Article paru dans Combattre
pour le socialisme n°14 (96) de décembre 2003
"Forum social
européen" de Paris Saint-Denis
Les habits neufs des vieilles bureaucraties
« Un Forum social européen financé par Matignon »
(Libération du 3 octobre)…
Du
13 au 16 novembre s’est tenu à Paris et en proche banlieue le Forum Social
Européen, déclinaison sur le vieux continent du Forum Social Mondial lancé à
Porto Alègre. Une première remarque s'impose. Ce "forum" présenté à
loisir comme le nec plus ultra en matière de contestation est une manifestation
financée directement par l'Etat, comme le résume le titre d'un article de Libération du 3 octobre, ou comme le
détaille la dépêche d'agence suivante, parue le jour de l'ouverture du forum:
« Aujourd'hui s'ouvre à Paris le second forum
social européen où près de 60000 personnes sont attendues. Le budget de ce
grand rendez-vous altermondialiste est pris en charge à 85 % par l'Etat et les
collectivités locales à l'exception de la région Ile de France qui a refusé de
voter le budget.
Quatre sites, 55 conférences plénières, 250 séminaires, plus d'une centaine
d'ateliers, la préparation du forum social a nécessité d'énormes besoins
logistiques tant sous forme de matériel que de locaux. "Nous avons un
budget global de l'ordre de 6 millions d'euros, hors bénévolat " précise
Marc Mangenot, directeur financier du FSE. "Il comprend les aides en
infrastructure que nous fournissent les mairies organisatrices comme des salles
ou des gymnases pour l'hébergement mais aussi le budget monétaire qui s'élève
lui à 3,5 millions d'euros".
Celui-ci comprend les frais de fonctionnement comme les charges de personnel,
les coûts de communication ou bien encore ceux de traduction. Si près de 1500
associations, syndicats et mouvement divers participent à l'élaboration du
forum, leur apport monétaire reste relativement faible, environ 60 000 euros au
total.
De
leur côté, les organisateurs tablent sur un apport de 450000 euros grâce aux
droits d'inscription. Car l'accès aux différentes manifestations n'est pas
gratuit, loin s'en faut. Si les personnes sans revenus bénéficient d'un tarif
de 3 euros, pour les autres, il vous en coûtera 11, 22 voir 55 euros suivant
que vos revenus se situent en dessous de 1000, entre 1000 et 2000 ou bien
au-dessus des 2000 euros mensuels. Après vous être acquitté de ce droit, vous
aurez accès à tous les sites durant les trois jours.
Au final, ce sont des fonds publics qui financent la plus grosse part du budget
de ce forum européen qui, au passage, ne bénéficie d'aucune aide européenne.
500000 euros pour Matignon, 500 000 pour le quai d'Orsay et environ 2,5
millions pour les collectivités territoriales que sont les villes où se
déroulent les manifestations et les conseils généraux de Seine St Denis et du
Val de marne.
Seule manque à l'appel la région Ile de France dont le groupe UMP a refusé de
voter le budget de 300000 euros initialement prévu. »
Et
encore cette dépêche ne fait-elle pas mention des facilités d'autorisation
d'absence pour les fonctionnaires consenties à l'occasion du FSE par le
ministère de l'Education nationale, ni du fait qu'une partie de ses travaux se
déroulait dans une salle prêtée par le groupe Vivendi!
A
ce premier constat se conjugue un second. A parcourir la liste des multiples
réunions organisées dans le cadre de FSE, on constate qu'elles sont pour
l'essentiel placées sous la direction de figures politiques bien connues.
Les chevaux de retour du
stalinisme donnent le ton
La
charte des principes du Forum Social Mondial de Porto Alegre spécifie que les
partis politiques n'ont pas leur place en tant que tels dans ces forums qui se
veulent "un espace non partisan". Es qualité ou non, à l'évidence
l'injonction d'être "non partisan" s'adresse aux participants lambdas
à ces forums mais pas … à leurs organisateurs. Quelles que soit l'étiquette
arborée, des membres éminents des morceaux de l'ancien appareil international
du stalinisme, et d'abord du PCF, ont trusté ce FSE.
On
pouvait ainsi entendre dans les séances du FSE P.Cohen-Seat discuter avec
P.Khalfa, de SUD, "l'Europe des
droits citoyens", Bernard Thibault (CGT) discourir sur la "charte
des droits fondamentaux" inscrite dans le projet de constitution
européenne, Gérard Aschieri (FSU) bavarder sur l'AGCS, P.Boccara se demander
doctement comment mettre "l'euro au service de l'emploi", tandis que
Marie-George Buffet débattait de son côté de "l'Europe au défi de sa
dimension sociale" avec notamment le candidat LCR à l'élection
présidentielle, Olivier Besancenot. N'oublions pas Francis Wurtz "à la
recherche de la démocratie perdue"; Pierre Zarka se penchant quant à lui
sur l'actualité de l'autogestion, avec comme partenaire Catherine Samary, autre
membre dirigeante de la LCR.
Tout
ceci sans compter Jacques Nikonoff, président PCF d'ATTAC, les représentants de
la fondation Copernic dont le président, Salesse, fut membre du cabinet
ministériel de J-C.Gayssot, ou les représentants du PRC italien, du PCE
espagnol.
Bien
entendu, le PCF n'est pas le seul parti, la seule force politique à intervenir
dans le FSE (la charte du Forum Social Mondial précise " Ne pourront
participer au Forum en tant que tels les représentations de partis" – mais
le caractère "non partisan" du FSM est seulement un message adressé à
l'extérieur). La LCR y est largement représentée, elle aussi sous d'éventuels
pseudopodes. Les Verts, le PS ont pu aussi y intervenir, et encore des
représentants des gouvernements brésilien ou vénézuélien, de l'Eglise
catholique.
Il
faut également noter l'importance toute particulière donnée aux représentants
de la "Confédération Européenne des Syndicats", organisme créé et se
situant totalement dans le cadre de l'Union Européenne des capitalismes. Alors
que s'achèvent les tractations au sommet de l'Union entre impérialismes sur le
contenu de la future "constitution", toute cette réunion du FSE était
ainsi placée dans une perspective de soumission, "critique", bien
entendu, à l'Union Européenne, sur une ligne d'amendement de celle-ci, en
l'occurrence d'amendements à sa "constitution".
Enfin,
comment ne pas relever la présence en vedette dans un colloque sur le
syndicalisme organisé par la C.E.S. à l'occasion du FSE de Jacques Chérèque,
secrétaire général de la CFDT et ardent défenseur de la politique du
gouvernement Chirac-Raffarin!
Le
Forum Social Européen fonctionnant selon le principe anti-démocratique " Les participants ne doivent pas être
appelés à prendre des décisions" (charte du FSM), s'y juxtaposent et s'y
télescopent une foule de forums sur tous les sujets, dont le grotesque n'est
pas absent: " L'origine
de la pratique du yoga", " Des fleuves, des rivières, de l’eau, des citoyens poissons
volants" "pour la paix dans l'espace" et autres "village intergalactique".
Mais,
dans ce FSE, le summum du grotesque n'est-il pas la prétention de faire dans
"l'alter", du prétendre à "un autre monde", en se situant
sous la coupe de l'ensemble des forces insérées et attachées à la défense de
l'ordre social existant?
Pour que "le monde ne
soit pas une marchandise", un seul "autre monde est possible":
le socialisme
Autant
il est indispensable de n'entretenir aucune illusion sur la nature des
organisateurs des grandes "fêtes altermondialistes" ("Une grande fête. Sauf qu'il n'y a rien à
fêter : l'Irak ? La crise économique?", propos d'une participante
rapportés par Libération du 17
novembre), autant on ne peut en rester là. Car après tout, qu'ils soient issus
des débris de l'ex appareil international de la bureaucratie du Kremlin ou non,
les initiateurs de ces forums, depuis le premier FSM à Porto Alègre,
n'affirment-ils pas que "un autre
monde est possible"?
La
charte des principes du FSM spécifie en même que les participants
"s’opposent
au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme
d’impérialisme (…)" , "s’opposent à un processus de mondialisation
capitaliste commandé par les grands entreprises multinationales et les
gouvernements et institutions internationales au service de leurs
intérêts."
Et
qu'en conséquence le FSM se veut:
"
un mouvement d’idées qui stimule la réflexion, et la diffusion transparente des
fruits de cette réflexion, sur les mécanismes et instruments de la domination
du capital, sur les moyens et actions de résistance et la façon de dépasser
cette domination, sur les alternatives proposées pour résoudre les problèmes
d’exclusion et d’inégalité sociale que le processus de mondialisation capitaliste,
avec ses composantes racistes, sexistes et destructrices de l’environnement est
en train de créer, au niveau international et dans chacun des pays. "
Voilà
qui mérite qu'on s'y attarde. "Dépasser
cette domination"? Pour aller où? Les réponses apportées par le FSM.
sont sans aucune ambiguïté, pour qui sait (ou veut) lire. Sa charte précise en
effet qu'il regroupe des "instances
et de mouvements de la société civile (…) qui s’emploient à bâtir une société
planétaire axée sur l’être humain." Et encore:
"
Les alternatives proposées au Forum Social Mondial s’opposent à un processus de
mondialisation capitaliste commandé par les grands entreprises multinationales
et les gouvernements et institutions internationales au service de leurs
intérêts. Elles visent à faire prévaloir, comme nouvelle étape de l’histoire du
monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de
l’homme, ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et
l’environnement, étape soutenue par des systèmes et institutions internationaux
démocratiques au service de la justice sociale, de l’égalité et de la
souveraineté des peuples."
"Une
mondialisation solidaire", "respectueuse des droits de l'homme"
de "l'environnement" fruit "d'institutions internationales démocratiques",
au service de la "justice sociale"… ? Disons-le: un tel
programme, rempli de vœux pieux et de formules creuses, pourrait se retrouver
mot pour mot dans la doctrine sociale de l'Eglise catholique, laquelle
répétons-le est tout à fait impliquée dans le FSM, notamment au Brésil – comme
dans le soutien au gouvernement Lula-Alencar. "Dépasser le
capitalisme" est l'antienne de tous les congrès du PCF et autres qui se
sont mis à employer ce vocable uniquement pour proclamer qu'il ne faudrait pas
en finir avec lui, le renverser, exproprier le capital pour faire passer les
moyens de production et d'échange entre les mains des travailleurs.
Avec
d'un côté les références à la "société civile", le refus des partis
politiques en tant que tels, et de l'autre la "mondialisation à visage humain" en guise d'étendard, il est on
ne peut plus clair que le cadre du FSE nie, s'oppose à la lutte des classes, et
à plus forte raison à la remise en cause du mode de production capitaliste.
Leur
"altermondialisme" c'est un "altercapitalisme".
C'est
là le nœud de la question. Les mouvements étiquetés
"altermondialistes", ATTAC en tête, clament volontiers "le monde n'est pas une marchandise".
Mais si on prend ce slogan au sérieux, pour que le monde ne soit pas une
marchandise, il faut en finir avec les rapports sociaux capitalistes, mode de
production précisément constitué, dans les frontières nationales, sur la base
de la production de produits en tant que marchandises et qui a comme moteur le
profit. Il faut combattre pour le socialisme. Mais c'est exactement ce dont les
FSM, FSE, ATTAC et cie ne veulent pas entendre parler.
Contre l'AGCS: rompre avec
l'OMC et les institutions internationales des puissances capitalistes
A
l'occasion de chaque sommet de l'OMC se tiennent des rassemblements sous le
drapeau de l'altermondialisme, (jusqu'à s'attribuer frauduleusement le
"mérite" de l'échec de tel ou tel sommet, comme celui de Seattle,
alors que eux-ci sont dus uniquement à l'incapacité des membres de l'OMC à se mettre
d'accord entre eux). ATTAC et cie font à l'évidence de l'OMC le centre d'où
viendraient les directives de déréglementations, de privatisations, etc. Ainsi,
Ignacio Ramonet écrivait dans l'éditorial du monde diplomatique de décembre 1997, qui allait servir de plate-forme
à ATTAC:
"La
mondialisation financière a d'ailleurs créé son propre Etat. Un Etat
supranational, disposant de ses appareils, de ses réseaux d'influence et de ses
moyens d'action propres. Il s'agit de la constellation Fonds monétaire
international (FMI), Banque mondiale, Organisation pour la coopération et le
développement économiques (OCDE) et Organisation mondiale du commerce (OMC).
Ces quatre institutions parlent d'une seule voix - répercutée par la quasi-
totalité des grands médias - pour exalter les «vertus du marché».
Cet
Etat mondial est un pouvoir sans société, ce rôle étant tenu par les marchés
financiers et les entreprises géantes dont il est le mandataire, avec, comme
conséquence, que les sociétés réellement existantes, elles, sont des sociétés
sans pouvoir "
Cette
envolée journalistique ne résiste pas plus à l'analyse que celles du Parti des
Travailleurs faisant de la commission de Bruxelles la cause de tous les maux.
En réalité, les déréglementations (la casse des acquis ouvriers), les
privatisations, la liquidation de pans entiers de la classe ouvrière dans tel
ou tel pays, s'inscrivent dans un processus qui n'a pas attendu la
transformation du GATT en OMC en 1995 pour se manifester, et qui est distinct
de celui de baisse des droits de douane opéré depuis l'après-guerre dans le
cadre du GATT (Accord Général sur le Commerces et les Tarifs douaniers).
C'est
en effet à partir des années 1980, d'abord aux USA et en Grande-Bretagne, les
gouvernements au service du capital ont réussi à porter des coups profonds aux
prolétariats leur pays, d'autant plus qu'ils étaient aiguillonnés par le
retour, depuis les années 70, de la crise récurrente qui ronge le capitalisme
pourrissant, avec en conséquence l'exacerbation de la concurrence entre entreprises
et entre Etats. C'est dans chaque pays que chaque Etat national,
"mandataire des entreprises et des marchés" pour utiliser à bon
escient l'expression d'Ignacio Ramonet, a commencé de faire reculer
progressivement la classe ouvrière, et chacun d'abord au compte de ses propres
groupes industriels et financiers.
Cette
précision est indispensable. Cela dit, l'OMC, comme sur un autre plan l'UE,
n'en est pas quantité négligeable pour autant. C'est un organisme dans lequel
les grandes puissances capitalistes se concertent et s'affrontent pour définir
et redéfinir les règles de leur concurrence, et donc aussi la manière dont
elles s'entendent sur le dos des exploités et des opprimés. Ainsi, l'accord
général sur les commerces et les services actuellement en discussion au sein de
l'OMC pourrait constituer un instrument juridique puissant pour livrer en
pâture aux grands groupes capitalistes des secteurs clés de l'économie qu'ils
ne se sont globalement pas encore soumis, et poussant à l'ouverture totale à la
concurrence de la santé, de l'éducation, des transports, etc. Il est à cet
égard parfaitement correct de combattre contre l'AGCS en tant que tel, tout
comme il peut l'être de combattre contre les directives de la commission
européenne œuvrant dans le même sens avec bien plus de poids d'ailleurs puisque
ces directives (par exemple celles libéralisant par étapes le marché de
l'énergie, ou de la poste) ont un poids juridique – donc pratique – bien plus
important que les accords au sein de l'OMC.
Mais
comment les combattre sans militer pour la rupture avec l'OMC? Comment les
combattre sans militer pour la rupture avec l'Union Européenne? Ce qui aussitôt
pose la question: quel gouvernement pourra en France rompre avec l'Union
Européenne, avec l'OMC? A l'évidence, pas un gouvernement au service des
capitalistes, car les plus grands groupes industriels et financiers français
sont tous partisans et ont largement profité et profitent encore des décisions
de ces institutions, de ces "cavernes de brigands" pour reprendre l'expression
de Lénine.
Poser
la question du gouvernement ? De la rupture avec l’OMC ? Pour ATTAC
pas question. Ainsi, un tract d’ATTAC de mars 2003 se conclut-il ainsi:
"Nous
exigeons :
- Un
moratoire (suspension) sur les négociations de l’AGCS, cela tant que n'aura pas
été réalisée une évaluation, avec la pleine participation des mouvements
citoyens, des politiques, des règles et des pratiques de l’OMC depuis sa
création ;(…)
- Le
retrait du domaine de compétence de l’AGCS de ces secteurs essentiels ou biens
communs que sont l'eau, la santé, l'éducation, la culture, l'audiovisuel, les
services de communication, les transports, le logement, l'énergie ;
-
L'abrogation de l’article de l’AGCS, qui limite les services publics à ceux
fournis gratuitement et sans concurrence ;
(…)
Le
gouvernement français doit :
-
proposer aux gouvernements de l’UE de définir un nouveau mandat de la
Commission reprenant les points précités ;
-
utiliser son droit de veto dans les secteurs régis par la règle de l’unanimité
(culture, santé, éducation, services sociaux), si les offres de libéralisation
de la Commission touchent directement ou indirectement l’un d'entre eux ;
-
organiser un débat parlementaire et, au-delà, un débat citoyen sur l'OMC et
l'AGCS (…)"
Il
faudrait donc une bonne OMC, un bon accord sur l’AGCS, qui plus est, cette
transformation du plomb en or pourrait être accomplie sous l’impulsion du
gouvernement Chirac-Raffarin. Singuliers alchimistes que voilà !
Le
mouvement international créé par ATTAC se nomme : "Mouvement international pour le contrôle
démocratique des marchés financiers et de leurs institutions" (sic!).
Comprenons
donc que "l'autre monde » d'ATTAC serait un monde avec des marchés
financiers et les institutions internationales actuellement existantes…sous
"contrôle citoyen", bien entendu, le tout étant possible grâce à
l’action du gouvernement UMP. « l’Autre monde possible » ressemble
fort à l’actuel !
Pour "désarmer les
marchés": annuler la dette publique, exproprier les spéculateurs
La
proposition phare autour de laquelle s'est constituée ATTAC est celle de la
"taxe Tobin". Ignacio Ramonet proposait dans l'éditorial fondateur
déjà cité:
"Les
institutions financières internationales et les grands médias (dont les
bénéficiaires de la mondialisation sont souvent propriétaires) ont fait le
silence sur la proposition de l'économiste américain James Tobin, prix Nobel
d'économie, de taxer les transactions spéculatives sur les marchés des devises.
Même fixée à un taux particulièrement bas de 0,05%, la taxe Tobin rapporterait
près de 100 milliards de dollars par an. Collectée, pour l'essentiel, par les
pays industrialisés, où sont localisées les grandes places financières, cette
somme pourrait être reversée aux organisations internationales pour des actions
de lutte contre les inégalités, pour la promotion de l'éducation et de la santé
publique dans les pays pauvres, pour la sécurité alimentaire et le
développement durable. Un tel dispositif mettrait du sable dans les rouages de
la spéculation. Il alimenterait des logiques de résistance, redonnerait des
marges de manœuvre aux citoyens et aux Etats et, surtout, signifierait que le
politique reprend le dessus."
Ainsi
appelé sur le berceau de la jeune association, la fée Tobin se transformait en
Carabosse:
"A
vrai dire, en Europe, on s'est souvent trompé sur le sens premier de ma taxe.
On pensait que je voulais taxer les mouvements de capitaux pour dégager des
ressources qui iraient à une organisation internationale, comme l'ONU, qui les
mettrait au service du développement ou de l'environnement. Ce n'était
aucunement ma priorité. Mon objet était bien d'essayer de contrôler les
mouvements de capitaux à court terme, ceux qui peuvent avoir des effets
déstabilisants sur les économies." (dans Le Monde en novembre 1998)
Et
effectivement, c’est une simple vision de l’esprit de croire que les
« valeurs » s’échangeant en bourse sont des valeurs réelles que l’on
pourrait utiliser à sa guise en dehors de la sphère financière en les
convertissant en investissement sonnants et trébuchants. Les actions,
obligations, produits dérivés, monnaies, sont du capital fictif. Prétendre les
convertir en capital réel immédiatement disponible en investissements
reviendrait à considérer les places financières comme des véritables pays de
cocagne, comme les sources potentiellement les plus importantes de création de
richesse nouvelles, alors qu’elles sont en réalité au contraire des lieux où
une partie de la richesse réelle ne trouvant s’investir dans la production est
aspirée et détruite. Le sort des marchés d’actions de sociétés des nouvelles
technologies l’indique assez clairement : il ne resterait plus rien à
« taxer ».
Alors,
de quoi s’agit-il ? ATTAC – ainsi que l’Eglise catholique - revendiquent
l’abrogation de la dette des pays les plus pauvres. Cette opération d’ailleurs
serait peu coûteuse vu la dévalorisation de ces titres, et vu que cette dette a
été payée plusieurs fois déjà via des intérêts usuraires, et serait en grande
partie à la charge des Etats et non des banques. Mais que dire alors des titres
de la dette publique des plus grandes puissances capitalistes, véritable
caverne d’Ali Baba pour les voleurs des fonds de pension ? Cette dette là
non plus n’a pas à être payée par les masses. Sinon, comment oser prétendre une
seule seconde "désarmer les marchés"?
Mais
poser ainsi la question revient à nouveau à poser celle, taboue pour ATTAC, du
pouvoir, du gouvernement. Quel gouvernement s’en prendrait à la dette
publique et anéantirait ainsi la base du parasitisme financier ?
Poursuivons.
I.Ramonet et ATTAC prônent une taxation à 0,05% des transactions
« spéculatives ». Resterait donc entre les mains des auteurs de la
plupart des transactions… 99,95% de leurs gains en capital. Pas de quoi
trembler ! Toutes les opérations d’investissement direct, d’OPA, de prises
de participation, de fusion etc. au niveau des entreprises… et les plans de
restructuration qui en découlent seraient ainsi entièrement préservés.
D’ailleurs ATTAC n’en fait pas mystère. Cette association écrivait en mai 2001
dans un document adressé aux parlementaires français :
"Certes, le droit de la propriété
capitaliste implique celui d’embaucher et de licencier. La question est de
savoir jusqu’à quel point. Nous voulons, quant à nous, que le licenciement
devienne l’ultime recours, une fois épuisées toutes les autres possibilités
pour garantir la survie de l’entreprise. Il importe donc, comme dans les
rouages financiers, de jeter quelques grains de sable dans l’engrenage des
licenciements de convenance boursière"
« L’autre
monde » d’ATTAC , tenons-le nous pour dit, comprendra également des
spéculateurs, des licenciements, qui sont un « droit » mais sera
agrémenté de « grains de sable » pour privilégier… les
« bons » licenciements (et lesquels ?). Leur
« altermondialisme », c’est le capitalisme à 99,95%
Pas
question pour eux d’envisager (horreur !) l’expropriation pure et simple
des spéculateurs, pas plus qu’il n’est question pour eux d’interdire tous les
licenciements collectifs.
Leur "tabou des
tabous" : la question du pouvoir
Toute
mesure un tant soit peu sérieuse contre le Capital financier poserait une
question simple : combattre dans chaque pays pour porter au pouvoir un
gouvernement menant réellement une politique révolutionnaire. Un gouvernement
qui interdise les licenciements ; qui refuse d’accepter pour des fatalités
les exigences des capitalistes ; un gouvernement qui assure le droit au
travail en abaissant la durée hebdomadaire de la journée du travail jusqu’à
embauche de tous les chômeurs, qui garantisse le pouvoir d’achat par l’échelle
mobile des salaires, qui dénonce la dette publique et crée les postes
nécessaires dans les services publics, qui arrête l’ensemble des cadeaux au
patronat, qui abroge l’arsenal législatif réactionnaire accumulé sous la
Cinquième République, notamment les plans contre la Sécurité sociale. Pour
mener une telle politique, il faut naturellement rompre avec l’OMC, avec
l’Union Européenne et l’euro. Il faut impulser un plan qui oriente la
production, dans les principaux domaines de l’alimentation au logement selon
les besoins des masses.
Rien
de tout ceci n’est possible sans aller vers l’expropriation des grands groupes
capitalistes, et notamment des groupes bancaires pour disposer des moyens
nécessaires pour planifier la production en fonction des besoins des
travailleurs et sous leur contrôle, sans la dictature révolutionnaire du
prolétariat. Sans doute la mise en place du monopole du commerce extérieur
serait un autre instrument de cette politique.
L’engagement
d’une telle politique dans un pays d’Europe serait un appel extraordinaire à la
lutte dans cette même direction dans tous les autres pays du continent, vers
les Etats Unis Socialistes d’Europe, à l’échelle desquels seulement il est
réellement possible d’assurer la victoire du socialisme.
Evidemment,
le premier mot de cette politique est le combat contre le gouvernement
Chirac-Raffarin et sa politique, pour la réalisation du front uni des
organisations ouvrières (partis, syndicats) contre lui, se saisir de toutes les
occasions politiques susceptible d’aboutir à en finir avec lui, développer le
combat pour la rupture des organisations ouvrière avec le gouvernement UMP.
De
tout cela, que disent les « alter », que dit ATTAC ? Le 30 avril
2003, le président d’ATTAC J. Nikonoff était reçu à l’Elysée par Chirac. Après
l’avoir félicité quant à son attitude pendant la guerre en Irak (« je voudrais vous faire part de notre soutien
total pour votre action, ainsi que celle du ministère des affaires étrangères,
contre la guerre en Irak… ») Au terme de la réunion, Chirac a proposé
la formation d’un groupe de travail sur les questions des « taxes
globales » du type taxe Tobin, se félicitant pour sa part du travail des
« altermondialistes » en matière « d’expertise, de proposition, d’humanité », se félicitant de
voir en ce mouvement dans ce mouvement « l’émergence
d’une société civile internationale, d’un pôle social de la mondialisation ».
Ajoutons
que de leur côté F.Chesnais et A.Byrrh dans Le
Monde Diplomatique d’octobre 2003 ont cosigné un article titré :
« s’attaquer au tabous des
tabous : A bas la propriété privée ». En fait de mettre « à bas la propriété privée », leur
article se conclut en proposant comme « premier pas » « d’affirmer la prééminence du droit des
travailleurs sur celui des propriétaires-actionnaires et des managers notamment
pour ce qui concerne les décisions affectant directement les conditions de
travail et d’existence » … Eux aussi ont du mal à envisager un
« autre monde » sans actionnaires/propriétaires. A tel point que le
mot « expropriation » ne figure pas dans cette page si généreusement
allouée à ces membres éminents d’ATTAC (qui préfèrent pourfendre « l’intrusion
européenne dans les affaires françaises » à propos du groupe Alstom!).
Contre la propriété privée… mais sans exproprier le capital – pour ne pas avoir
à poser la question du pouvoir politique. Il fallait le faire.
Le
« tabou des tabous » pour ATTAC et les
« altermondialistes », c’est la question du pouvoir.
Reprenons:
dans « l’autre monde possible » d’ATTAC, on trouve non seulement
l’ONU, le FMI, l’OMC, les spéculateurs, les licencieurs, mais encore leur
état-major en France : le gouvernement Chirac-Raffarin. A quelque
retouches cosmétiques près, plus on avance, plus "l'autre monde" est
une copie conforme de l'ancien.
La
« mondialisation », une mystification
Et
pourtant, c'est au nom d'une transformation qu'ils considèrent comme décisive,
la "mondialisation de l'économie", que les
"altermondialistes" justifient leur politique, et que tout
particulièrement ils ont "théorisé", si l'on ose dire, qu'il ne
servait à rien de combattre pour la conquête du pouvoir politique dans les
frontières nationales. L'éditorial d'Ignacio Ramonet cité plus haut parle d'un
"Etat international" créé par des "firmes
multinationales". Un des éminents théoriciens de la
"mondialisation" en France, François Chesnais (dont le sérieux se
mesure au fait qu'il dise lui-même avoir changé de théorie entre les deux
éditions de son propre livre sur la question!), siège au "conseil scientifique"
d'ATTAC.
"Mondialisation"?
Dans Notre première mondialisation un
ouvrage paru récemment (ed. Seuil), Suzanne Berger, professeur au MIT du
Massachussets (USA), rappelle après d'autres quelques faits utiles:
"(…)
voici cent ans, les pays développés d'Europe Occidentale et d'Amérique étaient
engagés dans un processus de mondialisation analogue à celui que nous
connaissons aujourd'hui. Par mondialisation, j'entends une série de mutations
dans l'économie internationale qui tendent à créer un seul marché mondial pour
les biens et les services, le travail et le capital. De ce point de vue, la
période qui s'étend des années 1870 à la Grande Guerre est bien celle de la
"première mondialisation": l'internationalisation de l'économie y
atteignit, dans les domaines du commerce et de la mobilité des capitaux, un
niveau qu'elle ne retrouverait qu'au milieu des années 80. La baisse du coût
des transports favorisa un vaste mouvement de populations hors des économies à
bas salaires. (…) En Europe occidentale, les travailleurs pouvaient franchir
les frontières sans qu'on leur demande ni passeport, ni permis de séjour ou de
travail. (…) en 1910, le commerce extérieur représentait une part des économies
nationales qu'il ne retrouverait, là encore, que soixante-dix ans plus tard.
Des torrents
d'actions et d'investissements directs furent déversés des pays développés vers
le Nouveau monde et les pays en voie de développement, aux marges de l'Europe
et de l'Asie. Certaines années, la Grande-Bretagne exporta jusqu'à 9% de son
PIB en capitaux, tandis que d'autres pays européens s'approchèrent de ce
chiffre. De 1887 à 1913, le volume net des investissements français à
l'étranger représentait environ 3,5% du revenu national – une proportion plus
importante qu'aujourd'hui. Les français envoyaient leur épargne partout dans le
monde, et particulièrement en Russie, dans l'empire ottoman et en Amérique
latine. Et déjà les industriels français délocalisaient la production pour
s'implanter en Europe de l'est, en Asie mineure et ailleurs.
En
termes de mobilité et d'intégration internationale, nous avons rejoint le
niveau de la première mondialisation: la plupart des économistes s'accordent
sur ce point même s'ils divergent sur la chronologie. " (pages 6-7)
Et
elle complète par ailleurs
"
En 1914, le télégraphe et le téléphone reliaient les principales places
mondiales presque aussi instantanément que l'internet aujourd'hui(…)"
(page 22)
Il
faudrait ajouter à ce tableau rapide qu'en réalité, le rôle des Etats nationaux
dans l'économie n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui, et que c'est
même leur intervention à fonds perdus engloutis dans l'économie d'armement et
autres dépenses parasitaires qui a permis de repousser jusqu'ici l'effondrement
de l'économie capitaliste dans son ensemble, avec comme contrepartie un
développement fantastique de la sphère financière. Et, même s' il semble
curieux de devoir le préciser, les firmes multinationales ne sont pas, en aucun
cas, des firmes sans nationalités, à tel point qu'on voit les gouvernements des
principaux pays de la planète – à commencer par le gouvernement - se
transformer régulièrement en VRP pour placer "leurs" entreprises,
"leurs" capitalistes, sur différents coins de la planète.
Que
ceci exprime une contradiction qui ne peut être surmontée qu'en liquidant les
Etats nationaux dans le cadre desquelles les forces productives de l'humanité
étouffent, c'est une certitude. Mais en quoi cela justifierait-il de se cacher
derrière la "mondialisation" pour arguer contre la prise du pouvoir
en France, le renversement de la Cinquième République, la rupture avec l'Union
Européenne, l'OMC, en reprenant ainsi un vocable de patron annonçant les
licenciements ("ce n'est pas de ma faute, c'est la mondialisation")?
En
réalité, le changement central et décisif intervenu dans la situation
économique et politique mondiale dans les années 90 n'est pas la prétendue
"mondialisation". C'est la restauration du capitalisme dans quasiment
tous les pays d'où le capital avait été exproprié, et d'abord et avant tout dans
l'ex-URSS (fait sans lequel personne d'ailleurs n'oserait parler de
"mondialisation"). En un sens, ce terme de "mondialisation"
en témoigne, puisque les tenants de cette théorie s'en servent uniquement pour
enfoncer le clou de la victoire politique historique remportée par le
capitalisme mondial contre les exploités du monde entier, dont le contenu est,
que l'on ne saurait exproprier le capital et qu'il faut donc trouver
"autre chose" (et tout le programme des "alters" s'inscrit
dans ce cadre).
Autre
conséquence de ce tournant majeur: l'impérialisme US s'est retrouvé seule
puissance mondiale avec l'effondrement de l'URSS et en position de lutter sur
l'objectif (encore lointain) de reconquérir l'hégémonie qui était la sienne au
sortir de la seconde guerre mondiale, sans avoir plus besoin de ménager ses
ex-alliés, et d'autant que les tensions épouvantables de toute l'économie
mondiale l'y incitent puissamment. Illustration la plus éclatante : la guerre
de colonisation de l'Irak pour faire main basse sur ses ressources et ses
marchés au grand dam des impérialismes français et allemand.
Or,
c'est sous le signe de la défense de l'impérialisme français que se sont placés
dès leur constitution les organisations "altermondialistes", ATTAC et
cie.
Sous le patronage de l’organe
officieux de « gauche » du Quai d’Orsay
On
l'a vu, l'essentiel des forces qui ont propulsé ATTAC et l'altermondialisme
sont issues de la décomposition de l'ancien appareil international du
stalinisme (PCF, bureaucraties CGT, FSU, etc.), appuyées par les chevaux légers
de la LCR, bénies par des secteurs de l'Eglise catholique. Mais c'est à
l'initiative du directeur du Monde
diplomatique, Igniacio Ramonet, qu'était lancé en décembre 1997 l'appel:
"Pourquoi
ne pas créer, à l'échelle planétaire, l'organisation non gouvernementale Action
pour une taxe Tobin d'aide aux citoyens (Attac) ? En liaison avec les syndicats
et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, elle pourrait
agir comme un formidable groupe de pression civique auprès des gouvernements
pour les pousser à réclamer, enfin, la mise en oeuvre effective de cet impôt
mondial de solidarité. "
ATTAC
(devenue "association pour la taxation des transactions et l'aide aux
citoyens") était sur les rails. B.Cassen et I.Ramonet, du Monde Diplomatique, en devenaient les
présidents d'honneur. Mais qu'est-ce que Le
Monde Diplomatique? L'organe "de gauche" de la bourgeoisie
français et de sa politique impérialiste.
Ce
journal est la propriété à 51% du Monde (qui
compte lui même parmi ses actionnaires TotalFinaElf, la BNP, Suez, etc.),
quotidien créé à la demande de de Gaulle après-guerre pour doter la bourgeoisie
d'un organe qui soit "la voix de la France". Le Monde Diplomatique a été créé pour relayer cette ambition via
les relais diplomatiques. Il s'est développé à partir de sa création en 1954
(perte de l'Indochine française, début de la guerre du peuple algérien pour son
indépendance), grâce à sa diffusion dans la "francophonie", dans les
zones d'influence de l'impérialisme français. C'est encore le cas, mais aussi
en publiant régulièrement des encarts publicitaires à la gloire de tel ou tel
pays d'Afrique francophone.
D'une
manière générale, Le Monde Diplomatique
est un grand défenseur de la "françafrique" de l'impérialisme
français. Pour n'en rester qu' aux dernières années (sous la direction de
Cassen et Ramonet), il faut relever au minimum le soutien aux interventions
françaises du type de celles menée en Centrafrique (article de juin 1996)
"La
multiplication des mutineries de soldats, en Afrique, menace de déstabiliser de
fragiles démocraties. La récente intervention militaire française en
Centrafrique se veut un signal pour les rassurer. Au risque, pour Paris,
d'endosser à nouveau l'uniforme de « gendarme » du continent noir..."
Mais
le sommet avait été atteint sur le Rwanda. Avant de finir par publier après
coup des articles tels ceux de F-X.Verschave soulignant que même pendant le
génocide, on se réunissait à Matignon et à l'Elysée pour trouver un moyen de
soutenir le camp des massacreurs, le Monde
diplomatique de juillet 1994 titrait ainsi sur l"'intervention
Turquoise": "Tardif
"réveil humanitaire" Litigieuse
intervention française au Rwanda", article débutant ainsi:
"Ils
l'ont surnommée "Turquoise"; ils auraient pu l'appeler opération
"rachat". Tardive, ambiguë, confuse, risquée, telle apparaît
l'intervention française au Rwanda."
Syndrome
africain? Du tout. Ainsi, concernant le dépeçage de l'ex-Yougoslavie par les
puissances impérialistes, Le Diplo
pouvait écrire sans honte ceci (avril 1996):
"Alors
que les forces armées de l'OTAN s'appliquent, en Bosnie, à mettre en oeuvre les
accords de Dayton, la presse et les hommes politiques dans leur ensemble
décrivent l'intervention occidentale comme une réponse noble - bien que
tragiquement tardive - à l'explosion des massacres ethniques et des violations
des droits de l'homme. Pourtant, cette vision occulte de nombreux facteurs,
notamment les intérêts stratégiques de l'Allemagne et des Etats-Unis ainsi que
le rôle des créanciers extérieurs et des institutions financières
internationales, qui jouèrent un rôle non négligeable dans l'éclatement de la
Yougoslavie"
On
a bien lu: seraient responsables de l'éclatement les USA, l'Allemagne, le FMI …
tous, sauf l'impérialisme français. Deux mois plus tôt, le Monde Diplomatique titrait sur le même sujet:
"Quand
l'alliance atlantique se substitue aux nations unies- Bosnie, la paix sans la
démocratie"
Ces
rappels sont nécessaires. Le Monde
Diplomatique n'a pas changé quant au fond depuis sa création: il est et
demeure la voix officieuse de la diplomatie impérialiste de la France. Il est
aussi violemment opposé à l'intervention américaine contre l'Irak que
compréhensif vis-à-vis de celles de la France en Afrique. Sa rhétorique contre
l'OMC, la FMI, la banque mondiale, l'OTAN, n'est dans le fond que le cri de
rage de l'impérialisme français voyant ses positions dans le monde menacées
sinon perdues.
Reste
à ajouter que dans les réseaux d'influence de ce journal, on trouve des pans
entiers de l'Eglise catholique, et notamment ceux de la "théologie de la
libération". Le Diplo est aussi
propriétaire de Témoignage Chrétien,
ce dernier faisant partie des membres fondateurs d'ATTAC. Enfin il ouvre depuis
longtemps et largement ses colonnes à des éminents membres de la direction
internationale du courant de la LCR, notamment Catherine Samary, Michel Husson,
mais encore à François Chesnais, économiste tantôt keynésien tantôt
régulationniste, tantôt, prétend-il, "marxiste", selon l'endroit où
il pose sa plume.
D'aussi
larges affinités ont permis au Diplo,
dernier salon où causent les "intellectuels" installés dans la
société bourgeoise, de lancer ATTAC.
Une réaction petite
bourgeoise contre l'impérialisme
En
1916, dans sa brochure sur l"'impérialisme, stade suprême du capitalisme,
Lénine soulignait que les partis sociaux-démocrates (et notamment le
social-démocrate allemand Kautsky) s'alignaient sur la petite bourgeoisie quand
ils critiquaient l'impérialisme (dans le chapitre 9)
"
Les particularités politiques de l'impérialisme étant la réaction sur toute la
ligne et le renforcement de l'oppression nationale, conséquence du joug de
l'oligarchie financière et de l'élimination de la libre concurrence,
l'impérialisme voit se dresser contre lui, dès le début du XXe siècle, une
opposition démocratique petite-bourgeoise à peu près dans tous les pays
impérialistes. La rupture de Kautsky et du
vaste courant international kautskiste avec le marxisme consiste précisément
dans le fait que Kautsky, loin d'avoir voulu et su prendre le contre-pied de
cette opposition petite-bourgeoise, réformiste, réactionnaire, quant au fond,
sur le plan économique, a au contraire pratiquement fusionné avec elle."
Lénine
insistait:
Est-il
possible de modifier par des réformes les bases de l'impérialisme ? Faut-il
aller de l'avant pour accentuer et approfondir les antagonismes qu'il engendre,
ou on arrière pour les atténuer ? Telles sont les questions fondamentales de la
critique de l'impérialisme.
On
pourrait reprendre aujourd'hui les mêmes termes pour caractériser la tendance
sur laquelle les appareils réactionnaires qui dominent le mouvement ouvrier se
sont alignés et organisés pour donner de la chair et des muscles au mouvement
"altermondialiste" – transformant au passage sa dénomination, de
"anti-mondialisation" à "alter-mondialisation".
On
trouve d'un côté, un F.Chesnais qui définissait comme objectif d'en
"revenir aux années 60":
« " il faut en revenir à un régime dans
lequel la finance est non le maître, mais le serviteur de l'investissement et
de la production", "retirer aux investisseurs institutionnels la
capacité de dicter leur politique" ou encore "préserver l'autonomie
des gouvernements en matière de politique macro-économique". » (Le Monde du 8
septembre 1998).
De
l'autre, un José Bové, "robin des champs" défenseur des petits
producteurs de tous les pays, mais d'abord de France, écrasés par les
multinationales de l'agro-alimentaire.
Jusque
dans la composition sociale d'ATTAC, c'est la petite bourgeoisie qui s'exprime
et qui exprime sa peur et ses "solutions" (au sujet desquelles on a
vu qu'on ne pouvait même pas parler de "réformisme"). Les dites
"solutions" sont dans le fond de l'affaire le programme de la
"citoyenneté" développé par le Parti communiste français depuis des
années.
Leur
modèle est celui de la "démocratie participative" mise en place par
le courant proche de la LCR dans le PT, au Brésil : associer le maximum (en
fait très peu) de "citoyens" au vote d'un budget cadré par
l'acceptation de toutes les contraintes dictées par les capitalistes.
*
* *
"Revenir
en arrière ou approfondir les tendances de l'impérialisme" disait
Lénine il y a un siècle. Partout sur la planète, travailleurs, intellectuels,
jeunes, sont saisis d'angoisse et de colère devant la situation de crise de
l'humanité. A la destruction des acquis ouvriers dans l'ensemble des pays
capitalistes dominants répond l'établissement de conditions particulièrement
féroces d'exploitation y compris des enfants dans d'autres parties du monde.
Tandis qu'il y a des dizaines de millions de chômeurs dans les pays
capitalistes dominants, un continent comme l'Afrique est ravagé par la misère,
la faim, et des pays entiers sont menacés par le Sida que les compagnies
pharmaceutiques préfèrent voir se répandre plutôt que de laisser produire des
médicaments génériques. L'Amérique du Sud va de convulsion en convulsion, et
est tenue en laisse par les puissances impérialistes par les mécanismes de la
dette publique. L'accumulation du Capital, de plus en plus concentrée, ne se
poursuit qu'au prix de l'accumulation d'une dette mondiale bien plus
grandissante encore, dont une des contreparties est l'hypertrophie de la sphère
financière.
Partout,
les gouvernements bourgeois accumulent les forces de destruction, à commencer
par le militarisme, l'industrie d'armement. Le monde va de guerre impérialiste
en guerre de pillage. Des zones entières sont recolonisées, comme
l'Afghanistan, l'Irak, mais encore la Côte d'Ivoire par la France. Des crises
financières violentes se succèdent aux quatre coins de la planète et jusqu'au
cœur de la citadelle impérialiste américaine. Et la soif de profit des firmes
multinationales dans les domaines de la santé, de l'alimentation, de la santé, de
l'énergie, est lourde de catastrophes. Cet été, symboliquement, après la
Californie, c'est tout le nord de Etats-Unis qui s'est trouvé plongé dans le
noir pendant plusieurs jours par "un réseau électrique digne du
tiers-monde".
Ce
qui est en cause, c'est le mode de production capitaliste lui-même. Les
conditions d'existence faites aux masses par le Capital ne nourrissent pas
encore le mouvement vers la reconstruction du mouvement ouvrier, mais – la
politique des appareils contre-révolutionnaires y contribue pleinement -
aggravent le désarroi, le sentiment d’impuissance.
"L’alter-mondialisme" fait partie de l’arsenal idéologique des
appareils traîtres. Des dizaines de milliers de jeunes, de travailleurs, sont
venus au Larzac dans les semaines suivant le mouvement de masse du printemps
2003. Fort peu ont participé aux manifestations tenues en septembre à
l'occasion du sommet de l'OMC à Cancun. Ils se sont heurtés à la décomposition
du mouvement ouvrier, à ceux qui clament leur amour des appareils syndicaux ("les syndicats sortent grandis du mouvement
du printemps 2003" dixit Nikonoff,
président d'ATTAC, l'Humanité du 19
août 2003).
Au
travers des FSE, de l'alignement des vieux appareils du mouvement ouvrier sur
la réaction petite bourgeoise, la "société civile", le corporatisme,
c'est la décomposition du mouvement ouvrier qui s'exprime et qui avance.
C'est
contre celle-ci et sa politique de prosternation devant le capitalisme que le
prolétariat révolutionnaire et la jeunesse auront à frayer leur chemin, vers la
construction de nouveaux partis ouvriers révolutionnaires, pour le socialisme.
Le 22 novembre 2003