Éditorial du bulletin « Combattre pour le socialisme » n° 67 (n° 149 ancienne série) - 1er décembre 2017 :

En participant pendant 4 mois à la concertation avec le gouvernement, les directions syndicales ont littéralement organisé la défaite sans combat sur les ordonnances contre le code du travail.
Ainsi se trouve ouverte la voie à un déluge d’attaques contre le prolétariat et la jeunesse.

UNE URGENCE : AGIR POUR LA RUPTURE IMMÉDIATE DU DIALOGUE SOCIAL

Ordonnances : la défaite est consommée

Le 22 septembre, de manière spectaculaire et provocatrice, Macron signait devant les caméras de toutes les télévisions les ordonnances contre le code du travail. Sur le contenu de ces ordonnances, la gravité de l’attaque ainsi portée contre la classe ouvrière, nous renvoyons nos lecteurs aux développements du CPS précédent.

Il est vrai que formellement, les ordonnances ne seront véritablement adoptées de manière définitive qu’à travers l’adoption de la loi d’habilitation par l’Assemblée nationale. Mais en réalité « la messe est dite ». D’ailleurs il faut noter qu’en vertu des institutions réactionnaires de la Ve République, leur entrée en application suit immédiatement la signature de Macron, sans attendre le vote de l’Assemblée.

C’est une défaite majeure, et le premier devoir de tout militant attaché aux intérêts de la classe ouvrière est de le dire. Dans ce genre de circonstances, les appareils dirigeants des syndicats cherchent à nier la défaite tant que c’est possible pour mieux camoufler leurs responsabilités, accusant volontiers de « défaitisme » ceux qui disent ce qu’il en est réellement. Ils auront cette fois plus de difficultés à le faire. Pour des raisons qui sont les siennes - et qui comme on le verra plus bas n’ont elles rien à voir avec les intérêts ouvriers – Mélenchon lui-même, après avoir multiplié les rodomontades précédemment, a indiqué que « Macron avait le point », bref, que l’affaire était pliée. Sur ce point précis, il est impossible de ne pas partager son appréciation.

De cette défaite, les appareils syndicaux portent l’entière responsabilité. D’abord ce sont eux - ainsi que les dirigeants du PS et du PCF, qui, en appelant à voter Macron au second tour de la présidentielle, l’ont renforcée et ont contribué au désarmement politique du prolétariat. Ensuite, ce sont encore eux qui ont rendu possible par leur participation constante durant 4 mois à la concertation le fait que le gouvernement puisse présenter sans qu’on puisse rien y objecter les ordonnances comme le produit du dialogue social.

Mailly pour FO n’a cessé 4 mois durant d’expliquer que ladite concertation avait permis des « avancées » majeures. Quant à Martinez, il faut rappeler que fin août il prétendait ne rien connaître du contenu des dites ordonnances, donnant ainsi corps à l’idée que ce contenu était incertain. Il faudra attendre le 19 septembre pour que son compère de la direction de la CGT Fabrice Angei avoue benoîtement ce que tout le monde savait, c’est-à-dire que le contenu final fin septembre était strictement identique au projet initial de début juin.

Cela donne le cadre de l’appel à la journée d’action du 16 novembre par la CGT, FO, la FSU, l’UNEF, la FIDL, l’UNL qui d’ailleurs ne se prononce nullement pour le retrait des ordonnances mais proteste contre « de nombreuses dispositions inacceptables des ordonnances, limitant des droits des salariés » (il y aurait donc d’autres dispositions qui seraient « acceptables » ?) et « s’adressent solennellement au gouvernement afin qu’il prenne en considération les attentes sociales multiples qui s’expriment ». De qui se moque-t-on ?

Rien d’étonnant à ce que les travailleurs et la jeunesse aient ignoré cet appel !

Sur la base de sa première victoire, le gouvernement Macron-Philippe fait adopter sans difficulté
les budgets de l’État et de la Sécurité sociale, budgets de classe, budgets de guerre contre le prolétariat

De la même manière, il faut noter que les directions syndicales n’ont même pas fait mine de lever la main contre le budget 2018, non plus que contre le budget de la SS, pourtant d’une rare violence contre la classe ouvrière, la jeunesse.

Ce sont des budgets dont le caractère de classe est affirmé et même revendiqué avec le plus grand cynisme. Entre « flat tax » et réforme de l’ISF, les 100 premiers contributeurs vont avoir un allègement d’1,5 million d’euros annuels chacun. Encore faut il ajouter que les grands groupes capitalistes, entre paradis fiscaux et délocalisations des sièges sociaux, en sont pratiquement totalement exemptés.

Par contre, c’est le budget de la baisse des APL, de la PAJE (prestation à la naissance de l’enfant qui baisse de 15 euros et dont le plafond de ressource pour en être bénéficiaire baisse aussi), du blocage du point d’indice dans la Fonction publique. C’est le budget du licenciement de dizaines de milliers d’emplois aidés, etc.

Plus meurtrier encore est le budget de la SS qui, via la suppression des cotisations dites « salariales » – et la baisse considérable des cotisations dites patronales à travers le CICE, même si celle-ci ne donnera sa pleine mesure qu’en 2019 –, vise à assécher totalement les ressources de la SS, en même temps que le montant des pensions est réduit brutalement ainsi que le salaire des fonctionnaires (la compensation indemnitaire pour les actifs ayant un caractère très provisoire – sur 2 ans). La conséquence en est immédiate : augmentation du forfait hospitalier, fermeture de lits et développement de la « chirurgie ambulatoire », Buzyn ayant annoncé que 30 % des prescriptions étaient « inutiles ».

Or non seulement les dirigeants syndicaux n’ont pas levé le petit doigt contre l’un et l’autre budgets, mais encore la simple revendication de défense de la Sécurité sociale fondée sur le salaire différé est méthodiquement occultée, et même combattue, par exemple lorsque les fédérations syndicales de fonctionnaires acceptent de discuter sur le terrain de la « compensation » de l’augmentation de la CSG.

L’offensive continue au pas de course : formation professionnelle, apprentissage...

L’offensive anti-ouvrière ne connaît pas d’interruption. A peine l’encre de la signature des ordonnances par Macron était-elle sèche, que le 12 octobre Macron convoquait les dirigeants syndicaux pour la suite du programme : formation professionnelle, apprentissage. Les dirigeants syndicaux s’y précipitaient. « C’est toujours une bonne chose de se parler », déclarait Martinez à ce propos. Bien sûr – le gouvernement ne cesse de le dire – toutes les contre-réformes constituent un tout cohérent. Par exemple, la réforme de la « formation professionnelle » est inséparable du projet de liquidation des droits en matière d’indemnités chômage.

Quant à la réforme de l’apprentissage, elle s’intègre parfaitement dans les objectifs fixés par Darmanin dans le cadre du « forum » action publique : à savoir, préparer les changements de tutelle (passage sous la coupe des régions d’un certain nombre de fonctionnaires d’État, privatisations et suppressions de services entiers). A cet égard, la réforme de l’apprentissage constitue pour les lycées professionnels et le statut de leurs professeurs une menace mortelle.

Le MEDEF a assez clairement donné la feuille de route au gouvernement. Rendant compte d’un colloque qu’il organisait, intitulé « Mettre l’entreprise au cœur de l’apprentissage », on peut lire en conclusion :

« Plusieurs interventions ont souligné la complexité et la rigidité du système français, trop étatique – en Grande-Bretagne l’apprentissage relève d’un seul ministère des “entreprises, compétences et innovations” tandis qu’il est en France éclaté entre 14 ministères. “Il faut nous donner la liberté d’élaborer les contenus et les financements”... “si l’on remet l’entreprise au cœur de la gouvernance, l’apprentissage repartira de lui-même, car c’est stratégique pour elle !” ... Il faut “davantage prendre en compte les enjeux économiques d’un territoire” et il est “nécessaire de décloisonner le système – notamment entre le monde de l’apprentissage et le monde de l’enseignement professionnel…” »

Ce programme est d’ailleurs aussi vieux que le patronat lui-même. Le chercheur Guy Brucy, qui a fait une histoire de l’apprentissage et de la formation professionnelle, évoque la position du patronat... en 1911, dans ces termes : « Du côté des industriels, prévaut l’idée qu’à l’extrême variété des réalités économiques locales doit correspondre la même variété des modes de formation organisés, contrôlés et financés par “des corporations réellement compétentes”. Ils plaident donc pour la constitution d’un dispositif très décentralisé. Ouvrant le congrès de l’apprentissage de Roubaix le 2 octobre 1911, Eugène Motte, grand patron du textile du Nord, déplore qu’“on s’habitue trop à légiférer, à uniformiser” et estime que “c’est une faute”. Il demande qu’on en revienne “à l’idée provinciale” et qu’on persévère dans “ l’idée régionale et dans l’idée d’adaptation aux besoins”».

C’est clair : substituer aux diplômes nationaux reconnus par les conventions collectives – au moment où celles-ci, en vertu des ordonnances, doivent s’effacer devant l’accord d’entreprise des diplômes locaux, dont les contenus seront déterminés par les patrons localement, en fonction des « enjeux économiques des territoires ».

Tel est l’objectif des groupes de travail mis en place par le gouvernement avec le MEDEF, les régions, les dirigeants syndicaux, et dont le premier s’est réuni sous la houlette de Pénicaud. Dans Les Echos du 10 novembre, on peut lire : « Pour lever les freins, la ministre veut que les entreprises “s’engagent plus dans la co-construction (du contenu) des diplômes” et qu’elles puissent “davantage piloter les centres (de formation) en fonction de leurs besoins”. »

Interrogé sur Franceinfo pour savoir si la concertation « était moins conflictuelle que sur les ordonnances » (sic), Pénicaud l’a confirmé par sa réponse : « tout le monde veut cette réussite ».

Économie française : tout va bien... mais rien ne va plus

Code du travail, Sécurité sociale et retraites, droit aux études, soumission de la formation professionnelle au patronat, indemnités chômage, statut de la Fonction publique et des cheminots, liquidation du logement social : l’offensive du gouvernement Macron-Philippe se distingue des précédentes par son caractère systématique. Aucun domaine de la vie sociale n’y échappe.

Les conquêtes sociales qu’il s’agit de liquider pour la plupart d’entre elles remontent aux mobilisations révolutionnaires de la fin de la seconde guerre mondiale et de l’après-guerre, voire de la grève générale de juin 1936 –, à l’exception de l’indemnité chômage qui date de 1958.

L’objectif du gouvernement Macron-Philippe est historique : c’est celui qu’avait annoncé Kessler, le patron d’Axa : « en finir avec le compromis de 1945 », celui par lequel la bourgeoisie française, par crainte de tout perdre (c’est-à-dire le pouvoir), avait dû faire de très importantes concessions au prolétariat.

Le « compromis de 45 » constitue aujourd’hui pour la bourgeoisie française dans sa lutte pour préserver une place sur le marché mondial un boulet aux pieds qui, ajoutée aux handicaps antérieurs (le capitalisme français avant même la guerre avait un caractère de capitalisme rentier, marqué par une faiblesse industrielle récurrente) est insupportable. Il lui faut impérativement s’en débarrasser.

Qu’est ce qui marque en effet la situation de l’économie française ? A lire la presse bourgeoise, on peut être perplexe devant l’aspect apparemment contradictoire du diagnostic proposé.

Ainsi Le Monde du 1er novembre titre : « L’économie française continue de croître à un rythme soutenu ». Mais 8 jours plus tard, le 9 novembre, le titre a une autre tonalité : « L’industrie française peut-elle encore être sauvée ? » Comment s’y retrouver ?

On ne peut nier l’existence depuis un an d’une certaine augmentation de la production manufacturière (ou plus largement, industrielle). Or il nous faut réfléchir sur ce « mystère ». La production manufacturière est annoncée pour 2017 avec une hausse significative, +2,4 en glissement annuel (contre +2,9 en Allemagne). Mais quand on regarde le détail, on constate que cette hausse est due quasi exclusivement à l’augmentation de la production de biens de consommation (+3,1) et très peu de la production de « biens d’investissement » (encore faut-il dire que la définition de « biens d’investissement » par nombre d’économistes bourgeois ne correspond pas toujours à ce que Marx appelle le secteur « de production des moyens de production », puisque le secteur automobile, par exemple, est parfois classé dans les « biens d’investissement » alors que l’automobile est un objet de consommation et que les économistes bourgeois parlent d’ « investissement des ménages ».

L’augmentation de la production manufacturière ne correspond donc pas nécessairement à un renforcement de la position du capitalisme français dans le monde. Par exemple, un secteur comme le bâtiment, qui connaît une certaine relance, produit exclusivement pour le marché intérieur.

Précisément, la situation française est marquée par une certaine reprise de la production manufacturière et en même temps par une accélération de la dégradation de la situation du capitalisme français dans le monde.

Le juge en la matière, ce sont les déficits aggravés du commerce extérieur :

« Le déficit commercial s’est “très nettement creusé” en juillet pour atteindre 6 milliards d’euros, soit 1,1 milliard de plus qu’en juin. Sur les sept premiers mois de 2017, le déficit cumulé atteint 41,02 milliards contre 27,23 milliards au cours de la période correspondante de 2016. En juillet, les importations ont atteint un montant de 45,25 milliards, soit une hausse de 3,0% par rapport à juin. Les exportations ont également augmenté mais dans une moindre proportion et s’inscrivent en progression de 0,5% à 39,3 milliards d’euros. » (La Tribune, 7 septembre)

Dans le détail des secteurs, on se rend compte que le solde est partout négatif y compris dans l’agro-alimentaire, n’étant positif que dans l’industrie militaire et les transports, qu’il est négatif aussi bien avec les USA, le Japon, l’Italie, et négatif de manière abyssal avec l’Allemagne, avec 17 milliards de déficit annuel.

Le lancinant problème de la compétitivité

Cela renvoie au lancinant problème - pour la bourgeoisie française - de la compétitivité. Le Monde indiquait en mai que lorsque la consommation en France augmentait de 1 %, les importations augmentaient de 0,8 %, et le PIB seulement de 0,2 %. Autrement dit, en valeur, 80 % de la production nouvellement consommée vient de l’importation.

A vrai dire, il y a deux paramètres généralement combinés pour améliorer la compétitivité : d’une part, l’introduction de nouvelles techniques de production, dans l’industrie pour faire simple la robotisation ; d’autre part, la baisse du coût de la force de travail par l’augmentation du taux d’exploitation. La première, dans le système capitaliste, comme nous l’explique Marx, n’intervient que si elle permet d’augmenter la masse du profit, autrement dit si les robots introduits coûtent moins cher que la force de travail qu’ils permettent de remplacer. Toujours pour paraphraser le Capital, l’introduction de ces robots donne pour un temps à l’entreprise capitaliste qui les utilise un « état de grâce » qui lui permet de gagner des parts de marché, donc de compenser la tendance à la baisse du taux de profit par une augmentation de la masse du profit (de sa quantité en valeur absolue). C’est ce dont profite aujourd’hui l’industrie allemande.

Qu’en est-il en France ?

Le site économique Passi Xerfi Canal écrit :

« Les chiffres sont pourtant éloquents et largement médiatisés. An 2015 l’IFR, la Fédération internationale de robotique, recensait 127 robots pour 10 000 salariés dans le secteur manufacturier. Le chiffre nous situe certes au 14e rang mondial, nettement au-dessus de la moyenne. Nettement au-dessus également du Royaume-Uni, et de quelques pays comme la Suisse, les Pays-Bas ou la Finlande. Mais en dessous de l’Italie, de l’Espagne et des États-Unis. Et surtout très en retrait de la Suède, du Danemark, de l’Allemagne, et des grandes économies d’Asie.

Ce déficit de robots, si l’on peut parler de déficit, est inégalement réparti. Dans le secteur automobile, l’écart est de 940 robots en France pour 10 000 salariés contre 1147 en Allemagne, pour prendre notre principal pays de référence. (...)

Il n’en reste pas moins que dans les autres secteurs le retard français reste significatif. 75 robots pour 10 000 salariés, là où l’on en compte 170 en Allemagne, ou 126 en Italie. La France se place néanmoins devant l’Espagne à secteurs comparables. Et si l’on braque le projecteur sur l’Allemagne, le taux de robotisation allemand est plus du double du taux hexagonal dans la chimie-plasturgie. Il surplombe de 85 % le taux français dans l’industrie des métaux, et de 55% dans l’agro-alimentaire. »

C’est à cette question que prétendait répondre notamment le CICE (Crédit d’impôt compétitivité emploi). Hélas ! On apprend par Le Monde que « Le CICE a eu peu d’effet sur l’investissement et l’emploi, le CICE étant utilisé pour reconstituer les marges des entreprises ».

Reste donc la solution, pour réduire le déficit, de concurrencer les pays à bas coût de main-d’œuvre : à savoir la diminution massive de la force de travail.

La dette publique s’aggrave

Pour compléter sur la situation économique de la France, il faudrait évoquer celle de la dette : « La dette publique de la France a augmenté de 62,3 milliards au premier trimestre de l’année 2017, pour atteindre un montant total de 2209,6 milliards, d’après des chiffres dévoilés ce vendredi 30 juin par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Rapportée à la richesse nationale, cette dette de l’ensemble des administrations publiques, mesurée selon les critères de Maastricht, atteint 98,9 % du produit intérieur brut, contre 96,3 % à la fin du dernier trimestre 2016. Le ratio de la dette au premier trimestre est largement supérieur, à ce stade, à l’objectif que s’était fixé le précédent gouvernement pour 2017. Ce dernier s’était engagé à ramener la dette à 96 % du PIB cette année, après 96,3 % en 2016. »

Là aussi, la comparaison avec l’Allemagne est cruelle, dont la dette n’est certes pas négligeable mais qui depuis plusieurs années adopte des budgets en excédent. D’où l’annonce du gouvernement de sa volonté de faire passer le déficit en deçà des 3 %. Mais comme par ailleurs la tentative désespérée de rétablir la situation du capitalisme français exige de réduire toujours plus l’imposition du capital, ce but ne peut être atteint que par la réduction brutale des budgets alloués aux besoins sociaux (enseignement, logement, Sécurité sociale et santé, retraites, etc.). C’est le fond du budget 2018.

Quelques illustrations

Il est impossible de rentrer dans le détail pour illustrer cette situation de dégradation du capitalisme français. Mais on peut prendre trois illustrations :

● La fusion Siemens-Alstom, une « fusion à l’accent allemand » dit Le Monde qui intervient après la vente de pans entiers d’Alstom à GE (la totalité de la branche Energie). Après avoir « promis » de créer 1000 emplois, Alstom GE est en train notamment de licencier 350 des 800 salariés de l’usine de Grenoble. Ce n’est qu’un début. GE vient d’annoncer un plan de suppressions d’emploi massif dans le monde, qui touchera particulièrement les anciennes entreprises Alstom. Aujourd’hui, c’est ce qui reste d’Alstom qui est accaparé par Siemens, illustrant avec brutalité le rapport de force franco-allemand.

Ce n’est pas n’importe quoi. Il s’agit du TGV, c’est-à-dire de l’un des fleurons de l’industrie française. Le résultat attendu, c’est là aussi la perspective de licenciements et de fermetures d’usine, en particulier Mulhouse et peut-être Valenciennes (on rappelle que Mulhouse avait échappé à la fermeture par l’imposition d’une commande de motrices à la SNCF). Il faut signaler que Le Maire recevait récemment à Valenciennes les appareils syndicaux quand, dans le même temps, les manifestants se faisaient violemment matraquer par les flics.

● L’avenir de STX. Là, il s’agit du rapport avec l’Italie. A la différence de Siemens, l’impérialisme français joue dans la même catégorie que l’impérialisme italien, impérialisme mineur. C’est sans doute pourquoi Macron a commencé par un coup de menton avec l’annonce de la nationalisation provisoire. Mais cela n’a pas duré. Car de sérieuses mesures de rétorsion étaient en vue en Italie, même en particulier vis-à-vis de Vivendi. Résultat final : Macron-Philippe ont reculé en rase campagne. Fincantieri disposera de 51 % des actions, donc contrôlera l’entreprise.

● Il faut enfin revenir sur PSA. PSA est passé de 123 000 à 90 000 ouvriers dans le monde en six ans. Sans doute PSA vient de racheter Opel. Mais Opel, jusqu’alors filiale de General Motors, est chroniquement déficitaire. Et par ailleurs, PSA ne cesse d’accumuler les déboires en Chine. Il faut rappeler que le « redressement » miraculeux de PSA avait pris la forme d’un partenariat avec Dongfeng en Chine.

« En effet, les ventes de Peugeot et de Citroën s’effondrent sur place. Il n’y a pas d’autres mots puisqu’elles ont reculé de près de 30% de juillet à août. Si on regarde depuis le début de l’année c’est encore pire puisqu’elles s’effondrent de plus de 42% sur les neuf premiers mois par rapport à l’année dernière. Pourtant, la Chine est un marché gigantesque pour PSA. Peugeot y est arrivé en pionnier au milieu des années 80 avec ses 504 et 505, ça n’avait pas marché alors, mais il a retenté sa chance avec beaucoup plus de succès dans les années 90. Au point que la Chine est devenue en 2014 (en pleine crise de l’Europe) le premier marché du groupe, mais depuis c’est la dégringolade. »

Le problème est simple : PSA n’est compétitif ni dans le bas de gamme (concurrencé par les marques chinoises), ni dans le secteur des voitures de luxe.

Pour les masses, aggravation constante

Mais quels que soient les discours sur le retour de la croissance, le constat est celui de la détérioration constante des conditions d’existence des masses. La « diminution du chômage » est une escroquerie, une campagne éhontée d’intoxication. La violente campagne engagée contre Pôle emploi coupable d’avoir dit que le chômage continuait d’augmenter indique que cette opération d’intoxication doit être sans réplique. La réalité, c’est par exemple que plus de 21 % des jeunes de 18 à 25 ans sont au chômage.

Mais surtout une violente campagne s’est engagée contre les chômeurs eux-mêmes pour préparer le terrain à la liquidation de l’assurance chômage, tout du moins à une brutale diminution des droits des chômeurs. En témoignent les nombreuses déclarations publiques émanant du gouvernement et de son entourage. Ainsi le député Damien Adam (LREM) qui déclare : « Quand vous êtes salarié et que vous voyez certaines personnes qui partent en vacances aux Bahamas grâce à l’assurance chômage, il est légitime de se dire que le système marche sur la tête. »

Mais l’exemple vient de haut, de Macron lui-même. Dans sa campagne électorale, il avait proposé que les indemnités soient coupées aux chômeurs qui refusent « plus de deux offres raisonnables » d’emploi. En voyage en Corrèze, il a expliqué ce qu’était une « offre raisonnable », en suggérant aux ouvriers licenciés de GM & S d’aller travailler dans une entreprise de métallurgie… à deux heures et demi de route de leur domicile !

Il faut ajouter que nous sommes au début d’une nouvelle vague de licenciements collectifs dans les entreprises : General Electric Grenoble, Tupperware (fermeture de l’usine de Joué-les-Tours), Castorama Lille (délocalisation en Pologne), et demain à une plus vaste échelle GE, Alstom, sans compter les menaces qui pèsent à ERDF au bord de l’effondrement.

Liée au chômage massif, il faut souligner la progression impressionnante de la pauvreté dans le pays. Voilà ce qu’on peut lire dans Le Monde du 20 octobre sous la plume d’un chercheur :

« Selon Eurostat, l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenu, a augmenté en France de 9 % entre 2007 et 2016, pour atteindre 29,3, ce qui place notre pays au 13e rang parmi des 27 membres de l’Union européenne en 2007, si on les classe du moins inégalitaire au plus inégalitaire. Seuls trois pays, au sein de ces 27, ont connu une augmentation plus forte des inégalités au cours de cette période.

Pas de quoi se vanter.

Affinons ce constat en nous intéressant aux revenus les plus faibles. Avec un taux de pauvreté de 13,6 % en 2016, la France occupe certes un honorable 6e rang sur 27. Mais le tableau est moins flatteur si l’on se penche sur le sort des jeunes de 20 à 29 ans : en 2016, la France se situe au milieu du tableau, avec un taux de pauvreté de 18,7 %, en hausse de 24 % par rapport à 2007.

Surtout, le taux de pauvreté parmi les jeunes occupant un emploi a quasiment doublé, passant de 4,8 % à 9,3 %, soit le 15e rang sur 27. Quant aux enfants de moins de 18 ans, leur taux de pauvreté a augmenté de près de 20 % au cours de cette même période, pour atteindre 19,1 % en 2016. »

Il faudrait aussi évoquer l’augmentation des sans abri (+50 % en 10 ans), la détérioration de l’accès aux soins, etc.

Défense de l’impérialisme français

La constante dégradation de la situation du capitalisme français, la nécessité dans laquelle il se trouve de céder l’un après l’autre les bijoux de famille : Alcatel, Alstom, les Chantiers Navals, exige que l’impérialisme français défende contre vents et marées ses positions antérieures héritées de l’ancien empire colonial.

● En Afrique, c’est le renforcement de l’intervention au Sahel, que le gouvernement tente avec plus ou moins de succès de faire prendre en charge par les gouvernements locaux. En RCA, c’est la tentative de transférer l’essentiel du poids de l’intervention à l’ONU, dont les troupes couvrent l’écrasement de la population dite « musulmane » – au moment où Mélenchon veut mettre son drapeau (celui de l’ONU) au fronton de l’Assemblée nationale.

● Il faut souligner la visite de Macron en Égypte pour y vendre des Rafales, mais aussi pour y nouer une alliance qui permettrait en Libye de faire valoir les intérêts de la France, notamment contre l’Italie, par le soutien au général Haftar qui contrôle l’est du pays. Les organisations humanitaires indiquent que la seule comparaison possible en matière de tortures, d’exécutions dans ce pays c’est le Chili de Pinochet. Pas de quoi émouvoir Macron qui a déclaré à ce propos : « Je crois à la souveraineté des États ».

C’est encore en défense de l’impérialisme français que Macron s’est rendu aux Émirats (rappelons l’existence d’une base militaire française à Abou Dhabi) puis en Arabie saoudite, où il a réaffirmé son soutien au régime dans sa guerre d’extermination au Yémen, politique qu’il tente de concilier avec la défense des intérêts de Total, PSA, Renault en Iran. Or l’Arabie saoudite a désigné l’Iran comme son ennemi.

● Enfin il faut souligner l’enjeu de la Nouvelle-Calédonie. La domination coloniale en Nouvelle-Calédonie s’est maintenue là comme ailleurs par le sang, et ce depuis le milieu du XIXe siècle. Rappelons le massacre d’Ouvea. Rappelons que le complément naturel de la mitraille fut le référendum fin 1998 du gouvernement Rocard, où le sort des Calédoniens dépendait du vote... au sein de la métropole coloniale (80 % de oui pour 37 % de participation) ! Le fait de confier la commission Nouvelle-Calédonie à Valls prend tout son sens. Il faut rappeler qu’elle prépare un référendum pour 2018 dit d’autodétermination, mais que c’est le gouvernement qui, in fine, décidera... de la question posée !

Sous la protection du dialogue social

C’est le même impératif : restaurer la place du capitalisme français sur le marché mondial ou tout du moins stopper la fatale tendance à l’effondrement, qui impose au gouvernement Macron-Philippe le rythme échevelé de son offensive anti-ouvrière. C’est avec la plus grande suffisance que Macron se flatte de mener cette offensive au rythme où il l’avait décidé. C’est ce dont témoigne cette réplique à un journaliste lors d’une interview télévisée : « Vous m’aviez dit que je n’y arriverai pas sans parti. Vous m’aviez dit que les réformes mettraient la rue en ébullition. Rien de tout cela n’est arrivé. Depuis 5 mois, je fais exactement ce que j’avais annoncé ».

D’où Macron tient-il une telle assurance ? Du fait que le dialogue social fonctionne comme le parapluie du gouvernement, qu’il le protège - à cette étape efficacement - de l’irruption de la mobilisation du prolétariat et de la jeunesse.

C’est tous les jours, et sur tous les terrains de l’offensive gouvernementale, que le dialogue social joue son rôle. Ainsi se tiennent en continu des réunions de rédaction des décrets d’application des ordonnances.

Ainsi, 55 réunions de concertation ont préparé le projet de loi de sélection à l’université. Voici ce qu’en dit une des participantes au titre de la direction du SNES-FSU, Claire Guéville, dans le dernier numéro de l’Université syndicaliste : « Pendant ce temps-là, et sans lien avec les réunions qu’elle a elle-même organisées, la ministre de l’Enseignement supérieur présentait publiquement les “prérequis” et le “contrat de réussite” comme alternative au tirage au sort pour l’affectation dans certaines filières... A quoi sert donc cette séquence de travail si l’essentiel est déjà décidé ? »

La question est mal posée. La vraie question est non à quoi sert, mais qui sert la concertation et ses 55 réunions ? Et la réponse coule de source : le gouvernement lui-même.

Mais à supposer même que la concertation « ne serve à rien », ce que suggère Claire Guéville, et ce qui est bien improbable, pourquoi donc continuer à s’y rendre ? Et pourtant, au moment où le gouvernement enchaîne les discussions sur la sélection à l’université par les discussions sur la liquidation du bac, Claire Guéville se contente de conclure que « cela augure mal des futures discussions qui s’ouvrent fin octobre sur le bac, la voie professionnelle et l’apprentissage ». Donc « cela augure mal »... mais on y va. Mieux encore, on y va chargé de propositions au gouvernement, puisqu’avec lui il y a accord au moins sur un point : il est urgent de réformer le bac. « Réformer le bac, c’est nécessaire ! Mais pas n’importe comment... Le SNES-FSU a des propositions d’évolutions... Il les portera dans les groupes de travail qui doivent s’ouvrir et appelle la profession à s’exprimer. » L’ « appel à la profession » vise à faire porter aux enseignants eux-mêmes la responsabilité de la collaboration des dirigeants syndicaux avec le gouvernement.

Le même procédé est utilisé par les dirigeants dans tous les secteurs. La direction de la CGT a justifié sa participation aux ordonnances par la nécessité de faire valoir « le code du travail du XXIe  siècle ». Les dirigeants de l’UNEF, du SNESup se sont rendus aux concertations sur la sélection à l’université au nom d’une « bonne réforme » de l’université.

Les dirigeants de la FSU annoncent leur participation aux forums de l’action publique du gouvernement – qui visent à préparer suppressions de poste, privatisations, passage sous la coupe des régions de dizaines de milliers de fonctionnaires d’État, etc., au nom de la promotion de la Fonction publique. « Pour la FSU, cela passe par la promotion des services publics de qualité, répondant à tous les besoins de la population sur l’ensemble du territoire. Et ce sont les plus de cinq millions d’agents qui au quotidien assurent ces missions essentielles pour le développement et la cohésion du pays. C’est ce que la FSU portera dans les forums de l’action publique organisés dès le mois de novembre par le ministre de l’action et des comptes publics », déclare Bernadette Groison sur le site de la FSU dont elle est secrétaire générale.

Ce à quoi n’importe quel travailleur de bon sens répondra : mais c’est de ce gouvernement Macron-Philippe, de ce gouvernement que tout le monde décrit comme « le gouvernement des riches » que l’on peut attendre un « bon » code du travail, une « bonne » réforme de l’université, une « bonne » promotion des services publics, à supposer même que les projets de « réforme » portés par les dirigeants syndicaux soient conformes aux aspirations des travailleurs, ce qui du reste est très loin d’être le cas ?

Sûrement pas ! Ce qui est à l’ordre du jour du point de vue des intérêts ouvriers, ce n’est pas d’obtenir du gouvernement Macron-Philippe de « bonnes réformes », c’est de stopper l’avalanche des contre-réformes. Mais cela suppose d’organiser l’affrontement avec lui. Et de cela, les dirigeants syndicaux ne veulent à aucun prix.

Le dispositif de la concertation dans la Fonction publique et la politique des directions syndicales

Dans la Fonction publique, la disponibilité des fonctionnaires à la lutte s’est manifestée de manière limitée mais réelle dans la grève du 10 octobre. Du reste, la limite tient principalement dans le souci des dirigeants syndicaux d’écarter dans leur appel au 10 toute référence aux revendications réelles des fonctionnaires.

Dans ce contexte, il faut noter la position adoptée en commun par la CGT, FO et Solidaires :

« Les organisations syndicales de la Fonction publique CGT, FO, Solidaires ont décidé de se retirer du cycle de groupes de travail relatif à la mise en place du Forum de l’action publique.

Celui-ci a pour objet d’organiser une vaste consultation des agents publics et des usagers qui n’est destinée en réalité qu’à légitimer les réformes structurelles d’ores et déjà décidées par le gouvernement par le programme Action Publique 2022.

Dès les premières réunions de préparation du Forum de l’action publique, il était déjà clairement apparu que celui-ci n’était qu’une mascarade permettant au gouvernement d’afficher un prétendu “dialogue social”.

Sans attendre le résultat d’aucune “concertation” ni “consultation”, le Premier ministre a en effet défini par une lettre de mission adressée aux ministres, le 26 septembre 2017, les objectifs prioritaires du programme “Action publique 2022”. Cette lettre indique clairement que “ les missions de l’ensemble des acteurs publics” seront revues “profondément et durablement” pour répondre aux “objectifs ambitieux que nous nous sommes fixés en matière de réduction de la dépense publique”.

Le comité d’action publique 2022 est chargé d’identifier des “réformes structurelles et des économies significatives et durables”, sur l’ensemble du champ des administrations publiques. C’est dans ce but que le comité est invité à proposer des “transferts au secteur privé, voire des abandons de missions.”

Une politique inacceptable de privatisation des services publics est donc déjà en préparation ! »

C’est un fait : le « Forum de l’action publique » n’a pas d’autre objet que de faire entériner par les directions syndicales l’attaque contre les garanties statutaires qui a vocation à compléter le plan de privatisation des services publics du comité d’action publique mis en place par le gouvernement. Par conséquent, la défense de la Fonction publique, du statut de ces personnels - on lira à ce propos dans ce numéro ce qui se prépare par exemple au ministère des Finances en matière de droit à mutation dans le supplément CPS Finances publiques – est totalement incompatible avec la participation au Forum. Le fait que CGT, FO, Solidaires, même de manière à cette étape limitée, décident de se retirer des groupes de travail a donc une signification politique. Cela étant, en critiquant le « prétendu dialogue social », l’absence de « concertation » et de « consultation », c’est au nom en réalité d’un « vrai dialogue social » que CGT et FO, suivis de Solidaires, se retirent des « groupes de travail ». Il est toutefois possible de se saisir de cette situation pour :

● exiger que les directions syndicales CGT-FO, auxquelles Solidaires est associé, annoncent leur refus de participer au « Forum » de bout en bout ;

● exiger que la direction de la FSU - pour laquelle visiblement même le départ des groupes de travail décidé par CGT, FO et Solidaires, c’est trop ! - décide du boycott du Forum ;

● exiger dans tous les ministères la rupture du dialogue social : par exemple aux Finances publiques, de la concertation pour la liquidation des garanties en matières de mutation ou encore au ministère de l’Éducation nationale sur la réforme-liquidation du bac, créant ainsi les conditions de la mobilisation des personnels contre toute atteinte à leur statut, contre toute privatisation et suppression de poste.

Une échéance majeure de la lutte des classes : le projet de loi Vidal de sélection à l’université

Après la défaite sur les ordonnances, après l’adoption des budgets de l’État et de la Sécurité sociale, l’échéance décisive qui est devant nous, c’est celle de l’introduction de la sélection à l’université. Nous renvoyons nos lecteurs au supplément CPS Jeunes qu’ils pourront retrouver dans ce bulletin.

Avec son projet de loi, le gouvernement Macron veut réaliser ce qu’aucun des gouvernements de la Ve République n’a pu faire depuis 1965 : instaurer la sélection à l’entrée de l’université, détruire le baccalauréat. C’est là-dessus qu’ils ont échoué aussi bien en 1968 qu’en 1986.

Le fait est que la bourgeoisie engage la bataille dans des conditions infiniment plus favorables qu’alors. Les défaites accumulées (loi El Khomri, présidentielle, ordonnances) pèsent aussi sur la jeunesse. Son désarroi politique n’est pas moins grand que celui du prolétariat adulte, et pèse sur elle, avec la même force, l’absence de toute perspective politique ouvrière.

A cela, il faut ajouter que les appareils aussi bien étudiants et lycéens qu’enseignants ont joué et jouent pleinement leur rôle pour faire obstacle au surgissement d’un véritable mouvement de masse affrontant le gouvernement. Non seulement ils ont pleinement participé aux 55 réunions de concertation préparant le terrain à la loi Vidal, mais encore aujourd’hui, aucune de ces organisations ne formule le seul mot d’ordre susceptible de rassembler enseignants et jeunes contre le gouvernement, à savoir : « A bas la sélection ! Retrait du projet de loi Vidal ! » Malgré ces difficultés considérables, on ne peut exclure que les jeunes trouvent les ressources pour les surmonter. C’est dans cet objectif que le supplément CPS Jeunes indique sur quel axe politique Combattre pour le socialisme propose aux jeunes de se regrouper.

Réaliser les objectifs de la Ve République : reprendre la tâche inachevée de de Gaulle

Il faut enfin souligner l’arrière-fond de l’offensive du gouvernement pour liquider les acquis ouvriers produits de près d’un siècle de lutte des classes. A savoir, le gouvernement Macron-Philippe a engagé un combat d’une importance historique sur le plan des institutions.

Il s’agit pour lui de reprendre l’objectif de de Gaulle, que ce dernier avait laissé échapper sous la pression du prolétariat français, de la grève des mineurs de 1963 à la grève générale de Mai-Juin 1968, jusqu’à sa lamentable fin lors du referendum de 1969. Il faut donc instaurer un véritable pouvoir bonapartiste, délivré des séquelles de la république parlementaire : l’existence des partis, la – toujours relative, mais quand même – séparation des pouvoirs, l’indépendance – toujours relative, mais quand même – des syndicats, la concentration des pouvoirs dans l’appareil de la police et de l’armée.

Marx indiquait déjà dans Le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte que l’essence du bonapartisme, c’est l’État militaro-policier. On constate aujourd’hui que l’état d’urgence, instauré par Hollande comme état provisoire, est transformé en état permanent par la loi dite « anti-terroriste ». Celle-ci vient d’être adoptée définitivement, avec le vote de la grande majorité des députés PS. Elle s’accompagne de quelques procès « exemplaires » : peines de prison contre les militants qui défendent ou protègent les migrants, mises en accusation rocambolesques. Par exemple, El Assimi, militant de défense des migrants, est accusé d’avoir frappé un flic. Mais le flic accusateur n’est pas présent au procès, la cassette censée accuser le militant a été détruite, etc. De même ordre est la condamnation à de lourdes peines de prison des auteurs présumés - sans preuve - de l’incendie de la voiture des flics dans un verdict « sur commande » selon la défense.

De cette marche à la réalisation d’un bonapartisme enfin débarrassé des oripeaux du parlementarisme témoigne aussi le recours aux ordonnances, puisque par la grâce de la loi d’habilitation, le gouvernement acquiert le pouvoir de légiférer lui-même, et que les ordonnances rentrent en application avant même la loi dite de ratification.

Certes on ne peut pas considérer pour autant que le caractère bâtard de la Ve République ait été à ce jour totalement effacé. Le Bonaparte ne peut pas encore se passer totalement de l’onction de l’Assemblée nationale qui, par exemple, vote le budget. Le mot d’ordre de manifestation à l’Assemblée nationale peut donc tout à fait selon les circonstances politiques retrouver la plus brûlante actualité.

C’est bien parce que la tâche n’est pas achevée d’ailleurs, que Macron annonce pour 2018 une réforme constitutionnelle qu’il se propose de faire passer soit par le Congrès, soit par référendum. Un des enjeux d’une telle réforme concerne au premier chef l’avenir des syndicats.

La question de l’avenir des syndicats

Toute la politique des gouvernements bourgeois est celle de l’association des dirigeants syndicaux à leurs propres objectifs politiques : cela s’appelle participation, dialogue social, co-élaboration. Cette association est décisive pour faire passer les réformes. La tendance générale est à l’approfondissement de cette politique de co-élaboration, et à cet égard, les quatre mois de concertation sur les ordonnances constituent un record, comme la forme de cette concertation (acceptation par les dirigeants de respecter le secret des discussions, par exemple). Mais une chose est la concertation ; autre chose est l’intégration, la transformation des syndicats en tant que tels en rouages de l’appareil d’État, c’est-à-dire le corporatisme. Cette transformation ne s’est pas opérée. La quantité ne s’est pas transformée en qualité, quand bien même le gouvernement y travaille. La suppression des DP, CHSCT, CE remplacés par un Conseil économique et social est un pas dans cette direction. Sur ce plan-là, il faut rappeler que Macron veut réformer le rôle du CESE (Conseil économique, social et environnemental) pour que celui-ci incarne « le mouvement vivant de la société française ». Cette réforme était déjà au cœur du référendum gaulliste de 1969 visant à transformer le Sénat en chambre corporatiste. A ce propos, notons la déclaration d’une des représentantes de la CGT dans le CESE : « Le processus démocratique a besoin d’une assemblée des corps constitués qui soit mieux présente... éclairant l’évitement des crises... par une vision alliant les dimensions économiques, écologiques et sociales prête à s’engager dans la co-construction et la gestion de l’ensemble des transitions à mener dans les décennies à venir. »

On le voit : ce n’est pas des sommets de l’appareil que viendra la résistance à l’intégration ! Mais la disponibilité des sommets de l’appareil syndical à œuvrer à l’instauration du corporatisme se heurte à la nature même du syndicat comme syndicat ouvrier. L’issue n’est pas donnée d’avance.

Mélenchon et les syndicats

C’est en rapport avec cet objectif du gouvernement Macron-Philippe, réaliser l’intégration des syndicats, le corporatisme, qu’il faut comprendre les récentes interventions de Mélenchon. Nous ne reviendrons pas sur la caractérisation chaque jour confirmée de Mélenchon et de LFI. On la trouve concentrée dans sa déclaration du 23 septembre lors de son rassemblement à Paris :

« C’est nous, la force déterminée et tranquille qui portons la paix dans les relations sociales là où ils allument la guerre et la vindicte. ». L’objectif, c’est donc la paix entre les classes !

Il s’est depuis encore largement illustré en défense du gouvernement Rajoy contre le droit à l’indépendance du peuple catalan.

Mais ce sur quoi nous voulons ici insister, c’est sur les déclarations qu’il a faites concernant les syndicats. Mélenchon s’était jusqu’alors illustré par son soutien sans faille aux appareils syndicaux, à la politique des journées d’action, en particulier. Il vient apparemment de changer un peu de registre :

Voici ses propos rapportés par Marianne :

« Le “vieux monde” impuissant à vouloir et à changer quoi que ce soit, ce n’est peut-être pas qu’un thème politique. Les directions des corps intermédiaires [ndlr : langage codé pour évoquer les syndicats notamment] peuvent-elles être autre chose que des rouages à l’intérieur d’une réalité qui fonctionne comme un bloc ? »

« La forme et la tactique de résistance à la politique du gouvernement ne peut plus rester enfermée dans le “chacun de son côté”. Il est plus que temps d’organiser la jonction des efforts entre le mouvement social, associatif et les forces politiques de la résistance au coup d’État social”, poursuit-il.

Car s’il appelle ses militants à poursuivre la mobilisation – « bien sûr, le 16 novembre, il faut être dans la mobilisation syndicale » -, Mélenchon refuse le statu quo. « La stratégie qui a échoué face à El Khomri a encore moins bien marché face à Macron. Je ne vois aucune raison de faire semblant de ne pas l’avoir vu ».

La charte de 1906 [ndlr : Charte d’Amiens, adoptée alors par le congrès de la CGT] serait devenue an-historique. « Il faut donc en finir avec cette hypocrisie », annonce-t-il. Selon lui, plus que jamais, « nous avons besoin d’une convergence populaire. En tout cas je le dis clairement : les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale. La jonction entre elles et les organisations du mouvement syndical et associatif est indispensable face à la politique de Macron ».

Mélenchon est capable de dire des choses en elles-mêmes parfaitement justes lorsqu’il fait état par exemple du résultat de la « stratégie » sur El Khomri et les ordonnances (il faudrait cependant préciser que c’est un « échec » pour le prolétariat, pas pour les appareils qui ont organisé cet échec... avec succès). De même, Mélenchon se livre à la critique de la Charte d’Amiens. Et là encore, il est vrai que les appareils syndicaux ont toujours utilisé dans la Charte d’Amiens la prétendue indépendance des syndicats et des partis pour défendre la très réactionnaire théorie de la « neutralité politique » des syndicats qui servaient surtout… à refuser de combattre pour chasser les gouvernements bourgeois, y compris lorsque les développements de la lutte des classes le mettaient immédiatement à l’ordre du jour (de mai-juin 1968 à novembre-décembre 1995). Mais au nom de quoi Mélenchon se livre-t-il à cette critique, sinon au nom de la « convergence politique » entre « les organisations politiques et celles du mouvement associatif » ? L’évocation du « mouvement associatif », étranger au mouvement ouvrier, signifie bien que ce n’est pas sur un terrain de classe que Mélenchon entend œuvrer à cette « convergence politique ». Et sur quel autre objectif politique alors que celui indiqué le 23 septembre à savoir : « la paix dans les relations sociales ».

Aucune illusion n’est donc permise : le mouvement de Mélenchon, mouvement « du peuple tout entier », opposé aux partis, partis de classe, cherche à intégrer les syndicats à son propre projet politique. Ainsi cherche-t-il à contribuer à sa façon à la liquidation des syndicats comme syndicats de classe, comme il vise à la liquidation des vieux partis ouvriers bourgeois (PS et PCF). Sur ces deux plans, Mélenchon et LFI, intronisés comme « opposition officielle » de Macron, ont en réalité un rôle parfaitement complémentaire à ce dernier.

Il ne faut donc pas se tromper sur les découvertes de Mélenchon. Les militants regroupés autour du bulletin Combattre pour le socialisme quant à eux combattent la théorie réactionnaire de l’ « indépendance réciproque des syndicats et des partis ». Mais nous le faisons au nom du front unique ouvrier, c’est-à-dire du front unique des syndicats et partis qui se réclament de la classe ouvrière, front unique contre la bourgeoisie et son gouvernement.

Dans la tradition de la IIIe Internationale, nous combattons la prétendue « neutralité politique » des syndicats, parce que – surtout à l’époque de l’impérialisme décadent – toute revendication un peu sérieuse pose la question de la propriété des moyens de production (et la constante de Mélenchon, c’est la défense de la propriété privée des moyens de production, le programme qu’il a du reste en commun avec les appareils de « l’intervention dans la gestion », etc.).

Tout dépend de la construction du Parti ouvrier révolutionnaire, de l’Internationale ouvrière révolutionnaire

Au bout du compte, l’avenir des syndicats ne pourra être tranché sur un terrain strictement syndical. Tout dépendra de la capacité de la classe ouvrière à se doter d’un véritable parti révolutionnaire, seul à même par son implantation de garantir la véritable indépendance du syndicat, son indépendance par rapport à la bourgeoisie et son État.

Il en va de même sur toutes les questions. Le prolétariat sans aucun doute rejette la politique de co-élaboration des appareils avec le gouvernement. Mais à ce stade, ce rejet demeure impuissant parce qu’il ne peut prendre appui sur l’existence d’une force politique organisée, implantée, à même de donner corps à ce rejet, d’imposer la rupture avec le gouvernement, créant les conditions d’un affrontement victorieux avec le gouvernement. C’est ce qui permettrait à partir de là de mettre à l’ordre du jour le fait de chasser le gouvernement Macron-Philippe et de constituer un gouvernement du Front unique des organisations ouvrières.

De même, que manque-t-il à la jeunesse, sinon une organisation révolutionnaire de la jeunesse œuvrant à la réalisation de l’unité des organisations de la classe ouvrière et de la jeunesse pour le retrait du projet de loi Vidal ?

Cette question du Parti ouvrier révolutionnaire est la question centrale, pas seulement en France, mais partout dans le monde. C’est tout aussi bien la leçon de la Catalogne. Le supplément CPS sur la Catalogne a trouvé une confirmation complète dans le cours des événements qui ont suivi sa parution. En Catalogne, la preuve a été faite que la simple revendication démocratique du droit à l’indépendance ne pouvait et ne peut être défendue sérieusement sous la direction de partis bourgeois et de dirigeants bourgeois tels Puigdemont. La soumission des partis bourgeois et petits-bourgeois catalans au diktat de Rajoy – ponctué par l’annonce d’élections le 21 décembre – l’a manifesté avec éclat. Ce qui a manqué au prolétariat catalan, et plus généralement au prolétariat d’Espagne, c’est un parti ouvrier révolutionnaire, reliant le combat pour le droit à l’indépendance de la Catalogne au combat pour la chute du gouvernement Rajoy, de la monarchie héritée du franquisme ; ce qui a manqué au prolétariat de Catalogne, et plus généralement au prolétariat d’Espagne, c’est un parti capable d’imposer la rupture des organisations ouvrières avec Rajoy, et plus particulièrement des syndicats UGT et CCO.

Le Groupe pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire, de l’internationale ouvrière révolutionnaire n’est pas ce parti. Le Parti ouvrier révolutionnaire ne pourra naître que de puissants mouvements de classe du prolétariat et de la jeunesse, générant dans les organisations existantes des mouvements de rupture avec la politique des appareils réactionnaires qui dirigent actuellement le mouvement ouvrier. Mais que dès maintenant se renforce notre Groupe qui combat dans cette perspective historique non seulement n’est pas indifférent, mais est d’une importance considérable. Dans l’alternative devant laquelle se situe l’humanité et que résumait Rosa Luxembourg : socialisme ou barbarie, œuvrer à ce renforcement est la seule façon d’œuvrer à ce que ce soit, des deux termes de l’alternative, le socialisme qui l’emporte.

 

Le 16 novembre 2017

 

 

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