres travaillent : en 2002, 37,9 % d’entre eux ont un
emploi, dont 11,2 % à temps plein.
Et encore les statistiques officielles sont
biaisées, beaucoup d’experts estimant qu’il serait plus réaliste de fixer le
niveau de misère sous un revenu de 30 000$ par an pour une famille de 4 personnes
(et non plus de 18 810 $, voir plus haut), ce qui porterait la proportion de
pauvres à 30% de la population.
Rien que pour la période 2002-2003, les deux tiers
des Etats ont coupé ou drastiquement réduit les conditions d’accès à Medicaid, privant
de tout droit 2 millions de personnes. L’an passé, l’administration Bush a
promulgué une réforme de Medicare
,un premier pas vers sa privatisation totale.
Kerry, Bush, même combat
Pour la classe ouvrière, l’administration Bush
représente la guerre continue, la destruction systématique des quelques acquis
sociaux, la dérégulation à outrance, l’assaut frontal contre les libertés
démocratiques et les droits politiques. Mais elle a mené cette politique au
compte de la bourgeoisie américaine. Et c’est pour cette même raison que le
parti démocrate, lui aussi parti du capital financier, et son candidat, John
Kerry, ont soutenu depuis quatre ans cette politique. John Kerry est un
décalque de Bush, et il ne s’en cache pas quand il explique qu’il n’est pas un
" démocrate de la redistribution ". Il est millionnaire
comme Bush, il sort de la même université, Yale, ils sont membres de la même
fraternité étudiante la " Skull and Bones ". Il est
marié à une héritière de la famille Heinz, et derrière le conseil
d’administration de Heinz, on trouve la banque Citygroup.
L’un des plus gros contributeurs de la campagne de Kerry est la firme Mintz, Levin, Cohn, Ferris, Glovsky and Popeo (qui accessoirement emploie Cameron Kerry, le frère) qui s’occupe de lobbying pour les industriels du secteur des télécommunications. Durant les 20 ans où Kerry a siégé au Sénat, il ne se distingue que par un lobbying forcené pour ses amis industriels.
Kerry a voté la guerre en Afghanistan, comme tous
les démocrates, il a voté la guerre en Irak, la résolution autorisant le
recours à la force étant rédigée par Richard Gephardt,
champion des syndicats dans la course à l’investiture démocrate, et il la
défend, demandant même l’envoi de troupes supplémentaires qu’il chiffre à 40
000 hommes, en proposant d’associer plus étroitement les autres impérialismes à
l’occupation. Son but est d’apparaître comme un meilleur gestionnaire de la
guerre, plus efficace que Bush. Kerry a voté le Patriot Act. Il a voté en faveur du NAFTA. Il a
voté les « réformes » Clinton de l’aide sociale.
Se sont ralliés à Kerry une grande partie de l’intelligentsia et de stars comme Naomi Klein, Michael Moore et Noam Chomsky mais aussi des artistes ou des écrivains comme Salman Rushdie ou Bruce Springsteen. On a déjà vu dans l’histoire américaine ce que ce genre de raisonnement a donné. En 1964, tout ce que l’Amérique comptait de libéraux fit campagne pour Lyndon Johnson contre Goldwater, au nom de la « paix ». Quelques jours après son élection, Johnson bombardait Hanoï et Haïphong.
Kerry ne saurait représenter une quelconque
alternative à Bush. L’un candidat des pétroliers, l’autre candidat du lobby des
communications, tous les deux sont fondamentalement au service de la
bourgeoisie américaine ; et même si leurs programmes peuvent différer sur
des points qui ne sont que des détails, quel que soit celui qui sera élu,
l’orientation de la politique américaine, tant sur le plan intérieur que sur le
plan extérieur, ne sera pas fondamentalement modifié.
Ecoutons Kerry, intervenant en Floride sur
l’Irak : « Personne ne parle de
partir, personne ne parle de renoncer ou de faiblir. Nous parlons de gagner et
de faire le travail comme il faut ! »
Le seul dilemme posé à la bourgeoisie américaine est
de savoir si les avantages du maintien de Bush - ne pas changer de cheval au
milieu du gué, ne pas projeter un sentiment de faiblesse - valent les avantages
qu’offrirait Kerry : pouvoir élargir la coalition, être capable de lever
plus de fonds et d’aides techniques pour poursuive la guerre auprès des
impérialismes de second et troisième rang. En tout cas, quand Kerry a proposé
la tenue d’une conférence internationale sur l’Irak à cette fin… Bush a
immédiatement repris l’idée.
Il y a un autre candidat, l’avocat
« vert » Ralph Nader, pour lequel appellent d’ailleurs à voter les
membres américains de l’organisation internationale de la LCR française. C’est
en fait un « monsieur bon conseil » du parti démocrate (en mars, lors
d'une réunion à l'université de Raleigh, en Caroline du Nord, il a déclaré :
« Notre but, c'est de battre George
Bush et de montrer aux Démocrates, s'ils sont assez intelligents pour
comprendre, comment on peut écraser George Bush ! »). En fait, cette
candidature permet à ceux qui se regroupent derrière elle de s’opposer, grâce
aux accents radicaux de Nader, à toute expression propre aux travailleurs
américains.
L’AFL-CIO enchaînée au char du parti démocrate
En effet, la seule organisation de masse de la
classe ouvrière américaine, sa confédération syndicale AFL-CIO, s’est alignée sur
Kerry :
" L’AFL-CIO soutient de tout son cœur le sénateur Kerry. Nous nous engageons devant lui et devant la nation à engager la plus puissante campagne dans notre histoire – une campagne de, par, et pour les familles ouvrières. Aujourd’hui nous sommes unis autour d’un candidat présidentiel, pas seulement celui qui peut battre Bush et mobiliser notre nation, mais celui qui est la meilleure chose que l’Amérique a à offrir ".
A la convention nationale démocrate de Boston fin juillet, presque un quart des délégués était membre d’un syndicat, le plus bas pourcentage depuis 1988. Pourtant l’AFL-CIO consacrera 160 millions de $ à soutenir les démocrates. Le SEIU, syndicat des employés, va verser à lui seul 65 millions de $ et mettre au service de la campagne de Kerry 2 000 de ses permanents. Encore une fois, les dirigeants syndicaux placent la classe ouvrière sous les ailes du parti démocrate. Pourtant, les travailleurs n’ont rien à attendre d’un retour des démocrates aux affaires, si ce n’est une nouvelle détérioration de leurs acquis et de leurs conditions de vie.
Le bilan de cette politique est facile à
tirer : en 2003, le taux de syndicalisation est de 12,9 %, contre 20,1 en
1983. Dans le seul secteur privé c’est encore pire : 9,6% en 2002, 8,2 en
2003 (moitié moins qu’en 1983). La chute est ininterrompue et les syndiqués
sont encore moins nombreux qu’en 1995 quand le " combatif "
Sweeney et son équipe baptisée " New Voice "
ont pris la direction de l’AFL-CIO avec un soi-disant programme de combat
destiné à enrayer la chute du nombre de syndiqués.
Pour bien mesurer le degré d’avilissement auquel sont parvenus les dirigeants syndicaux américains, citons Nate Gooden, vice-président de l’UAW qui s’exprime ainsi devant une réunion commune syndicats-patronat après les accords chez Daimler-Chrysler :
" Nous sommes engagés dans une guerre mondiale. Si nous faisons les efforts nécessaires, nous pouvons changer le cours des choses et devenir le numéro un d'une économie mondialisée... Nous ferons de notre mieux, et cela signifie que chacun de ceux qui sont ici présents doit se coller au boulot pour faire décoller l'entreprise ".
Gooden ajoutait :
" Nous avons dû supprimer des emplois... Des gens
en ont souffert, mais nous avons sauvé la mise à une majorité de nos frères et
de nos sœurs en même temps que nous sauvions
Daimler-Chrysler "
La direction de l'AFL-CIO, dans un rapport intitulé " Revitaliser l’industrie américaine " affirme :
"les entreprises américaines sont désavantagées par rapport à leurs concurrents pour de nombreuses raisons, notamment des taxes et des pratiques commerciales abusives, un dollar surévalué, de trop faibles incitations à l'investissement, un coût des soins de santé supérieur à ceux des entreprises étrangères qui bénéficient par ailleurs de subventions de la part de leur gouvernement ".
C’est
un langage de patron.
Face à cette politique, des éléments de résistance
sont apparus, d’abord sur la question de la guerre – écho déformé des
manifestations significatives tout autant qu’impuissantes de 2003 aux
Etats-Unis. Ainsi la constitution d’un regroupement nommé USLAW (US Labor Against War), condamnant la
guerre et réclamant le retrait des troupes … mais d’une manière
particulièrement ambiguë. Ainsi, des résolutions adoptées notamment par l’APWU,
fédération syndicale des postiers en août dernier se prononçaient: « pour la fin de l’occupation américaine de
l’Irak, la mise en œuvre d’un plan restituant sa souveraineté au peuple irakien
le plus tôt possible (sic !) et le retour des
troupes américaines dans leurs familles ».
« Le plus tôt possible », sans exiger
le retrait « immédiat et inconditionnel» des troupes : c’est ce
que l’on appelle un couteau sans lame. Soyons brefs : l’USLAW appelle à
« battre Bush » en novembre 2004, donc voter pour Kerry qui n’a pas
la moindre intention de retirer les troupes, du moins pas avant que « le
plus tôt possible » ait été mis en place un gouvernement irakien croupion
et stable.
C’est également contre la direction de l’AFL-CIO
qu’a été lancée la « million workers march »,
manifestation prévue le 17 octobre à Washington, à l’initiative du syndicat des
dockers de San Francisco, auquel se sont ralliés la
National Education Association (2,7 millions d’enseignants syndiqués),
l’ensemble des syndicats locaux de dockers de la côte Ouest, l’AFL-CIO de
Caroline du Sud, la National Coalition of Black Unionists…
Sur quelle base ? Leur appel déclare en
préambule
« le moment est venu de
mobiliser la classe ouvrière sur notre propre programme … Finissons en avec la
subordination au pouvoir des quelques privilégiés et leur monopole du processus
politique en Amérique… Forgeons ensemble un mouvement social, économique et
politique pour les travailleurs… »
Quel programme ? Les organisateurs mettent en
avant 22 revendications, parmi lesquelles l’abrogation du Patriot act, de la loi Taft Hartley,
l’abrogation du NAFTA, mais aussi la création d’un revenu minimum pour tous, le
droit pour tous à l’assurance-maladie, la diminution du budget militaire et des
transports, des logements, etc.
Il est à noter que si les organisateurs ont pris
position conte la guerre et pour le retrait des troupes, notamment par la voix
de Ralph Schoenman, membre du comité d’organisation,
cette revendication ne figure pas dans la plate-forme constitutive de la marche
(qui est sur Internet à l’adresse : www.millionworkermarch.org) .
Mais comment satisfaire ces revendications, du moins
les plus urgentes et immédiates ? La résolution des dockers appelant à ce que
se tienne cette marche précisait de manière significative qu’elle devrait avoir
lieu au moment de la campagne menée par les syndicats … pour l’inscriptions sur
les listes électorales à des syndicats.
Certes, les organisateurs ont répondu correctement à
la direction AFL CIO qui leur reprochait de ne pas faire campagne pour
Kerry :
« en quoi la défaite de Bush améliorerait-elle la situation des classes laborieuses ? (…) Les dirigeants de General Motors et de Chrysler, qui soutiennent Kerry, représentent-ils les classes laborieuses et le mouvement ouvrier ? ».
Mais la politique a horreur du vide : en se
refusant à demander autre chose que «forcer
les politiciens et le gouvernement à nous entendre » (selon les termes
mêmes de la résolution du syndicats des dockers de San
Francisco), et en l’organisant dans les conditions que nous avons mentionnées,
cette marche laisse le champ libre à ceux qui roulent pour le parti démocrate
(ou pour Nader) qui sont présents parmi ses organisateurs. Pour que cette
marche ne soit pas une initiative sans lendemain, voire une caution gauche pour
le Parti Démocrate, il lui faudrait poser subjectivement ce qu’elle va soulever
objectivement, le problème politique vital pour le prolétariat américain :
sa constitution en parti politique indépendant de la bourgeoisie. Ce n’est pas
le cas.
Il faut un parti ouvrier aux travailleurs américains
Quelle que soit l’ampleur de la marche du 17
octobre, la classe ouvrière sera une nouvelle fois absente de la scène
politique lors des élections de novembre. Pour qu’il n’en soit plus ainsi, il
n’est d’autre issue que de combattre pour que se constitue aux Etats-Unis un
parti ouvrier, en opposition aux deux partis bourgeois. Mais comment un tel
parti pourrait-il naître tant que la direction de l’AFL-CIO et de l’essentiel
de ses fédérations syndicales maintiennent et même
renforcent leur liens avec le Parti Démocrate ?
A sa façon, la quasi disparition de l’avatar de Labor Party proclamé en 1996 à
Cleveland l’atteste : le refus des quelques syndicats, qui avaient soutenu
cette initiative, de rompre réellement avec le Parti Démocrate, d’opposer
partout où c’était possible ses candidats aux candidats Démocrates et
Républicains l’a liquidé. La direction de cette coquille vide est allée jusqu’à
écrire au « cher président Bush » à l’occasion des élections pour lui
demander respectueusement de reprendre à son compte quelques revendications
concernant l’assurance-maladie des travailleurs. C’est un naufrage complet.
Dans les années 30, le puissant mouvement de grèves
de la classe ouvrière avait provoqué une rupture avec la vieille American Federation of Labor pour donner naissance au Congress of Industrial Organizations.
Ce mouvement de rupture tendait vers la constitution d’un parti ouvrier basé
sur les organisations syndicales, vers le Labor Party de masse, que le CIO d’alors
préfigurait. C’est toujours dans le combat pour la rupture des organisations
syndicales avec la bourgeoisie américaine et ses partis que réside l’issue, la
voie vers un véritable Parti Ouvrier aux Etats-Unis, combat au travers duquel
pourra se construire et se développer une avant-garde révolutionnaire.
Le 1er octobre 2004