Annoncés fin octobre 2003,
les chiffres concernant les performances de l’économie américaine au 3eme
trimestre 2003 semblaient indiquer l’existence d’un véritable « boom » :
7,2% de croissance du PIB en rythme annuel, du jamais vu depuis 19 ans et les
années fastes du mandat Reagan. Pour la même période, l’investissement a
augmenté de 11,1%, dont 15,4% pour les biens d’équipement, notamment
informatiques. Après la récession américaine de 2001-2002, l’année 2003 est
marquée par une « reprise » de l’activité économique, en particulier
aux Etats-Unis, mais également au Japon. D’après le rapport annuel du FMI,
l’évolution du PIB des principales puissances impérialistes serait la
suivante :
Evolution du PIB réel
|
2001 |
2002 |
2003 |
USA |
0,5% |
2,2% |
3,1% |
JAPON |
0,4% |
-0,3% |
2,7% |
ALLEMAGNE |
0,8% |
0,2% |
-0,1% |
FRANCE |
2,1% |
1,2% |
0,2% |
ITALIE |
1,8% |
0,4% |
0,3% |
ESPAGNE |
2,8% |
2,0% |
2,4% |
Les deux premières puissances de l’économie mondiale, les USA et le
Japon, sont donc, pour le moment, sortis de la récession. Les données
concernant ces deux pays, présentées dans les tableaux suivants, confirment
cette appréciation.
Source : OCDE |
Investissement des entreprises |
Investissement total |
2003 |
2003 |
|
USA |
+ 2,3% |
+ 3,7 % |
Japon |
+ 10,3% |
+ 4,4 % |
L’évolution
de l’investissement peut également être appréhendée à partir des chiffres de la
formation brute de capital fixe présentés par le FMI dans son rapport
annuel :
|
Formation brute de capital fixe |
||
2001 |
2002 |
2003 |
|
USA
|
-2,3 % |
-2,3 % |
4 % |
Japon |
-1,3 % |
-6,0 % |
3,3 % |
La productivité du travail a
nettement augmenté à partir de l’année 2002, en comparaison au niveau où elle
se situait pour l’année 2001 :
|
Productivité (source FMI)
|
||
2001 |
2002 |
2003 |
|
USA
|
2,4 % |
7,2 % |
5,2 % |
Japon
|
-3,5 % |
3,5 % |
5,4 % |
L’ensemble de cette situation a eu des répercussions sur les indices
boursiers : le SP 1500 (l’indice du cours des actions des 1500 premières
entreprises cotées à Wall Street) a gagné environ 20% sur l’ensemble de l’année
et le SP500, 17%, alors qu’au Japon, les marchés financiers ont bondi de plus
de 50% d’avril 2003 à avril 2004.
Il faut noter également
qu’alors que jusqu’à présent on parlait d’une « reprise sans
emploi », aux USA, 288 000 en avril, dont 21 000 postes dans l’industrie
ont été créés en avril 2004, ce qui n’était pas arrivé à un tel rythme depuis 4
ans. Depuis août 2003, environ 40% des pertes de postes des trente derniers
mois ont été comblées, autre signe de la réalité de la « reprise ».
USA :« L’Etat au
service du business »(L’Expansion,
n°687, juin 2004)
Une pré-condition de la reprise économique a été, les chiffres des
gains de productivité le montrent, les coups portés au prolétariat américain.
D’après L’Expansion du mois de juin
2004 :
« un nombre croissant
d’américains travaillent près de 400 heures de plus par salarié et par an que
la moyenne européenne, soit près de dix semaines de boulot
supplémentaires ».
Dans le secteur de l’aviation par exemple, 100 000 postes ont été
supprimés depuis le 11 septembre 2001. Les chiffres récents de l’emploi ne
doivent pas cacher que la saignée de l’emploi industriel continue. L’évolution
du taux de chômage suffirait à rabattre le caquet des apologistes du
capitalisme : en 2000, le nombre de chômeurs déclarés représentait 4% de
la population active … mais 6% en 2003. Il faut encore mentionner les accords
salariaux passés récemment chez American Airlines, Goodyear ou Ford, qui organisent la baisse du
salaire réel des travailleurs, mais aussi des « restructurations ».
Pourtant,
la crise qui a frappé l’impérialisme américain et l’ensemble de l’économie
mondiale en 2001 était d’une profondeur telle que L’Expansion, dans son édition de juin 2004, note à son
propos :
« Plus rien ne semble à
même d’éviter une récession générale, « plus grave encore que celle des
années 30 », diront les économistes les plus avertis quand George Bush
s’installera à la Maison-Blanche ».
En
fait, pour éviter, momentanément une crise disloquant le marché mondial, il a
fallu l’intervention direct de l’Etat fédéral, qui a été déterminante. Depuis
l’investiture de Bush, l’Etat fédéral a investi … 1 000 milliards de
dollars dans l’économie. D’abord, des centaines de milliards de dollars sont
venus directement soutenir, sinon sauver, de grands groupes menacés par la
faillite, tels que les compagnies aériennes (15 milliards « d’aide
d’urgence » immédiatement après le 11 septembre 2001).
Ensuite,
les taux d’intérêt ont été réduit à un niveau
historiquement bas. Depuis la fin de l’année 2000, la FED a accompli treize baisse des taux, pour aboutir au plancher du 1%, jamais vu
depuis 1958.
Ceci
a permis aux entreprises de réduire leur endettement, de continuer à emprunter
massivement pour financer l’activité, et encore de soutenir artificiellement le
cours des marchés d’actions. En plus, des baisses massives d’impôt sont encore
venues à la rescousse des capitalistes. Mais le plus frappant est sans aucun
doute la gigantesque impulsion donnée à l’économie d’armement.
« 447
milliards de dollars : l’effort annuel de défense américain représente
désormais
la moitié des dépenses militaires mondiales. » (L’Expansion, n°687, juin 2004)
Le titre
ci-dessus, à lui seul, peut déjà rendre compte de l’importance que recouvre
l’économie d’armement pour l’impérialisme américain. Pourtant, pour en donner
toute l’ampleur, et la signification politique, il faut ajouter que les
dépenses militaires américaines sont revenues aujourd’hui au niveau auquel
elles se situaient au moment de la guerre de Corée. L’évolution de ces
dernières années est spectaculaire.
Après presque une
décennie de baisse importante des dépenses militaires, le gouvernement Clinton
annonçait en 1998, quelques mois avant l’agression impérialiste contre la
Serbie, une augmentation de 112 milliards sur la période 2000-2005. Dans un
article de 2001 intitulé « Le
système militaro-industriel américain, acteur et bénéficiaire non collatéral de
la guerre », Claude Serfati
expliquait :
« A partir de 1993, les
grands groupes à production militaire, encouragés à se restructurer par le
secrétaire d’Etat à la défense, ont réalisé de nombreuses fusions-acquisitions.
Au terme provisoire du processus de concentration, les cinq grands groupes (Loockheed Martin, Boeing, Raytheon,
Northrop Grumman et General Dynamics – Ndlr) qui ont émergé en 1997 reçoivent environ 40% des
commandes d’armes du Pentagone et un peu plus de 40% des crédits de
recherche-développement militaire. (…) Certains estiment que le soutien
financier fédéral aux exportations s’élèverait à près de 40% de leur valeur
totale.
Chéris par Wall Street dans la période 1993-1997, les groupes de l’armement
ont ensuite perdu de leur attrait lors de la phase d’ « exubérance
irrationnelle » qui sévissait à Wall Street et se portait également sur les
« dot.compagnies »(…). La politique mise en
œuvre dans ces groupes prit alors deux formes. Les dirigeants supprimèrent des
dizaines de milliers d’emplois (…). D’autre part, la pression des actionnaires
et des dirigeants se fit plus forte pour contraindre le « client »,
le Pentagone, à augmenter ses dépenses et à l’administration d’assouplir ses
procédures de livraisons d’armes aux pays acheteurs. Les deux mesures,
augmentation du budget et facilitation des exportations d’armes, furent prises
par le Pentagone. Concomitantes ou presque à la guerre contre la Serbie, elles
donnèrent aux groupes de l’armement un nouveau dynamisme et un attrait qui
furent d’autant plus forts que dans le même temps, la plupart des firmes de la
« nouvelle économie » étaient au cœur du krach du Nasdaq et
participaient au fort recul de Wall Street (…).
En 2000, les valeurs
boursières des groupes de la défense (surtout ceux spécialisés en électronique
de défense, si importante dans les nouvelles générations d’armes) et de
l’aéronautique ont augmenté de 58%, alors que l’indice Standard&Poor des 500 premières valeurs de Wall
Street baissait de 9% »
L’augmentation des dépenses
militaires fut encore accentuée avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Bush.
Entre 2000 et 2002, le budget croissait de 10% et atteignait 330 milliards de
dollars. On doit encore y ajouter le budget de la « sécurité du
territoire », dont l’augmentation s’est élevée à 10% pour la même année
2002, avec un budget de 41 milliards de dollars. Le budget de la Défense est
aujourd’hui de 450 milliards de dollars, sans compter une série de dépenses qui
n’y sont pas inscrites, comme les rallonges successives demandées par le
gouvernement Bush au Congrès pour financer l’occupation de l’Irak.
Si,
actuellement, l’économie d’armement représente officiellement 3% de l’ensemble
de la production de l’économie mondiale, son poids réel est en réalité
nettement plus important. Des groupes qui vivent principalement des commandes
d’armes des Etats, mais qui ont d’autres activités, dans le domaine civil, ne
pourraient survivre sans les commandes militaires. Il en est ainsi, par
exemple, de Boeing, dont le secteur de l’aviation civile ne pourrait continuer
d’exister sans les commandes militaires.
Ce qui est vrai pour
l ‘impérialisme US l’est aussi pour ses concurrents. A titre d’exemple, le
gouvernement français vient de faire publier un rapport sur l’impact économique
et social des dépenses militaires. On peut y lire :
« Les financements
inscrits dans la loi de programmation militaire 2003-2008 engendrent en moyenne
14,64 milliards d’euros de commandes annuelles auprès des entreprises
françaises (…). La Défense représente 67% des marchés publics de l’Etat et 28%
des marchés publics de l’ensemble des collectivités publiques. ».
Il est cependant
indispensable de souligner que, dans ce domaine comme dans d’autres,
l’impérialisme américain est largement en tête : alors que le budget
militaire américain est évalué à 450 milliards de dollars, celui, cumulé, de l’ensemble
des pays européens atteint difficilement 150 milliards !
L’économie d’armement : « un moyen
privilégié de réaliser la plus-value (…) un moyen d’accumulation »
(Rosa
Luxembourg)
Dans “Défense du Trotskysme II”, reprenant l’analyse réalisée
par Rosa Luxembourg dans L”accumulation du capital, Stéphane Just
écrivait, à propos du rôle de l’économie d’armement à l’époque impérialiste:
“Le
capitalisme au stade de l’impérialisme voit ses possibilités d’extension
générale se restreindre à l’échelle mondiale, tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur des pays capitalistes dominants, une fois que le partage du monde
est achevé. La monopolisation, la formation du capital financier, forme extrême
de la concentration du capital, fossilisent, ossifient le capitalisme, lui fait
perdre sa souplesse antérieur, qui, au prix des crises de surproduction
détruisant des masses de forces productives, permettaient le redémarrage du
cycle, par la hausse, suivant la chute, du taux de profit et un nouvel
équilibre dynamique entre les différents secteurs de la production.
L’Etat de
tous temps joua un rôle important dans la formation et le développement
capitaliste: un rôle à la fois politique et économique. Sa fonction économique
avec la formation des monopoles et du capitalisme financier s’accentuera
jusqu’à devenir décisive, mais parasitaire: le militarisme devient un facteur
indispensable et majeur du fonctionnement d’ensemble de l’économie capitaliste
(…)
Il s’agit
d’une gigantesque destruction de valeur d’échange et de valeur d’usage… comme
condition de la poursuite du procés d’accumulation du capital. La consommation
des marchandises par l’armée, leur cristallisation sous forme de matériels de
guerre, ouvrent un marché nouveau. Lorsque jouaient les mécanismes classiques
du mode de production capitaliste, sans grandes entraves, le redémarrage du
cycle et le “boom”, étaient animés par le renouvellement du capital constant,
particulièrement du capital fixe, lequel entraînait l’augmentation de la
demande des moyens de consommation. La demande d’armements, la consommation de
l’armée, vont désormais entraîner la croissance du capital constant, du capital
fixe en particulier, lequel entraînera l’augmentation de la demande de moyens
de consommation(…)
Tout le cycle
de la production est conditionné par le parasitisme (la putréfaction des
rapports de production capitalistes sclérosés par les monopoles, le capital
financier) que manifeste l’économie d’armement, et la croissance des forces
destructives qu’elle constitue. Tout lui est subordonné, les machines, le
travail de millions de producteurs, les recherches scientifiques et techniques,
leur application, même si les machines, le travail, les recherches scientifiques
et techniques, laur application, ne sont pas imméditement utilisés en totalité
à la production d’armement, si ils sont utilisés, en partie importante, à la croissance des
moyens de production, au développement et au renouvellement de la consommation.
Car, l’économie d’armement devient la condition, commande, le procés de
production dans son ensemble.
Mais
l’économie d’armement a sa logique contraignante. Pour que le procés de
production ne s’arrête pas, il lui faut prendre des dimensions sans cesse
croissante, trouver un marché toujours plus large; l’économie de guerre, la
guerre impérialiste, sont ses aboutissants naturels(…) Si, comme nous
l’explique Marx, les crises économiques sont le moment du procés de la
production où, par la destruction d’immenses forces productives, les conditions
d’un nouveau cycle se réalisent, l’économie d’armement manifeste la crise
chronique du mode de production capitaliste.”(pages 36-39)
Ainsi, la production de matériel de guerre, n’entre ni dans le secteur
I de la production sociale, le secteur de la production des moyens de
production, ni dans le secteur II, celui de la production des moyens de
consommation.
Elle constitue un « secteur » particulier de la production.
Dans la mesure où le produit de l’économie d’armement est acheté d’avance par l’Etat , elle garantit un débouché à cette partie en surplus
du capital des secteurs I et II qui, si elle y était investie, ferait nettement
baisser le taux de profit général. Une fraction importante des moyens de production
et des moyens de consommation est continuellement soit directement transférée,
soit orientée, vers la production d’armement.
Non seulement l’économie d’armement constitue un moyen de lutter contre
la baisse du taux de profit, au même titre, par exemple, que le capital fictif,
mais elle offre également un débouché garanti à une masse toujours croissante
du capital, dans la mesure où le produit de la production est acheté par
l’Etat, où son financement en général est assuré par l’Etat.
Elle joue donc également le rôle de volant d’entraînement pour le mode
production capitaliste dans son ensemble, en particulier à l’époque
impérialiste.
“Si l’économie américaine est sortie de l’enfer, elle
danse sur un volcan”(L’Expansion, n°687, juin 2004)
Mais,
comme l’écrivait Stéphane Just, « l’économie
d’armement a sa logique contraignante ». Non seulement elle doit
aboutir aux guerres de rapine menée par les puissances impérialistes, mais elle
doit également être financée. Le produit de la relance des dépenses militaires,
de l’intervention massive de l’Etat fédéral pour soutenir les trusts américains
ne s’est pas fait attendre. Le Monde daté
du 28 février 2004 indiquait :
« L’époque actuelle n’est
pas sans rappeler celle de l’ « exubérance irrationnelle » de la
bourse américaine qu’évoquait, fin 1996, le président de la Réserve Fédérale,
Alan Greenspan, devant la hausse exagérée du cours
des actions. Courant 1998, la bulle financière éclatait, et elle se traduisait par
un ralentissement économique mondial. Cette fois, ce sont les dépenses
militaires qui sont en état d’exubérance…(…) les
Etats-Unis retombent dans les twin deficits (déficits jumeaux du budget et des comptes
extérieurs) tant dénoncés avant le mardi noir boursier d’octobre 1987. Il y a
peu de chance qu’ils soient vite résorbés »
En
ce qui concerne le budget de l’Etat fédéral, passé d’une situation légèrement
excédentaire début 2001 à un déficit représentant 5% du PIB aujourd’hui, le
rapport annuel du FMI précise :
« D’un point de vue
historique, la vitesse de détérioration du déficit budgétaire a peu de
précédents ».
Le poids du déficit
budgétaire est d’autant plus important qu’il se conjugue au déficit
« abyssal » de la balance des paiements courants, qui a atteint un
record historique de 541,8 milliards de dollars en 2003. Pour le moment, ces
déficits continuent d’être financés par l’afflux de capitaux étrangers
, en particulier asiatiques, aux USA. L’Asie, Japon y compris, détient
actuellement 2,1 trillions de dollars dans ses réserves officielles, soit plus
de 80% du total mondial et trois plus que les réserves de 1998.
Le ralentissement des entrées
de capitaux étrangers aux Etats-Unis constitue un risque réel. Dans son édition
du 20 novembre 2003 Le Monde indiquait qu’au mois de septembre de la
même année les investisseurs étrangers n’avaient acheté que 4,2 milliards de
titres de dette et d’actions américaines contre 49,9 milliards au mois d’août
et 76 milliards en moyenne sur les six mois précédents. En fait, les déficits
américains sont financés artificiellement par l’inflation monstrueuse de crédit
permise par la politique de « taux zéro » menée par la banque
fédérale américaine.
A
ce sujet, il est utile de relire ce que, en 1970, dans « Défense du
trotskysme II »(page 57), Stéphane Just écrivait au sujet de la crise financière et monétaire
qui allait conduire, le 15 août 1971, à la fin de la convertibilité du dollar
en or, véritable constat de faillite:
« Les déséquilibres dans
les balances commerciales et de paiements ne sont pas la cause de la crise du
système monétaire international. Toutes les nations ont trop importé et trop
exporté en regard de la consommation normalement solvable. Tous les Etats bourgeois
ont par leurs parasitaires, et singulièrement celles d’armements, ouvert des
débouchés artificiels à la production qui ont entraîné le fonctionnement
d’ensemble de l’économie, qu’ils ont financé par des traites de cavalerie, les
emprunts, le recours aux banques centrales et les mille moyens de la technique
financière. Les déséquilibres des balances révèlent cette situation. Elle est
d’autant plus grave que le pivot de l’impérialisme mondial, l’impérialisme
américain, est au centre de cette émission massive de traites de cavalerie, de
chèques sans provision, de formation de capital fictif »
Nous
n’en sommes pas aujourd’hui au stade d’une crise financière et monétaire
ouverte. La baisse du dollar enregistrée ces derniers mois n’a pas, pour
l’instant, trop déstabilisé le système monétaire et financier international.
Elle a même profité aux entreprises exportatrices de ce pays. Il n’en reste pas
moins que la dépréciation du dollar est fondamentalement le produit des
déséquilibres profonds qui traversent l’économie mondiale, qui sont eux-mêmes
l’expression des contradictions fondamentales du mode de production
capitaliste.
Le
risque est celui d’une banqueroute, d’une faillite pure et simple. C’est ce
qu’indiquait Felix Rohatyn
dans le Financial Times du 14 avril 2004 en expliquant
que la situation actuelle des USA est « étrangement similaire » à
celle que la ville de New-York connut en 1975
lorsqu’elle fit faillite après que les marchés financiers se détournèrent des
emprunts émis par la ville. C’est vers cette menace que chemine aujourd’hui
l’économie américaine sous les coups de fouets de la politique économique
engagée par le gouvernement Bush après le 11 septembre 2001.
Vers “un changement majeur de
politique monétaire”: relèvement des taux d’intérêt
C’est ainsi que le journal Le Monde (22.04.04) a
caractérisé l’annonce faite par le président de la Réserve Fédérale, Alan
Greenspan, les 20 et 21 avril 2004, d’une prochaine hausse des taux d’intérêt
aux USA.
A ce stade, il est indispensable de bien prendre toute la
mesure de la situation de la principale puissance économique mondiale. Il est
bien évident que la hausse annoncée des taux d’intérêts aux USA est rendue
possible par la hausse du taux de profit, des profits. Le débit du robinet à
dollar, à crédit, peut être réduit sans entraîner dans la faillite des milliers
d’entreprises, sans faire s’effondrer le cours des actions (soutenus par la
perspective de dividendes en hausse), et peut permettre d’attirer plus
largement les capitaux étrangers (et même faire remonter le dollar).
Mais l’avenir reste totalement incertain. Nous avons vu à
quel prix, avec quels moyens artificiels la « reprise » a été
arrachée. L’impérialisme US est face à un déficit budgétaire sans précédent.
Son endettement repart à la hausse, et la hausse des taux à longs terme en
alourdira encore le poids. Une hausse même minime des taux d’intérêts peut
générer un krach sur le marché des obligations comme ce fut le cas par le
passé. Et encore ne serait-ce là qu’un apéritif. Le tournant dans la politique
économique engagé depuis le 11 septembre a conduit à une situation où la
nouvelle accumulation des déficits, des dettes, l’orgie frénétique de
crédit peuvent rapidement étrangler l’activité économique, déboucher sur une
situation de stagnation comme celle qu’a connu le Japon tout au long des années
90. L’autre terme de l’alternative étant tout simplement un krach financier
d’ensemble.
Or, le coup de frein éventuel à cette politique
« mélange de Keynes et d’Attila » comme l’a écrit le journal Libération
interviendrait dans une situation où le prix des principales matières premières
ne cesse de grimper, érodant mécaniquement pour ainsi dire le taux de
profit.
Le
prix de l’acier a augmenté de 30% de janvier à mars 2004, le cours du platine
est à son plus haut niveau depuis 24 ans, celui du coke a augmenté de 80% en un
an, celui du nickel de 55%. La spéculation sur ces marchés surenchérissant
encore les coûts: la part des fonds spéculatifs dans la détention de contrats
de matières premières est passée de 8% en 1993 à plus de 20% aujourd’hui. La
croissance du cours du pétrole brut, de 85% en deux ans et proche de ses
niveaux les plus élevés de ces treize dernières années, pèse également
(notamment sur les compagnies aériennes).
Mais
ce n’est pas tout ! Pas une semaine ne passe sans que la crise de
surproduction qui touche l’industrie automobile américaine, secteur central
s’il en est, ne se manifeste.
Dans
son édition 2004, le “Bilan du Monde” a consacré un article à la situation du
secteur automobile aux Etats-Unis. On pouvait y lire:
“L’industrie
automobile a connu en 2003 un chassé-croisé hautement symbolique. Pour la
première fois, le japonais Toyota est devenu le deuxième constructeur mondial
au détriment de l’américain Ford. Déjà, au mois d’août, Toyota avait doublé
l’américain Chrysler aux Etats-Unis (…) la part de marché consolidée de General
Motors, Ford et Chrysler, les “Big Three”, est, pour la première fois, tombée
sous les 60%, contre 73% en 1996. Sous pression, les Big Three sont pris dans
une sorte de fuite en avant, qui consiste à continuer à produire, alors que
leurs produits ne sont plus suffisamment compétitifs par rapport à leurs
concurrents étrangers. Pour ralentir le déclin de leurs parts de marché, les
américains sont obligés de consentir d’énormes rabais qui laminent leurs
profits”
La
conclusion de cet article est significative:
“Dans son
numéro de juin, le très influent The Economist titrait sur l’extinction des
géants de l’automobile avec en “une” la photo d’une calandre de Ford rouillée
en plein désert”
L’aggravation
de cette crise de surproduction est possible. Au premier trimestre 2004 les
dépenses de biens durables aux USA, ont nettement reculé, de 4,7%,
principalement à cause de la baisse des achats de voitures. Ses conséquences
pourraient être immenses, et constituer le coup de boutoir décisif faisant
tomber tout l’échafaudage élevé pour juguler la crise majeure qui menace de l’économie
capitaliste mondiale.
On pourrait rétorquer que la situation économique mondiale ne
se limite pas à celle des Etats-Unis. Mais, premièrement, la place qu’occupe
l’impérialisme américain est déterminante et, ensuite, justement, la “santé”
économique de certaines puissances impérialistes, en particulier en Europe,
montre à quel point on est loin d’un nouveau long cycle de croissance.
“Le Japon renoue avec
l’expansion…” (Le Monde, 22.04.04): jusqu’à quand ?
Les données fournies au début de cet article pourraient
sembler confirmer l’appréciation portée par Le
Monde au sujet de la situation économique japonaise. Il est vrai que fin
2003 (d’octobre à décembre), ce pays affichait une croissance de son PIB de
6,4% en rythme annualisé, que l’investissemnt a repris, que les profits ont
augmenté. Il faut cependant nettement nuancer l’euphorie du journaliste du Monde. A y regarder de plus près on
s’aperçoit que la “reprise” japonaise est due, avant tout à la croissance des
exportations, vers les Etats-Unis et la Chine (la croissance des achats de
produits japonais y a été de 42% au cours de l’année 2003). L’excédent
commercial, “en progression ininterrompue depuis neuf mois”, profite du “boom”
des exportations d’automobiles et de “produits de haute technologie” vers ces
deux pays. Les exportations représentent 11% du PIB A tel point que, dans le
même article on peut lire:
“Faute d’une
demande pérenne, tout essoufflement économique des Etats-Unis et de la Chine
entraînerait un enrayement inévitable de la machine à exporter japonaise,
pénalisée par une éventuelle et forte appréciation du yen par rapport au
dollar”.
Le “Bilan du Monde”
déjà cité note quant à lui:
“Le cours du
yen par rapport au dollar (et celui du yuan chinois qui est lié au billet vert)
est un élément préoccupant pour Tokyo: toute valorisation du yen se répercutant
sur la compétitivité des produits japonais sur les marchés américains et
chinois, les autorités japonaises cherchent à lutter contre l’appréciation du
yen. Depuis le début de 2003, la Banque du Japon est massivement intervenu sur
le marché des changes, si bien que les réserves en devises du Japon ont
augmenté de 103 milliards d’euros en neuf mois. Les pressions déflationnistes
perdurent bien qu’en s’atténuant. Le rythme de la baisse des prix, sensible
depuis cinq ans, à commencer à se réduire et se dessinait en fin d’année 2003
(…). Le serpent de mer des mauvaises créances des banques, leg de l’éclatement
de la bulle spéculative au début des années 90, continue à assombrir l’horizon
(…)”
En
mai 2003, la cinquième banque du pays, Resona, était en situation de faillite.
Il a fallu que le gouvernement japonais injecte des dizaines de milliards de
yen pour réaliser la “recapitalisation par l’Etat” de l’établissement bancaire,
dont la faillite aurait déstabilisé l’ensemble du système financier. Des
restructurations ont certes eu lieu dans un certain nombre d’entreprises
privées, avec leur lot de licenciements, l’augmentation de la flexibilité du
travail, du travail temporaire, mais le montant des “créances douteuses”, s’il
a diminué de 15% à la fin de l’exercice fiscale 2002, reste une charge
considérable qui pèse sur l’ensemble de l’économie japonaise et qui ne manquera
pas de provoquer encore de sérieux chocs dans le cas d’un ralentissement de la
“reprise” mondiale. Il faut ajouter que la conséquence de “l’interventionnisme”
de l’Etat japonais (plus d’une dizaine de “plans de relance” en dix ans, sans
compter l’injection ponctuelle de capital pour venir au secours de tel ou tel
groupe menacé) se manifeste directement dans la poursuite de la dégradation des
finances de l’Etat qui, elle aussi, constitue une lourde charge pour le
capitalisme japonais. Le tableau suivant rend compte de cette situation:
(En % du PIB) |
2001 |
2002 |
2003 |
Solde financier des administrations
publiques |
-6,1 |
-7,1 |
-7,4 |
Tout
cela montre à quel point la “reprise” japonaise est fragile, à quel point elle dépend,
d’une part, elle aussi, de la poursuite du parasitisme sous toutes ses formes
et d’autre part, de la “croissance” américaine et chinoise.
Mais il est un autre secteur de l’économie mondiale qui illustre
la fragilité de la “reprise” actuelle: l’Europe.
L’Union Européenne à la traîne
Pour
prendre la mesure du retard qu’accuse l’Union européenne par rapport aux USA,
mais aussi au Japon, il faut se reporter à un certain nombre de chiffres donnés
au début de cet article concernant ces deux derniers pays.
D’abord
les chiffres de la croissance du PIB, que nous ne reprendrons pas ici. Ensuite,
il faut indiquer qu’alors que, selon l’OCDE, l’investissement des entreprises a
augmenté de 2,3% aux USA et de 10,3% au Japon en 2003, il a reculé de 1,7% en
Allemagne, de 2,2% en France et de 4,8% en Italie. La même tendance peut être
observée en ce qui concerne la formation brute de capital fixe (seule l’Espagne
s’en sort avec les honneurs). Alors que pendant la même année 2003, la
productivité a augmenté de 5,2% aux USA et de 5,4% au Japon, elle n’a progressé
que de 3% en Allemagne, 2% en France, 2,8% en Espagne, et a même reculé de 0,9%
en Italie.
Ce décalage est d’abord le produit du retard “historique” des
bourgeoisies européennes du point de vue des coups portés à leur prolétariat
respectif: ce qui a été fait au début des années 80 par Reagan aux USA (aussi
par Tatcher en Angleterre) ne l’a pas été en Europe. Mais cela ne peut pas tout
expliquer.
Il
faut bien sur prendre en compte le retard inévitable avec lequel les économies
européennes peuvent être entraînées par la “locomotive” américaine. Mais il
n’empèche, une partie de la “reprise” américaine” s’est jusqu’à présent
réalisée aux dépens des puissances impérialistes européennes, notamment dans la
mesure où la dépréciation du dollar a joué en faveur des entreprises
exportatrices américaines et, au contraire, l’appréciation de l’euro a pesé sur
les firmes du “vieux continent”. Si on prend le cas de l’Allemagne, en
récession pour l’année 2003, on observe, selon Le Monde du 17 janvier 2004 que
“(…), le
commerce extérieur est en effet responsable d’une ponction de 0,2% sur la
croissance annuelle. En 2002, le commerce extérieur avait apporté à lui seul
1,7% de croissance, compensant la déprime interne et permettant à l’Allemagne
d’afficher +0,2% sur l’année. Mais (…), les exportations allemandes vers les
Etats-Unis ont plongé de 9,7% sur les dix premiers mois de 2003, à 52 milliards
d’euros. Pour le seul mois d’octobre, la chute atteint 14,3%, à 5,4 milliards
d’euros”
La
situation difficile de groupes européens
importants montre le chemin qu’il reste à parcourir aux bourgeoisies européennes
pour réduire le décalage avec le concurrent américain. Alstom a été emmené au
bord du gouffre. Quant à Volkswagen, premier constructeur automobile européen,
ses résultats du premier trimestre 2004 sont jugés “lamentables” par le patron
Bernd Pischetsrieder lui-même, après que le bénéfice du groupe ait été divisé
par deux en 2003.
Ces
derniers exemples montrent, eux-aussi, les limites de la “reprise” actuelle,
non seulement dans l’Union Européenne, mais à l’échelle mondiale. Ils
signifient surtout que l’offensive menée par les bourgeoisies impérialistes, en
Europe, aux USA, à l’échelle internationale, contre leurs prolétariats
respectifs, contre les masses d’une manière générale, pour liquider les acquis
ouvriers les plus importants, doit se poursuivre et se renforcer.
L’impérialisme: “La réaction sur
toute la ligne”(Lénine)
La
torture exercée par les Gi’s américains contre les prisonniers irakiens,
l’occupation militaire, coloniale, de ce pays, la saignée du peuple
palestinien, l’offensive visant à détruire les acquis les plus importants
arrachés par les prolétariats durant les cinquante dernières années, telle que
la retraite et maintenant l’assurance-maladie en France, ne sont pas fortuits.
Ce
sont des produits inévitables du maintien du mode de production capitaliste,
dont le moteur est l’extraction et la réalisation de la plus-value, le profit.
La
nouvelle relance de l’économie d’armement, le nouveau développement du capital
fictif, les déséquilibres profonds qui traversent l’économie mondiale, sont
l’expression du pourrissement des rapports sociaux bourgeois, du capitalisme
parvenu à son stade suprême, l’impérialisme, “réaction sur toute la ligne”.
C’est au prix des guerres impérialistes à répétition, produit de l’économie
d’armement, de la colonisation, à nouveau, de pays entiers, du ravalement de
pans entiers du prolétariat au rang de miséreux, que les bourgeoisies comptent
poursuivre le rétablissement du taux de profit, repousser les échéances.
La
“reprise” actuelle montre ce qu’il en est. Mais inévitablement, compte tenu des
bases sur lesquelles elle se réalise, l’économie mondiale va connaître de
nouvelles secousses, toujours plus profondes et violentes, dont les masses,
comme c’est le cas dans la période de “croissance”, auront à payer l’addition.
Pour
que cesse la barbarie, il n’est pas d’autre voie que de combattre pour le
socialisme.