Éditorial du
bulletin « Combattre pour le socialisme » n° 67 (n° 149
ancienne série) - 1er décembre 2017 :
En participant
pendant 4 mois à la concertation avec le gouvernement, les directions
syndicales ont littéralement organisé la défaite sans combat sur les
ordonnances contre le code du travail.
Ainsi se trouve ouverte la voie à un déluge d’attaques contre le prolétariat et
la jeunesse.
Ordonnances : la
défaite est consommée
Le 22
septembre, de manière spectaculaire et provocatrice, Macron signait devant les
caméras de toutes les télévisions les ordonnances contre le code du travail.
Sur le contenu de ces ordonnances, la gravité de l’attaque ainsi portée contre
la classe ouvrière, nous renvoyons nos lecteurs aux développements du CPS précédent.
Il est
vrai que formellement, les ordonnances ne seront véritablement adoptées de manière
définitive qu’à travers l’adoption de la loi d’habilitation par l’Assemblée
nationale. Mais en réalité « la messe est dite ». D’ailleurs il faut noter qu’en
vertu des institutions réactionnaires de la Ve République, leur
entrée en application suit immédiatement la signature de Macron, sans attendre
le vote de l’Assemblée.
C’est
une défaite majeure, et le premier devoir de tout militant attaché aux intérêts
de la classe ouvrière est de le dire. Dans ce genre de circonstances, les
appareils dirigeants des syndicats cherchent à nier la défaite tant que c’est
possible pour mieux camoufler leurs responsabilités, accusant volontiers de « défaitisme
» ceux qui disent ce qu’il en est réellement. Ils auront cette fois plus de
difficultés à le faire. Pour des raisons qui sont les siennes - et qui comme on
le verra plus bas n’ont elles rien à voir avec les intérêts ouvriers –
Mélenchon lui-même, après avoir multiplié les rodomontades précédemment, a
indiqué que « Macron avait le point », bref, que l’affaire était pliée.
Sur ce point précis, il est impossible de ne pas partager son appréciation.
De
cette défaite, les appareils syndicaux portent l’entière responsabilité. D’abord
ce sont eux - ainsi que les dirigeants du PS et du PCF, qui, en appelant à
voter Macron au second tour de la présidentielle, l’ont renforcée et ont
contribué au désarmement politique du prolétariat. Ensuite, ce sont encore eux
qui ont rendu possible par leur participation constante durant 4 mois à la
concertation le fait que le gouvernement puisse présenter sans qu’on puisse
rien y objecter les ordonnances comme le produit du dialogue social.
Mailly
pour FO n’a cessé 4 mois durant d’expliquer que ladite concertation avait
permis des « avancées » majeures. Quant à Martinez, il faut rappeler que fin
août il prétendait ne rien connaître du contenu des dites ordonnances, donnant
ainsi corps à l’idée que ce contenu était incertain. Il faudra attendre le 19
septembre pour que son compère de la direction de la CGT Fabrice Angei avoue benoîtement ce que tout le monde savait, c’est-à-dire
que le contenu final fin septembre était strictement identique au projet
initial de début juin.
Cela
donne le cadre de l’appel à la journée d’action du 16 novembre par la CGT, FO,
la FSU, l’UNEF, la FIDL, l’UNL qui d’ailleurs ne se prononce nullement pour le
retrait des ordonnances mais proteste contre « de nombreuses dispositions
inacceptables des ordonnances, limitant des droits des salariés » (il y
aurait donc d’autres dispositions qui seraient « acceptables » ?) et « s’adressent
solennellement au gouvernement afin qu’il prenne en considération les attentes
sociales multiples qui s’expriment ». De qui se moque-t-on ?
Rien d’étonnant
à ce que les travailleurs et la jeunesse aient ignoré cet appel !
Sur la base de sa première
victoire, le gouvernement Macron-Philippe fait adopter sans difficulté
les budgets de l’État et de la Sécurité sociale, budgets de classe, budgets de
guerre contre le prolétariat
De la
même manière, il faut noter que les directions syndicales n’ont même pas fait
mine de lever la main contre le budget 2018, non plus que contre le budget de
la SS, pourtant d’une rare violence contre la classe ouvrière, la jeunesse.
Ce sont
des budgets dont le caractère de classe est affirmé et même revendiqué avec le
plus grand cynisme. Entre « flat tax » et réforme de l’ISF, les 100 premiers
contributeurs vont avoir un allègement d’1,5 million d’euros annuels chacun.
Encore faut il ajouter que les grands groupes capitalistes, entre paradis
fiscaux et délocalisations des sièges sociaux, en sont pratiquement totalement
exemptés.
Par
contre, c’est le budget de la baisse des APL, de la PAJE (prestation à la
naissance de l’enfant qui baisse de 15 euros et dont le plafond de ressource
pour en être bénéficiaire baisse aussi), du blocage du point d’indice dans la
Fonction publique. C’est le budget du licenciement de dizaines de milliers d’emplois
aidés, etc.
Plus
meurtrier encore est le budget de la SS qui, via la suppression des cotisations
dites « salariales » – et la baisse considérable des cotisations dites
patronales à travers le CICE, même si celle-ci ne donnera sa pleine mesure qu’en
2019 –, vise à assécher totalement les ressources de la SS, en même temps que
le montant des pensions est réduit brutalement ainsi que le salaire des
fonctionnaires (la compensation indemnitaire pour les actifs ayant un caractère
très provisoire – sur 2 ans). La conséquence en est immédiate :
augmentation du forfait hospitalier, fermeture de lits et développement de la «
chirurgie ambulatoire », Buzyn ayant annoncé que 30 % des prescriptions
étaient « inutiles ».
Or non
seulement les dirigeants syndicaux n’ont pas levé le petit doigt contre l’un et
l’autre budgets, mais encore la simple revendication de défense de la Sécurité
sociale fondée sur le salaire différé est méthodiquement occultée, et même
combattue, par exemple lorsque les fédérations syndicales de fonctionnaires
acceptent de discuter sur le terrain de la « compensation » de l’augmentation
de la CSG.
L’offensive continue au pas
de course : formation professionnelle, apprentissage...
L’offensive
anti-ouvrière ne connaît pas d’interruption. A peine l’encre de la signature
des ordonnances par Macron était-elle sèche, que le 12 octobre Macron
convoquait les dirigeants syndicaux pour la suite du programme : formation
professionnelle, apprentissage. Les dirigeants syndicaux s’y précipitaient. «
C’est toujours une bonne chose de se parler », déclarait Martinez à ce
propos. Bien sûr – le gouvernement ne cesse de le dire – toutes les
contre-réformes constituent un tout cohérent. Par exemple, la réforme de la « formation
professionnelle » est inséparable du projet de liquidation des droits en
matière d’indemnités chômage.
Quant à
la réforme de l’apprentissage, elle s’intègre parfaitement dans les objectifs
fixés par Darmanin dans le cadre du « forum » action publique : à savoir,
préparer les changements de tutelle (passage sous la coupe des régions d’un
certain nombre de fonctionnaires d’État, privatisations et suppressions de services
entiers). A cet égard, la réforme de l’apprentissage constitue pour les lycées
professionnels et le statut de leurs professeurs une menace mortelle.
Le
MEDEF a assez clairement donné la feuille de route au gouvernement. Rendant
compte d’un colloque qu’il organisait, intitulé « Mettre l’entreprise au
cœur de l’apprentissage », on peut lire en conclusion :
« Plusieurs
interventions ont souligné la complexité et la rigidité du système français,
trop étatique – en Grande-Bretagne l’apprentissage relève d’un seul ministère
des “entreprises, compétences et innovations” tandis qu’il est en France
éclaté entre 14 ministères. “Il faut nous donner la
liberté d’élaborer les contenus et les financements”... “si l’on remet
l’entreprise au cœur de la gouvernance, l’apprentissage repartira de lui-même,
car c’est stratégique pour elle !” ... Il faut “davantage prendre
en compte les enjeux économiques d’un territoire” et il est “nécessaire
de décloisonner le système – notamment entre le monde de l’apprentissage et le
monde de l’enseignement professionnel…” »
Ce
programme est d’ailleurs aussi vieux que le patronat lui-même. Le chercheur Guy
Brucy, qui a fait une histoire de l’apprentissage et
de la formation professionnelle, évoque la position du patronat... en 1911,
dans ces termes : « Du
côté des industriels, prévaut l’idée qu’à l’extrême variété des réalités
économiques locales doit correspondre la même variété des modes de formation
organisés, contrôlés et financés par “des
corporations réellement compétentes”. Ils plaident donc pour la
constitution d’un dispositif très décentralisé. Ouvrant le congrès de l’apprentissage
de Roubaix le 2 octobre 1911, Eugène Motte, grand patron du textile du Nord,
déplore qu’“on s’habitue trop à
légiférer, à uniformiser” et estime que “c’est une faute”. Il demande qu’on en
revienne “à l’idée provinciale” et
qu’on persévère dans “ l’idée
régionale et dans l’idée d’adaptation aux besoins”».
C’est clair : substituer aux
diplômes nationaux reconnus par les conventions collectives – au moment où
celles-ci, en vertu des ordonnances, doivent s’effacer devant l’accord d’entreprise
des diplômes locaux, dont les contenus seront déterminés par les patrons
localement, en fonction des « enjeux économiques des territoires ».
Tel est l’objectif des groupes de
travail mis en place par le gouvernement avec le MEDEF, les régions, les
dirigeants syndicaux, et dont le premier s’est réuni sous la houlette de
Pénicaud. Dans Les Echos du 10 novembre, on peut
lire : « Pour lever les freins, la ministre veut que les
entreprises “s’engagent plus dans
la co-construction (du contenu) des diplômes” et qu’elles
puissent “davantage
piloter les centres (de formation) en fonction de leurs besoins”. »
Interrogé
sur Franceinfo
pour savoir si la concertation « était moins conflictuelle que sur
les ordonnances » (sic), Pénicaud l’a confirmé par sa réponse :
« tout le monde veut cette réussite ».
Économie française :
tout va bien... mais rien ne va plus
Code du
travail, Sécurité sociale et retraites, droit aux études, soumission de la
formation professionnelle au patronat, indemnités chômage, statut de la
Fonction publique et des cheminots, liquidation du logement social : l’offensive
du gouvernement Macron-Philippe se distingue des précédentes par son caractère
systématique. Aucun domaine de la vie sociale n’y échappe.
Les
conquêtes sociales qu’il s’agit de liquider pour la plupart d’entre elles
remontent aux mobilisations révolutionnaires de la fin de la seconde guerre
mondiale et de l’après-guerre, voire de la grève générale de juin 1936 –, à l’exception
de l’indemnité chômage qui date de 1958.
L’objectif
du gouvernement Macron-Philippe est historique : c’est celui qu’avait
annoncé Kessler, le patron d’Axa : « en
finir avec le compromis de 1945 », celui par lequel la bourgeoisie
française, par crainte de tout perdre (c’est-à-dire le pouvoir), avait dû faire
de très importantes concessions au prolétariat.
Le « compromis
de 45 » constitue aujourd’hui pour la bourgeoisie française dans sa
lutte pour préserver une place sur le marché mondial un boulet aux pieds qui,
ajoutée aux handicaps antérieurs (le capitalisme français avant même la guerre
avait un caractère de capitalisme rentier, marqué par une faiblesse
industrielle récurrente) est insupportable. Il lui faut impérativement s’en
débarrasser.
Qu’est
ce qui marque en effet la situation de l’économie française ? A lire la
presse bourgeoise, on peut être perplexe devant l’aspect apparemment
contradictoire du diagnostic proposé.
Ainsi Le Monde du 1er novembre
titre : « L’économie française continue de croître à un rythme
soutenu ». Mais 8 jours plus tard, le 9 novembre, le titre a une
autre tonalité : « L’industrie française peut-elle encore être
sauvée ? » Comment s’y retrouver ?
On ne
peut nier l’existence depuis un an d’une certaine augmentation de la production
manufacturière (ou plus largement, industrielle). Or il nous faut réfléchir sur
ce « mystère ». La production manufacturière est annoncée pour 2017
avec une hausse significative, +2,4 en glissement annuel (contre +2,9 en Allemagne).
Mais quand on regarde le détail, on constate que cette hausse est due quasi
exclusivement à l’augmentation de la production de biens de consommation (+3,1)
et très peu de la production de « biens d’investissement » (encore
faut-il dire que la définition de « biens d’investissement » par nombre
d’économistes bourgeois ne correspond pas toujours à ce que Marx appelle le
secteur « de production des moyens de production », puisque le
secteur automobile, par exemple, est parfois classé dans les « biens d’investissement »
alors que l’automobile est un objet de consommation et que les économistes
bourgeois parlent d’ « investissement des ménages ».
L’augmentation
de la production manufacturière ne correspond donc pas nécessairement à un
renforcement de la position du capitalisme français dans le monde. Par exemple,
un secteur comme le bâtiment, qui connaît une certaine relance, produit
exclusivement pour le marché intérieur.
Précisément,
la situation française est marquée par une certaine reprise de la production
manufacturière et en même temps par une accélération de la dégradation de la
situation du capitalisme français dans le monde.
Le juge
en la matière, ce sont les déficits aggravés du commerce extérieur :
« Le
déficit commercial s’est “très nettement creusé” en juillet pour atteindre 6
milliards d’euros, soit 1,1 milliard de plus qu’en juin. Sur les sept premiers
mois de 2017, le déficit cumulé atteint 41,02 milliards contre 27,23 milliards
au cours de la période correspondante de 2016. En juillet, les
importations ont atteint un montant de 45,25 milliards, soit une hausse de 3,0%
par rapport à juin. Les exportations ont également augmenté mais dans une
moindre proportion et s’inscrivent en progression de 0,5% à 39,3 milliards d’euros. »
(La Tribune, 7 septembre)
Dans le
détail des secteurs, on se rend compte que le solde est partout négatif y
compris dans l’agro-alimentaire, n’étant positif que dans l’industrie militaire
et les transports, qu’il est négatif aussi bien avec les USA, le Japon, l’Italie,
et négatif de manière abyssal avec l’Allemagne, avec 17 milliards de déficit
annuel.
Le lancinant problème de la
compétitivité
Cela
renvoie au lancinant problème - pour la bourgeoisie française - de la
compétitivité. Le Monde indiquait en
mai que lorsque la consommation en France augmentait de 1 %, les
importations augmentaient de 0,8 %, et le PIB seulement de 0,2 %.
Autrement dit, en valeur, 80 % de la production nouvellement consommée
vient de l’importation.
A vrai
dire, il y a deux paramètres généralement combinés pour améliorer la
compétitivité : d’une part, l’introduction de nouvelles techniques de
production, dans l’industrie pour faire simple la robotisation ; d’autre
part, la baisse du coût de la force de travail par l’augmentation du taux d’exploitation.
La première, dans le système capitaliste, comme nous l’explique Marx,
n’intervient que si elle permet d’augmenter la masse du profit, autrement dit
si les robots introduits coûtent moins cher que la force de travail qu’ils
permettent de remplacer. Toujours pour paraphraser le Capital, l’introduction de ces robots donne pour un temps à l’entreprise
capitaliste qui les utilise un « état de grâce » qui lui
permet de gagner des parts de marché, donc de compenser la tendance à la baisse
du taux de profit par une augmentation de la masse du profit (de sa quantité en
valeur absolue). C’est ce dont profite aujourd’hui l’industrie allemande.
Qu’en
est-il en France ?
Le site
économique Passi Xerfi Canal écrit :
« Les
chiffres sont pourtant éloquents et largement médiatisés. An 2015 l’IFR, la
Fédération internationale de robotique, recensait 127 robots pour 10 000
salariés dans le secteur manufacturier. Le chiffre nous situe certes au 14e
rang mondial, nettement au-dessus de la moyenne. Nettement au-dessus également
du Royaume-Uni, et de quelques pays comme la Suisse, les Pays-Bas ou la
Finlande. Mais en dessous de l’Italie, de l’Espagne et des États-Unis. Et
surtout très en retrait de la Suède, du Danemark, de l’Allemagne, et des
grandes économies d’Asie.
Ce déficit
de robots, si l’on peut parler de déficit, est inégalement réparti. Dans le
secteur automobile, l’écart est de 940 robots en France pour 10 000 salariés
contre 1147 en Allemagne, pour prendre notre principal pays de référence. (...)
Il n’en
reste pas moins que dans les autres secteurs le retard français reste
significatif. 75 robots pour 10 000 salariés, là où l’on en compte 170 en
Allemagne, ou 126 en Italie. La France se place néanmoins devant l’Espagne à
secteurs comparables. Et si l’on braque le projecteur sur l’Allemagne, le taux
de robotisation allemand est plus du double du taux hexagonal dans la
chimie-plasturgie. Il surplombe de 85 % le taux français dans l’industrie des
métaux, et de 55% dans l’agro-alimentaire. »
C’est à
cette question que prétendait répondre notamment le CICE (Crédit d’impôt
compétitivité emploi). Hélas ! On apprend par Le Monde que « Le CICE a eu peu d’effet sur l’investissement
et l’emploi, le CICE étant utilisé pour reconstituer les marges des entreprises ».
Reste
donc la solution, pour réduire le déficit, de concurrencer les pays à bas coût
de main-d’œuvre : à savoir la diminution massive de la force de travail.
La dette publique s’aggrave
Pour
compléter sur la situation économique de la France, il faudrait évoquer celle
de la dette : « La dette publique de la France a augmenté de
62,3 milliards au premier trimestre de l’année 2017, pour atteindre un montant
total de 2209,6 milliards, d’après des chiffres dévoilés ce
vendredi 30 juin par l’Institut national de la statistique et
des études économiques (Insee). Rapportée à la richesse nationale, cette dette
de l’ensemble des administrations publiques, mesurée selon les critères de
Maastricht, atteint 98,9 % du produit intérieur brut, contre 96,3 % à
la fin du dernier trimestre 2016. Le ratio de la dette au premier trimestre est
largement supérieur, à ce stade, à l’objectif que s’était fixé le précédent
gouvernement pour 2017. Ce dernier s’était engagé à ramener la dette à
96 % du PIB cette année, après 96,3 % en 2016. »
Là
aussi, la comparaison avec l’Allemagne est cruelle, dont la dette n’est certes
pas négligeable mais qui depuis plusieurs années adopte des budgets en
excédent. D’où l’annonce du gouvernement de sa volonté de faire passer le
déficit en deçà des 3 %. Mais comme par ailleurs la tentative désespérée
de rétablir la situation du capitalisme français exige de réduire toujours plus
l’imposition du capital, ce but ne peut être atteint que par la réduction
brutale des budgets alloués aux besoins sociaux (enseignement, logement,
Sécurité sociale et santé, retraites, etc.). C’est le fond du budget 2018.
Quelques illustrations
Il est
impossible de rentrer dans le détail pour illustrer cette situation de
dégradation du capitalisme français. Mais on peut prendre trois illustrations :
●
La fusion Siemens-Alstom, une « fusion à l’accent allemand » dit
Le Monde qui intervient après la
vente de pans entiers d’Alstom à GE (la totalité de la branche Energie). Après
avoir « promis » de créer 1000 emplois, Alstom GE est en train
notamment de licencier 350 des 800 salariés de l’usine de Grenoble. Ce n’est qu’un
début. GE vient d’annoncer un plan de suppressions d’emploi massif dans le
monde, qui touchera particulièrement les anciennes entreprises Alstom. Aujourd’hui,
c’est ce qui reste d’Alstom qui est accaparé par Siemens, illustrant avec
brutalité le rapport de force franco-allemand.
Ce n’est
pas n’importe quoi. Il s’agit du TGV, c’est-à-dire de l’un des fleurons de l’industrie
française. Le résultat attendu, c’est là aussi la perspective de licenciements
et de fermetures d’usine, en particulier Mulhouse et peut-être Valenciennes (on
rappelle que Mulhouse avait échappé à la fermeture par l’imposition d’une
commande de motrices à la SNCF). Il faut signaler que Le Maire recevait
récemment à Valenciennes les appareils syndicaux quand, dans le même temps, les
manifestants se faisaient violemment matraquer par les flics.
●
L’avenir de STX. Là, il s’agit du rapport avec l’Italie. A la différence de
Siemens, l’impérialisme français joue dans la même catégorie que l’impérialisme
italien, impérialisme mineur. C’est sans doute pourquoi Macron a commencé par
un coup de menton avec l’annonce de la nationalisation provisoire. Mais cela n’a
pas duré. Car de sérieuses mesures de rétorsion étaient en vue en Italie, même
en particulier vis-à-vis de Vivendi. Résultat final : Macron-Philippe ont
reculé en rase campagne. Fincantieri disposera de
51 % des actions, donc contrôlera l’entreprise.
●
Il faut enfin revenir sur PSA. PSA est passé de 123 000 à 90 000 ouvriers dans
le monde en six ans. Sans doute PSA vient de racheter Opel. Mais Opel, jusqu’alors
filiale de General Motors, est chroniquement déficitaire. Et par ailleurs, PSA
ne cesse d’accumuler les déboires en Chine. Il faut rappeler que le « redressement »
miraculeux de PSA avait pris la forme d’un partenariat avec Dongfeng
en Chine.
« En
effet, les ventes de Peugeot et de Citroën s’effondrent sur place. Il n’y a pas
d’autres mots puisqu’elles ont reculé de près de 30% de juillet à août. Si on
regarde depuis le début de l’année c’est encore pire puisqu’elles s’effondrent
de plus de 42% sur les neuf premiers mois par rapport à l’année dernière.
Pourtant, la Chine est un marché gigantesque pour PSA. Peugeot y est arrivé en
pionnier au milieu des années 80 avec ses 504 et 505, ça n’avait pas marché
alors, mais il a retenté sa chance avec beaucoup plus de succès dans les années
90. Au point que la Chine est devenue en 2014 (en pleine crise de l’Europe) le
premier marché du groupe, mais depuis c’est la dégringolade. »
Le
problème est simple : PSA n’est compétitif ni dans le bas de gamme
(concurrencé par les marques chinoises), ni dans le secteur des voitures de
luxe.
Pour les masses, aggravation
constante
Mais
quels que soient les discours sur le retour de la croissance, le constat est
celui de la détérioration constante des conditions d’existence des masses. La « diminution
du chômage » est une escroquerie, une campagne éhontée d’intoxication. La
violente campagne engagée contre Pôle emploi coupable d’avoir dit que le
chômage continuait d’augmenter indique que cette opération d’intoxication doit
être sans réplique. La réalité, c’est par exemple que plus de 21 % des
jeunes de 18 à 25 ans sont au chômage.
Mais
surtout une violente campagne s’est engagée contre les chômeurs eux-mêmes pour
préparer le terrain à la liquidation de l’assurance chômage, tout du moins à
une brutale diminution des droits des chômeurs. En témoignent les nombreuses
déclarations publiques émanant du gouvernement et de son entourage. Ainsi le
député Damien Adam (LREM) qui déclare : « Quand vous êtes salarié et
que vous voyez certaines personnes qui partent en vacances aux Bahamas grâce à
l’assurance chômage, il est légitime de se dire que le système marche sur la
tête. »
Mais l’exemple vient de haut, de Macron lui-même.
Dans sa campagne électorale, il avait proposé que les indemnités soient coupées
aux chômeurs qui refusent « plus de deux offres raisonnables »
d’emploi. En voyage en Corrèze, il a expliqué ce qu’était une « offre
raisonnable », en suggérant aux ouvriers licenciés de GM & S d’aller
travailler dans une entreprise de métallurgie… à deux heures et demi de route
de leur domicile !
Il faut
ajouter que nous sommes au début d’une nouvelle vague de licenciements
collectifs dans les entreprises : General Electric Grenoble, Tupperware
(fermeture de l’usine de Joué-les-Tours), Castorama
Lille (délocalisation en Pologne), et demain à une plus vaste échelle GE,
Alstom, sans compter les menaces qui pèsent à ERDF au bord de l’effondrement.
Liée au
chômage massif, il faut souligner la progression impressionnante de la pauvreté
dans le pays. Voilà ce qu’on peut lire dans Le
Monde du 20 octobre sous la plume d’un chercheur :
« Selon
Eurostat, l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenu, a augmenté en
France de 9 % entre 2007 et 2016, pour atteindre 29,3, ce qui place notre
pays au 13e rang parmi des 27 membres de l’Union européenne
en 2007, si on les classe du moins inégalitaire au plus inégalitaire.
Seuls trois pays, au sein de ces 27, ont connu une augmentation plus forte des
inégalités au cours de cette période.
Pas
de quoi se vanter.
Affinons
ce constat en nous intéressant aux revenus les plus faibles. Avec un taux de pauvreté
de 13,6 % en 2016, la France occupe certes un honorable 6e
rang sur 27. Mais le tableau est moins flatteur si l’on se penche sur le sort
des jeunes de 20 à 29 ans : en 2016, la France se situe au milieu du
tableau, avec un taux de pauvreté de 18,7 %, en hausse de 24 % par
rapport à 2007.
Surtout,
le taux de pauvreté parmi les jeunes occupant un emploi a quasiment doublé,
passant de 4,8 % à 9,3 %, soit le 15e rang sur 27. Quant
aux enfants de moins de 18 ans, leur taux de pauvreté a augmenté de près de
20 % au cours de cette même période, pour atteindre 19,1 %
en 2016. »
Il
faudrait aussi évoquer l’augmentation des sans abri (+50 % en 10 ans), la
détérioration de l’accès aux soins, etc.
Défense de l’impérialisme
français
La
constante dégradation de la situation du capitalisme français, la nécessité
dans laquelle il se trouve de céder l’un après l’autre les bijoux de famille :
Alcatel, Alstom, les Chantiers Navals, exige que l’impérialisme français
défende contre vents et marées ses positions antérieures héritées de l’ancien
empire colonial.
●
En Afrique, c’est le renforcement de l’intervention au Sahel, que le
gouvernement tente avec plus ou moins de succès de faire prendre en charge par
les gouvernements locaux. En RCA, c’est la tentative de transférer l’essentiel
du poids de l’intervention à l’ONU, dont les troupes couvrent l’écrasement de
la population dite « musulmane » – au moment où Mélenchon veut mettre
son drapeau (celui de l’ONU) au fronton de l’Assemblée nationale.
●
Il faut souligner la visite de Macron en Égypte pour y vendre des Rafales, mais
aussi pour y nouer une alliance qui permettrait en Libye de faire valoir les
intérêts de la France, notamment contre l’Italie, par le soutien au général Haftar qui contrôle l’est du pays. Les organisations
humanitaires indiquent que la seule comparaison possible en matière de
tortures, d’exécutions dans ce pays c’est le Chili de Pinochet. Pas de quoi
émouvoir Macron qui a déclaré à ce propos : « Je crois à la
souveraineté des États ».
●
C’est
encore en défense de l’impérialisme français que Macron s’est rendu aux Émirats
(rappelons l’existence d’une base militaire française à Abou Dhabi) puis en
Arabie saoudite, où il a réaffirmé son soutien au régime dans sa guerre d’extermination
au Yémen, politique qu’il tente de concilier avec la défense des intérêts de
Total, PSA, Renault en Iran. Or l’Arabie saoudite a désigné l’Iran comme son
ennemi.
●
Enfin il faut souligner l’enjeu de la Nouvelle-Calédonie. La domination
coloniale en Nouvelle-Calédonie s’est maintenue là comme ailleurs par le sang,
et ce depuis le milieu du XIXe siècle. Rappelons le massacre d’Ouvea. Rappelons que le complément naturel de la mitraille
fut le référendum fin 1998 du gouvernement Rocard, où le sort des Calédoniens dépendait
du vote... au sein de la métropole coloniale (80 % de oui pour 37 %
de participation) ! Le fait de confier la commission Nouvelle-Calédonie à
Valls prend tout son sens. Il faut rappeler qu’elle prépare un référendum pour
2018 dit d’autodétermination, mais que c’est le gouvernement qui, in fine,
décidera... de la question posée !
Sous la protection du
dialogue social
C’est
le même impératif : restaurer la place du capitalisme français sur le
marché mondial ou tout du moins stopper la fatale tendance à l’effondrement,
qui impose au gouvernement Macron-Philippe le rythme échevelé de son offensive
anti-ouvrière. C’est avec la plus grande suffisance que Macron se flatte de
mener cette offensive au rythme où il l’avait décidé. C’est ce dont témoigne
cette réplique à un journaliste lors d’une interview télévisée : « Vous
m’aviez dit que je n’y arriverai pas sans parti. Vous m’aviez dit que les
réformes mettraient la rue en ébullition. Rien de tout cela n’est arrivé.
Depuis 5 mois, je fais exactement ce que j’avais annoncé ».
D’où
Macron tient-il une telle assurance ? Du fait que le dialogue social
fonctionne comme le parapluie du gouvernement, qu’il le protège - à cette étape
efficacement - de l’irruption de la mobilisation du prolétariat et de la
jeunesse.
C’est
tous les jours, et sur tous les terrains de l’offensive gouvernementale, que le
dialogue social joue son rôle. Ainsi se tiennent en continu des réunions de
rédaction des décrets d’application des ordonnances.
Ainsi,
55 réunions de concertation ont préparé le projet de loi de sélection à l’université.
Voici ce qu’en dit une des participantes au titre de la direction du SNES-FSU,
Claire Guéville, dans le dernier numéro de l’Université syndicaliste : « Pendant
ce temps-là, et sans lien avec les réunions qu’elle a elle-même organisées, la
ministre de l’Enseignement supérieur présentait publiquement les “prérequis” et le “contrat de
réussite” comme alternative au tirage au sort pour l’affectation dans
certaines filières... A quoi sert donc cette séquence de travail si l’essentiel
est déjà décidé ? »
La
question est mal posée. La vraie question est non à quoi sert, mais qui
sert la concertation et ses 55 réunions ? Et la réponse coule de source :
le gouvernement lui-même.
Mais à
supposer même que la concertation « ne serve à rien », ce que suggère
Claire Guéville, et ce qui est bien improbable,
pourquoi donc continuer à s’y rendre ? Et pourtant, au moment où le
gouvernement enchaîne les discussions sur la sélection à l’université par les
discussions sur la liquidation du bac, Claire Guéville
se contente de conclure que « cela augure mal des futures discussions
qui s’ouvrent fin octobre sur le bac, la voie professionnelle et l’apprentissage ».
Donc « cela augure mal »... mais on y va. Mieux encore, on y
va chargé de propositions au gouvernement, puisqu’avec lui il y a accord au
moins sur un point : il est urgent de réformer le bac. « Réformer
le bac, c’est nécessaire ! Mais pas n’importe comment... Le SNES-FSU a des
propositions d’évolutions... Il les portera dans les groupes de travail qui
doivent s’ouvrir et appelle la profession à s’exprimer. » L’ « appel
à la profession » vise à faire porter aux enseignants eux-mêmes la
responsabilité de la collaboration des dirigeants syndicaux avec le
gouvernement.
Le même
procédé est utilisé par les dirigeants dans tous les secteurs. La direction de
la CGT a justifié sa participation aux ordonnances par la nécessité de faire
valoir « le code du travail du XXIe siècle ». Les dirigeants de l’UNEF,
du SNESup se sont rendus aux concertations sur la
sélection à l’université au nom d’une « bonne réforme » de l’université.
Les
dirigeants de la FSU annoncent leur participation aux forums de l’action
publique du gouvernement – qui visent à préparer suppressions de poste,
privatisations, passage sous la coupe des régions de dizaines de milliers de
fonctionnaires d’État, etc., au nom de la promotion de la Fonction publique. « Pour
la FSU, cela passe par la promotion des services publics de qualité, répondant
à tous les besoins de la population sur l’ensemble du territoire. Et ce sont
les plus de cinq millions d’agents qui au quotidien assurent ces missions
essentielles pour le développement et la cohésion du pays. C’est ce que la FSU
portera dans les forums de l’action publique organisés dès le mois de novembre
par le ministre de l’action et des comptes publics », déclare
Bernadette Groison sur le site de la FSU dont elle est secrétaire générale.
Ce à
quoi n’importe quel travailleur de bon sens répondra : mais c’est de ce
gouvernement Macron-Philippe, de ce gouvernement que tout le monde décrit comme
« le gouvernement des riches » que l’on peut attendre un « bon »
code du travail, une « bonne » réforme de l’université, une « bonne »
promotion des services publics, à supposer même que les projets de « réforme »
portés par les dirigeants syndicaux soient conformes aux aspirations des
travailleurs, ce qui du reste est très loin d’être le cas ?
Sûrement
pas ! Ce qui est à l’ordre du jour du point de vue des intérêts ouvriers,
ce n’est pas d’obtenir du gouvernement Macron-Philippe de « bonnes
réformes », c’est de stopper l’avalanche des contre-réformes. Mais cela
suppose d’organiser l’affrontement avec lui. Et de cela, les dirigeants
syndicaux ne veulent à aucun prix.
Le dispositif de la concertation
dans la Fonction publique et la politique des directions syndicales
Dans la Fonction publique, la disponibilité
des fonctionnaires à la lutte s’est manifestée de manière limitée mais réelle
dans la grève du 10 octobre. Du reste, la limite tient principalement dans le
souci des dirigeants syndicaux d’écarter dans leur appel au 10 toute référence
aux revendications réelles des fonctionnaires.
Dans ce contexte, il faut noter la position
adoptée en commun par la CGT, FO et Solidaires :
« Les organisations syndicales de la
Fonction publique CGT, FO, Solidaires ont décidé de se retirer du cycle de
groupes de travail relatif à la mise en place du Forum de l’action publique.
Celui-ci a pour objet d’organiser une vaste
consultation des agents publics et des usagers qui n’est destinée en réalité qu’à
légitimer les réformes structurelles d’ores et déjà décidées par le
gouvernement par le programme Action Publique 2022.
Dès les premières réunions de préparation du
Forum de l’action publique, il était déjà clairement apparu que celui-ci n’était
qu’une mascarade permettant au gouvernement d’afficher un prétendu “dialogue
social”.
Sans attendre le résultat d’aucune “concertation” ni
“consultation”, le Premier ministre a en effet défini par une lettre de mission
adressée aux ministres, le 26 septembre 2017, les objectifs prioritaires du
programme “Action publique 2022”. Cette lettre indique clairement que “ les missions de l’ensemble des acteurs
publics” seront revues “profondément et durablement” pour
répondre aux “objectifs ambitieux que nous nous sommes fixés en matière de
réduction de la dépense publique”.
Le comité d’action publique 2022 est chargé
d’identifier des “réformes
structurelles et des économies significatives et durables”, sur l’ensemble
du champ des administrations publiques. C’est dans ce but que le comité est
invité à proposer des “transferts au secteur privé, voire des abandons de
missions.”
Une politique inacceptable de privatisation
des services publics est donc déjà en préparation ! »
C’est un fait : le « Forum de l’action
publique » n’a pas d’autre objet que de faire entériner par les
directions syndicales l’attaque contre les garanties statutaires qui a vocation
à compléter le plan de privatisation des services publics du comité d’action
publique mis en place par le gouvernement. Par conséquent,
la défense de la Fonction publique, du statut de ces personnels - on lira à ce
propos dans ce numéro ce qui se prépare par exemple au ministère des Finances
en matière de droit à mutation dans le supplément CPS Finances publiques – est totalement incompatible avec la
participation au Forum. Le fait que CGT, FO, Solidaires, même de manière à
cette étape limitée, décident de se retirer des groupes de travail a donc une
signification politique. Cela étant, en critiquant le « prétendu dialogue
social », l’absence de « concertation » et de « consultation »,
c’est au nom en réalité d’un « vrai dialogue social » que CGT et FO,
suivis de Solidaires, se retirent des « groupes de travail ». Il est
toutefois possible de se saisir de cette situation pour :
● exiger que les directions syndicales
CGT-FO, auxquelles Solidaires est associé, annoncent leur refus de participer
au « Forum » de bout en bout ;
● exiger que la direction de la FSU -
pour laquelle visiblement même le départ des groupes de travail décidé par CGT,
FO et Solidaires, c’est trop ! - décide du boycott du Forum ;
● exiger dans tous les ministères la
rupture du dialogue social : par exemple aux Finances publiques, de la
concertation pour la liquidation des garanties en matières de mutation ou
encore au ministère de l’Éducation nationale sur la réforme-liquidation du bac,
créant ainsi les conditions de la mobilisation des personnels contre toute
atteinte à leur statut, contre toute privatisation et suppression de poste.
Une échéance majeure de la
lutte des classes : le projet de loi Vidal de sélection à l’université
Après la défaite sur les ordonnances, après
l’adoption des budgets de l’État et de la Sécurité sociale, l’échéance décisive
qui est devant nous, c’est celle de l’introduction de la sélection à l’université.
Nous renvoyons nos lecteurs au supplément
CPS Jeunes qu’ils pourront retrouver dans ce bulletin.
Avec
son projet de loi, le gouvernement Macron veut réaliser ce qu’aucun des
gouvernements de la Ve République n’a pu faire depuis 1965 :
instaurer la sélection à l’entrée de l’université, détruire le baccalauréat. C’est
là-dessus qu’ils ont échoué aussi bien en 1968 qu’en
1986.
Le fait est que la bourgeoisie engage la
bataille dans des conditions infiniment plus favorables qu’alors. Les défaites
accumulées (loi El Khomri, présidentielle, ordonnances) pèsent aussi sur la
jeunesse. Son désarroi politique n’est pas moins grand que celui du prolétariat
adulte, et pèse sur elle, avec la même force, l’absence de toute perspective
politique ouvrière.
A cela, il faut ajouter que les appareils
aussi bien étudiants et lycéens qu’enseignants ont joué et jouent pleinement
leur rôle pour faire obstacle au surgissement d’un véritable mouvement de masse
affrontant le gouvernement. Non seulement ils ont pleinement participé aux 55
réunions de concertation préparant le terrain à la loi Vidal, mais encore
aujourd’hui, aucune de ces organisations ne formule le seul mot d’ordre
susceptible de rassembler enseignants et jeunes contre le gouvernement, à
savoir : « A bas la sélection ! Retrait du projet de loi
Vidal ! » Malgré ces difficultés considérables, on ne peut
exclure que les jeunes trouvent les ressources pour les surmonter. C’est dans
cet objectif que le supplément CPS Jeunes
indique sur quel axe politique Combattre
pour le socialisme propose aux jeunes de se regrouper.
Réaliser les objectifs de la
Ve République : reprendre la tâche inachevée de de Gaulle
Il faut
enfin souligner l’arrière-fond de l’offensive du gouvernement pour liquider les
acquis ouvriers produits de près d’un siècle de lutte des classes. A savoir, le
gouvernement Macron-Philippe a engagé un combat d’une importance historique sur
le plan des institutions.
Il s’agit
pour lui de reprendre l’objectif de de Gaulle, que ce
dernier avait laissé échapper sous la pression du prolétariat français, de la
grève des mineurs de 1963 à la grève générale de Mai-Juin
1968, jusqu’à sa lamentable fin lors du referendum de 1969. Il faut donc
instaurer un véritable pouvoir bonapartiste, délivré des séquelles de la
république parlementaire : l’existence des partis, la – toujours relative,
mais quand même – séparation des pouvoirs, l’indépendance – toujours relative,
mais quand même – des syndicats, la concentration des pouvoirs dans l’appareil
de la police et de l’armée.
Marx
indiquait déjà dans Le 18 brumaire de
Louis Napoléon Bonaparte que l’essence du bonapartisme, c’est l’État
militaro-policier. On constate aujourd’hui que l’état d’urgence, instauré par
Hollande comme état provisoire, est transformé en état permanent par la loi
dite « anti-terroriste ». Celle-ci vient d’être adoptée
définitivement, avec le vote de la grande majorité des députés PS. Elle s’accompagne
de quelques procès « exemplaires » : peines de prison contre les
militants qui défendent ou protègent les migrants, mises en accusation
rocambolesques. Par exemple, El Assimi, militant de
défense des migrants, est accusé d’avoir frappé un flic. Mais le flic
accusateur n’est pas présent au procès, la cassette censée accuser le militant
a été détruite, etc. De même ordre est la condamnation à de lourdes peines
de prison des auteurs présumés - sans preuve - de l’incendie de la voiture des
flics dans un verdict « sur commande » selon la défense.
De
cette marche à la réalisation d’un bonapartisme enfin débarrassé des oripeaux
du parlementarisme témoigne aussi le recours aux ordonnances, puisque par la
grâce de la loi d’habilitation, le gouvernement acquiert le pouvoir de
légiférer lui-même, et que les ordonnances rentrent en application avant même
la loi dite de ratification.
Certes
on ne peut pas considérer pour autant que le caractère bâtard de la Ve
République ait été à ce jour totalement effacé. Le Bonaparte ne peut pas encore
se passer totalement de l’onction de l’Assemblée nationale qui, par exemple,
vote le budget. Le mot d’ordre de manifestation à l’Assemblée nationale peut
donc tout à fait selon les circonstances politiques retrouver la plus brûlante
actualité.
C’est
bien parce que la tâche n’est pas achevée d’ailleurs, que Macron annonce pour
2018 une réforme constitutionnelle qu’il se propose de faire passer soit par le
Congrès, soit par référendum. Un des enjeux d’une telle réforme concerne au
premier chef l’avenir des syndicats.
La question de l’avenir des
syndicats
Toute
la politique des gouvernements bourgeois est celle de l’association des
dirigeants syndicaux à leurs propres objectifs politiques : cela s’appelle
participation, dialogue social, co-élaboration. Cette association est décisive
pour faire passer les réformes. La tendance générale est à l’approfondissement
de cette politique de co-élaboration, et à cet égard, les quatre mois de
concertation sur les ordonnances constituent un record, comme la forme de cette
concertation (acceptation par les dirigeants de respecter le secret des
discussions, par exemple). Mais une chose est la concertation ; autre
chose est l’intégration, la transformation des syndicats en tant que tels en
rouages de l’appareil d’État, c’est-à-dire le corporatisme. Cette transformation
ne s’est pas opérée. La quantité ne s’est pas transformée en qualité, quand
bien même le gouvernement y travaille. La suppression des DP, CHSCT, CE
remplacés par un Conseil économique et social est un pas dans cette direction.
Sur ce plan-là, il faut rappeler que Macron veut réformer le rôle du CESE
(Conseil économique, social et environnemental) pour que celui-ci incarne « le
mouvement vivant de la société française ». Cette réforme était déjà
au cœur du référendum gaulliste de 1969 visant à transformer le Sénat en
chambre corporatiste. A ce propos, notons la déclaration d’une des
représentantes de la CGT dans le CESE : « Le processus
démocratique a besoin d’une assemblée des corps constitués qui soit mieux
présente... éclairant l’évitement des crises... par une vision alliant les
dimensions économiques, écologiques et sociales prête à s’engager dans la
co-construction et la gestion de l’ensemble des transitions à mener dans les
décennies à venir. »
On le
voit : ce n’est pas des sommets de l’appareil que viendra la résistance à
l’intégration ! Mais la disponibilité des sommets de l’appareil
syndical à œuvrer à l’instauration du corporatisme se heurte à la nature même
du syndicat comme syndicat ouvrier. L’issue n’est pas donnée d’avance.
Mélenchon et les syndicats
C’est en rapport avec cet objectif du
gouvernement Macron-Philippe, réaliser l’intégration des syndicats, le
corporatisme, qu’il faut comprendre les récentes interventions de Mélenchon.
Nous ne reviendrons pas sur la caractérisation chaque jour confirmée de
Mélenchon et de LFI. On la trouve concentrée dans sa déclaration du 23
septembre lors de son rassemblement à Paris :
« C’est
nous, la force déterminée et tranquille qui portons la paix dans les relations
sociales là où ils allument la guerre et la vindicte. ». L’objectif, c’est donc la
paix entre les classes !
Il s’est
depuis encore largement illustré en défense du gouvernement Rajoy contre le
droit à l’indépendance du peuple catalan.
Mais ce
sur quoi nous voulons ici insister, c’est sur les déclarations qu’il a faites
concernant les syndicats. Mélenchon s’était jusqu’alors illustré par son
soutien sans faille aux appareils syndicaux, à la politique des journées d’action,
en particulier. Il vient apparemment de changer un peu de registre :
Voici
ses propos rapportés par Marianne :
« Le “vieux monde” impuissant à vouloir
et à changer quoi que ce soit, ce n’est peut-être pas qu’un thème politique.
Les directions des corps intermédiaires [ndlr : langage codé pour évoquer les syndicats
notamment] peuvent-elles être autre chose
que des rouages à l’intérieur d’une réalité qui fonctionne comme un
bloc ? »
« La forme et la tactique de résistance
à la politique du gouvernement ne peut plus rester enfermée dans le “chacun de
son côté”. Il est plus que temps d’organiser la jonction des efforts entre le
mouvement social, associatif et les forces politiques de la résistance au coup
d’État social”,
poursuit-il.
Car s’il appelle ses militants à poursuivre la
mobilisation – « bien sûr, le 16 novembre, il faut être dans la
mobilisation syndicale » -, Mélenchon refuse le statu
quo. « La stratégie qui a échoué face à El Khomri a encore moins
bien marché face à Macron. Je ne vois aucune raison de faire semblant de ne pas
l’avoir vu ».
La charte de 1906 [ndlr : Charte d’Amiens, adoptée alors
par le congrès de la CGT] serait devenue an-historique. « Il faut donc en finir avec cette
hypocrisie », annonce-t-il. Selon lui, plus que jamais, « nous
avons besoin d’une convergence populaire. En tout cas je le dis clairement :
les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la
conduite du mouvement de résistance sociale. La jonction entre elles et les
organisations du mouvement syndical et associatif est indispensable face à la
politique de Macron ».
Mélenchon
est capable de dire des choses en elles-mêmes parfaitement justes lorsqu’il
fait état par exemple du résultat de la « stratégie » sur El
Khomri et les ordonnances (il faudrait cependant préciser que c’est un « échec »
pour le prolétariat, pas pour les appareils qui ont organisé cet échec... avec
succès). De même, Mélenchon se livre à la critique de la Charte d’Amiens. Et là
encore, il est vrai que les appareils syndicaux ont toujours utilisé dans la
Charte d’Amiens la prétendue indépendance des syndicats et des partis pour
défendre la très réactionnaire théorie de la « neutralité politique »
des syndicats qui servaient surtout… à refuser de combattre pour chasser les
gouvernements bourgeois, y compris lorsque les développements de la lutte des
classes le mettaient immédiatement à l’ordre du jour (de mai-juin
1968 à novembre-décembre 1995). Mais au nom de quoi Mélenchon se livre-t-il à
cette critique, sinon au nom de la « convergence politique » entre
« les organisations politiques et celles du mouvement associatif » ? L’évocation du « mouvement
associatif », étranger au mouvement ouvrier, signifie bien que
ce n’est pas sur un terrain de classe que Mélenchon entend œuvrer à cette « convergence
politique ». Et sur quel autre objectif politique alors que celui
indiqué le 23 septembre à savoir : « la paix dans les relations
sociales ».
Aucune
illusion n’est donc permise : le mouvement de Mélenchon, mouvement « du
peuple tout entier », opposé aux partis, partis de classe, cherche à
intégrer les syndicats à son propre projet politique. Ainsi cherche-t-il à
contribuer à sa façon à la liquidation des syndicats comme syndicats de classe,
comme il vise à la liquidation des vieux partis ouvriers bourgeois (PS et PCF).
Sur ces deux plans, Mélenchon et LFI, intronisés comme « opposition
officielle » de Macron, ont en réalité un rôle parfaitement complémentaire
à ce dernier.
Il ne
faut donc pas se tromper sur les découvertes de Mélenchon. Les militants
regroupés autour du bulletin Combattre
pour le socialisme quant à eux combattent la théorie réactionnaire de l’ « indépendance
réciproque des syndicats et des partis ». Mais nous le faisons au nom
du front unique ouvrier, c’est-à-dire du front unique des syndicats et partis
qui se réclament de la classe ouvrière, front unique contre la bourgeoisie et
son gouvernement.
Dans la tradition de la IIIe
Internationale, nous combattons la prétendue « neutralité politique »
des syndicats, parce que – surtout à l’époque de l’impérialisme décadent –
toute revendication un peu sérieuse pose la question de la propriété des moyens
de production (et la constante de Mélenchon, c’est la défense de la propriété
privée des moyens de production, le programme qu’il a du reste en commun avec
les appareils de « l’intervention dans la gestion », etc.).
Tout dépend de la
construction du Parti ouvrier révolutionnaire, de l’Internationale ouvrière
révolutionnaire
Au bout du compte, l’avenir des syndicats ne
pourra être tranché sur un terrain strictement syndical. Tout dépendra de la
capacité de la classe ouvrière à se doter d’un véritable parti révolutionnaire,
seul à même par son implantation de garantir la véritable indépendance du
syndicat, son indépendance par rapport à la bourgeoisie et son État.
Il en va de même sur toutes les questions.
Le prolétariat sans aucun doute rejette la politique de co-élaboration des
appareils avec le gouvernement. Mais à ce stade, ce rejet demeure impuissant
parce qu’il ne peut prendre appui sur l’existence d’une force politique
organisée, implantée, à même de donner corps à ce rejet, d’imposer la rupture
avec le gouvernement, créant les conditions d’un affrontement victorieux avec
le gouvernement. C’est ce qui permettrait à partir de là de mettre à l’ordre du
jour le fait de chasser le gouvernement Macron-Philippe et de constituer un
gouvernement du Front unique des organisations ouvrières.
De même, que manque-t-il à la jeunesse,
sinon une organisation révolutionnaire de la jeunesse œuvrant à la réalisation
de l’unité des organisations de la classe ouvrière et de la jeunesse pour le
retrait du projet de loi Vidal ?
Cette question du Parti ouvrier
révolutionnaire est la question centrale, pas seulement en France, mais partout
dans le monde. C’est tout aussi bien la leçon de la Catalogne. Le supplément CPS sur la Catalogne a trouvé une
confirmation complète dans le cours des événements qui ont suivi sa parution.
En Catalogne, la preuve a été faite que la simple revendication démocratique du
droit à l’indépendance ne pouvait et ne peut être défendue sérieusement sous la
direction de partis bourgeois et de dirigeants bourgeois tels Puigdemont. La
soumission des partis bourgeois et petits-bourgeois catalans au diktat de Rajoy
– ponctué par l’annonce d’élections le 21 décembre – l’a manifesté avec éclat.
Ce qui a manqué au prolétariat catalan, et plus généralement au prolétariat d’Espagne,
c’est un parti ouvrier révolutionnaire, reliant le combat pour le droit à l’indépendance
de la Catalogne au combat pour la chute du gouvernement Rajoy, de la monarchie
héritée du franquisme ; ce qui a manqué au prolétariat de Catalogne,
et plus généralement au prolétariat d’Espagne, c’est un parti capable d’imposer
la rupture des organisations ouvrières avec Rajoy, et plus particulièrement des
syndicats UGT et CCO.
Le Groupe pour la construction du parti
ouvrier révolutionnaire, de l’internationale ouvrière révolutionnaire n’est pas
ce parti. Le Parti ouvrier révolutionnaire ne pourra naître que de puissants
mouvements de classe du prolétariat et de la jeunesse, générant dans les organisations
existantes des mouvements de rupture avec la politique des appareils
réactionnaires qui dirigent actuellement le mouvement ouvrier. Mais que dès
maintenant se renforce notre Groupe qui combat dans cette perspective
historique non seulement n’est pas indifférent, mais est d’une importance
considérable. Dans l’alternative devant laquelle se situe l’humanité et que
résumait Rosa Luxembourg : socialisme ou barbarie, œuvrer à ce
renforcement est la seule façon d’œuvrer à ce que ce soit, des deux termes de l’alternative,
le socialisme qui l’emporte.
Le 16
novembre 2017
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