Article paru dans le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°56 (n°138 ancienne série) - 19 février 2015 :

Avec la collaboration des dirigeants syndicaux (FSU, Snes, Snuipp),le gouvernement a infligé aux enseignants deux défaites majeures : « rythmes scolaires », liquidation des décrets de 1950.
Avec l’« Union nationale », il entend redoubler ses coups contre l’enseignement public

 

La mise en place du « deuil national » dans l’enseignement public :
un instrument politique de mise au pas du corps enseignant

 

L’une des victimes des attentats du mois de janvier n’a été déplorée nulle part dans les médias : il s’agit de la liberté pédagogique des enseignants. Exploitant la situation, le gouvernement a exigé d’eux qu’ils renoncent à leur métier et se transforment en propagandistes de « l’union nationale républicaine ».

Au soir du 7 janvier, François Hollande annonçait la mise en place d’un « deuil national », avec mise en berne des drapeaux pendant trois jours et imposition d’une minute de silence, le 8 à midi, dans toute la Fonction publique, notamment dans les salles de classe. Une circulaire du Premier ministre Valls invitait les différentes administrations publiques à « un moment de recueillement permettant aux agents des services publics de s’associer à cet hommage ». Dans l’Éducation nationale, la ministre Vallaud-Belkacem faisait circuler cette « injonction » auprès des chefs d’établissements. Il importe de souligner que, du strict point de vue de la « légalité républicaine », celle de la Ve République, la procédure légale pour décréter un tel « deuil national » n’était même pas respectée.

Historiquement, en France, le principe du « deuil national » et ses modalités remontent aux lendemains de la première guerre impérialiste mondiale : il s’agissait, alors même que la vague révolutionnaire culminant en Russie avait pratiquement mis fin à la boucherie, de réunir victimes et bourreaux – les premiers au garde-à-vous derrière les seconds – sous l’injonction à s’» unir » derrière les drapeaux nationaux. Avant même cette guerre, les premiers syndicalistes enseignants avaient eu à mener de durs combats contre l’» injonction » de préparer les écoliers à la « défense de la patrie », par exemple en refusant de les faire défiler avec des fusils de bois dans les cours des écoles.

Sous la Ve République, le « deuil national » n’a été décrété dans les règles que 5 fois : une fois au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 pour préparer la « guerre contre le terrorisme » et les opérations impérialistes contre l’Afghanistan. Les trois autres précédents ont consisté à imposer le silence autour des dépouilles des présidents décédés : ironiquement, c’est pour ne pas avoir respecté un tel dispositif, au lendemain de la mort de De Gaulle – ô blasphème ! – que l’ancêtre de Charlie Hebdo, Hara Kiri, avait été interdit en 1970.

Comble d’ironie, c’est sous le prétexte de défendre la « liberté d’expression » que Hollande a cette fois sommé tous les fonctionnaires, les enseignants, la jeunesse scolarisée à s’incliner devant son injonction à se taire sans réserve. Les suites férocement répressives de l’opération ont montré qu’il y avait, à l’école comme ailleurs et plus encore, un objectif politique très clair du côté du gouvernement : mettre les enseignants en coupe réglée pour faciliter et accélérer la mise en place de ses contre-réformes de destruction de l’enseignement public.

Aiguillonné par l’UMP, le gouvernement lance la chasse aux sorcières

Il ne fait pas de doute que, bouleversés par le massacre, avertis aussi des remous prévisibles et des questionnements qui ne pouvaient que secouer la jeunesse, les enseignants ont fait de leur mieux, dans leurs classes, pour remettre en perspective la situation et organiser les discussions. Mais débattre, comprendre, argumenter, critiquer : voilà précisément des notions que le gouvernement et ses alliés de circonstance entendent bannir des écoles. Il ne fait aucun doute non plus que Hollande et le gouvernement savaient parfaitement que leur minute de silence donnerait lieu, en particulier au sein de la jeunesse issue de l’immigration, à des débats, des mises en cause, voire des réactions houleuses : le but recherché était précisément de se servir de ces réactions pour déchaîner la répression contre enseignants et jeunes.

Au-delà du ressentiment mal canalisé de fractions de la jeunesse, les bonnes raisons ne manquaient pas de contester l’injonction à s’aligner sans réserve derrière Hollande, le gouvernement, les institutions de la Ve République : ce gouvernement n’a-t-il pas interdit plusieurs manifestations contre les massacres organisés par l’État d’Israël au cours de l’été dernier ? Un étudiant, Rémi Fraisse, n’a-t-il pas été récemment assassiné suite à l’emploi de grenades offensives contre des manifestants « écologistes » ? Les guerres impérialistes menées par Hollande et son gouvernement, leur politique anti-ouvrière et anti-immigrés en France ne les rendent-ils pas largement responsables de l’essor du « terrorisme » ? Pour Hollande et son gouvernement, ces questions doivent être étouffées.

Dès les lendemains de la manifestation du 11 janvier, les colonnes de la presse bourgeoise regorgent de brèves faisant état de multiples « incidents » dans le cadre de l’imposition de la minute de silence. Ce faisant, sont mis dans le même sac des phénomènes tels que des échauffourées violentes, des contestations verbales… et des débats en classe. Du côté de l’UMP, les caciques locaux – enhardis par les nouveaux pouvoirs que les contre-réformes leur octroient sur les écoles – sont aux avant-postes. Ainsi l’euro-député UMP Juvin, qui appelle « le ministère de l’Éducation nationale à publier les vraies statistiques, en demandant expressément aux recteurs d’enquêter sur la réalité des sifflets et des refus de se recueillir ». Eric Ciotti, député UMP des Alpes-Maritimes, en rajoute une louche en clamant qu’» il faut pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence ».

À l’Assemblée, le 14 janvier, Claude Goasguen de l’UMP – un personnage passé en quelques décennies des remugles fascisants d’Ordre Nouveau à la présidence du groupe d’amitié parlementaire France-Israël, et qui en 2008 qualifiait dans un rassemblement pro-sioniste le peuple palestinien de « peuple sauvage de terroristes épouvantables » – interpelle la ministre de l’éducation Vallaud-Belkacem au sujet des « incidents » : « Madame la ministre, très simplement ma question : quelles sont les sanctions ? Que comptez-vous faire pour que les valeurs de notre pays soient inculquées et respectées par tous les jeunes Français dans les établissements scolaires ? »

La réponse de la ministre dépasse toutes ses espérances (les passages soulignés l’ont été par nous, ndlr): « Vous me demandez combien [d’incidents] nous sont remontés ? Je vais vous répondre. S’agissant de la minute de silence elle-même, c’est une centaine d’incidents qui nous ont été remontés. Les jours qui ont suivi, nous avons demandé la même vigilance et c’est une nouvelle centaine d’événements et d’incidents qui nous ont été remontés. Parmi eux, une quarantaine ont d’ailleurs été transmis aux services de police, de gendarmerie, de justice parce que pour certains, il s’agissait même d’apologie du terrorisme. Nous ne pouvons pas laisser passer cela (…) L’école est en première ligne aussi pour répondre à une autre question, car même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie mais... », les « deux poids deux mesures », « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? ». Ces questions nous sont insupportables surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs. Et il nous faut nous interroger sur notre capacité à le faire. C’est ce que le premier ministre a fait devant les recteurs hier. C’est la raison pour laquelle je mobilise l’ensemble de la communauté éducative pour que nous ne répondions pas que par des discours mais par des actes forts. Merci. » (Applaudissements, y compris à l’UMP)

Ainsi, les attentats contre Charlie hebdo permettent tout d’abord au gouvernement d’appliquer à grande échelle les dispositifs répressifs adoptés récemment : le délit d’» apologie du terrorisme », vague, a été basculé dans le Code pénal lors du vote de la nouvelle « loi anti-terroriste », en novembre dernier. Pratiquement, il relève désormais d’une juridiction d’exception, et offre notamment à l’appareil d’État un très large contrôle… d’Internet et de la « liberté de la presse ». Il permet en outre d’incriminer toute personne pour de simples propos attribués par de tierces personnes.

Mais Vallaud-Belkacem va encore plus loin en précisant que les simples « questionnements » légitimes des jeunes – à commencer bien sûr par ceux de la jeunesse issue de l’immigration – seraient « insupportables ». Dans les jours qui suivent sa prise de position, toute la meute des recteurs, inspecteurs, chefs d’établissements et autres caciques locaux de la FCPE sont sollicités pour repérer, dénoncer et signaler les brebis galeuses. Et de nombreux cas rendus publics ont montré que la ministre ne se payait pas de mots.

Dans le silence, puis avec la caution des dirigeants FSU : la répression s’abat

Dès le lendemain du 8 janvier, un professeur d’Arts Plastiques de Mulhouse est accusé… d’avoir produit en classe des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un débat sur la laïcité. Sur dénonciation des parents d’élèves, il est immédiatement suspendu de ses fonctions, en-dehors de toute procédure réglementaire, par le Recteur. Il est utile de rappeler que la séparation des Églises et de l’État n’existe pas en Alsace-Moselle… ce qui montre aussi que les « valeurs de la laïcité », invoquées à tout-va par Hollande et consorts pour mettre les enseignants en coupe réglée, sont à géométrie (très) variable.

Si la mobilisation locale des enseignants, soutenue au niveau départemental par le SNES et la FSU, aboutit le 20 à la levée des sanctions (assortie toutefois d’un « rappel à la loi » !), la chasse aux sorcières ne s’arrête pas là. Le 30 janvier, un professeur de philosophie de Poitiers, « décrit par le quotidien régional La Nouvelle République comme un militant d’extrême-gauche » (Le Monde, 30/1/2015), est suspendu à son tour et fait, grotesquement, l’objet d’une plainte pour « apologie du terrorisme » : il aurait demandé à ses élèves de réfléchir sur les causes du terrorisme.

L’hystérie répressive n’épargne pas les enfants : à Nice, puis à Villers-Cotterêts dans l’Aisne, des écoliers de 8 ou 9 ans sont convoqués au commissariat sur la base de simples dénonciations. Dans le second cas, l’accusation s’avère un simple non-lieu. Qu’importe : elle reflète une orgie de délation et de répression qui bat son plein dans tout le pays. Le Syndicat de la Magistrature lui-même s’en indigne dans un communiqué du 20/1/2015 : « C’est ainsi que depuis quelques jours s’enchaînent les procédures expédiées (…) pour avoir fait l’apologie du terrorisme. Non pas pour avoir organisé une manifestation de soutien aux auteurs des attentats, élaboré et diffusé à grande échelle des argumentaires, pris part à des réseaux, mais pour des vociférations, lancées sous le coup de l’ivresse ou de l’emportement : en fait, des formes tristement actualisées de l’outrage. Les lourdes condamnations pleuvent, assorties d’incarcérations à l’audience. Telle est la désastreuse justice produite par le recours à la comparution immédiate dont la loi du 13 novembre 2014 a fait une nouvelle arme de lutte contre le terrorisme. »

Si les juges eux-mêmes s’émeuvent, on serait en droit d’attendre une levée de bouclier solennelle de la part des dirigeants syndicaux enseignants, à commencer par ceux de la FSU majoritaire. Pourtant, au Conseil national de la FSU des 20 et 21 janvier, une motion dans ce sens, déposée par les représentants du courant Front unique, est rejetée à une très large majorité, sans explication.

Pire encore : rompant finalement le silence par un communiqué du 3 février sur les « Récents dérapages verbaux de jeunes » (sic), le secrétariat de la FSU finit par apporter un soutien à peine masqué à la répression organisée sous la houlette du ministre de l’Éducation nationale : « Si des sanctions pénales devaient être prononcées [à l’encontre de mineurs, ndlr], elles devraient répondre au principe de protection qui fonde la Justice des mineurs. » Le communiqué ajoute encore pour comble de clarté : « Si des réponses éducatives sont essentielles, elles ne sauront suffire. Car au-delà de la jeunesse c’est la société tout entière qui doit s’interroger et offrir partout et à chacun les conditions qui permettent de se sentir réellement citoyen. » Quant aux enseignants poursuivis, dont il n’est pas même fait mention, la FSU laisse toute latitude aux inspecteurs et autres recteurs de sanctionner au cas par cas.

Soumettre les enseignants, dresser la jeunesse, accélérer la destruction de l’enseignement public

L’opération menée par le gouvernement dans les écoles, à l’encontre des enseignants et de la jeunesse après les attentats, ne sera pas sans lendemain : elle annonce et prépare une accélération brutale des contre-réformes conduisant à la destruction de l’enseignement public à caractère national, à commencer par la liberté pédagogique des enseignants.

Tout au long de son histoire, le syndicalisme enseignant s’est dressé contre les tentatives visant à faire des enseignants de simples courroies de transmission de l’appareil d’État et de l’idéologie bourgeoise. Pour ne parler que des « valeurs de la République » aujourd’hui à la base du catéchisme que le gouvernement voudrait imposer dans toutes les écoles.

Dès 1905, les instituteurs se dressaient contre cela dans le Manifeste des instituteurs syndicalistes : « Notre enseignement n’est pas un enseignement d’autorité. Ce n’est pas au nom du gouvernement, même républicain, ni même au nom du Peuple français que l’instituteur confère son enseignement : c’est au nom de la vérité. Les rapports mathématiques, les règles de grammaire, non plus que les faits scientifique, historique, moral, qui le constituent, ne sauraient dès lors être soumis aux fluctuations d’une majorité. Il découle de ces principes que le corps des instituteurs a besoin de toute son autonomie (…). ».

Rappelons aussi que la Fédération de l’éducation nationale s’était dressée, seule de toutes les fédérations syndicales liées au mouvement ouvrier, contre le coup d’État de de Gaulle en 1958 et la proclamation de la Ve République. Adossée aux statuts enseignants codifiés dans les décrets de 1950, la liberté pédagogique des enseignants a pendant des décennies constitué un frein à toutes les opérations tendant à transformer les écoles en centres de lavage de cerveaux. Avec l’abrogation des décrets de 1950 et les contre-réformes en cours d’application, il s’agit de faire sauter ce frein.

Ainsi, le projet de programme d’« éducation morale et civique », valable du primaire au lycée, précise-t-il d’emblée : « L’enseignement moral et civique se fait quant à lui dans le cadre laïque qui est celui de la République. Ce cadre impose de la part des personnels de l’Éducation nationale une évidente obligation de neutralité, mais celle-ci ne doit pas conduire à une réticence, voire une abstention, dans l’affirmation des valeurs transmises. Les enseignants et les personnels d’éducation sont au contraire tenus de promouvoir ces valeurs dans tous les enseignements et dans toutes les dimensions de la vie scolaire. » Du même élan, sont proclamés à la fois l’» obligation » pour les enseignants d’abdiquer leur liberté d’expression (telle que l’activité syndicale) et celle de véhiculer sans réserve les orientations définies par le gouvernement ! Les mêmes projets de programme préconisent, par ailleurs, d’ouvrir les classes à des militaires… De plus, le gouvernement a indiqué que pour les futurs enseignants, « La capacité des candidats «à expliquer et à faire partager les valeurs de la République» sera évaluée systématiquement dans les concours de recrutement. »

Quant aux pratiques de surveillance et de délation qui se sont généralisées au mois de janvier, le gouvernement semble déterminé à leur réserver un bel avenir. En témoigne cet avis publié sur le site du ministère de l’Éducation nationale : « Le Gouvernement a lancé, mercredi 28 janvier 2015, un site Internet dédié : www.stop-djihadisme.gouv.fr. Ce site s’adresse au grand public, aux proches de jeunes (professeurs, associations) ainsi qu’aux jeunes eux-mêmes. (…) L’ensemble des actions de l’État dans toutes leurs dimensions répressive, préventive, dissuasive et internationale y est recensé. »

Ouvrir en grand les portes de la « forteresse enseignante » pour mieux soumettre enseignants et jeunes à toutes les pressions extérieures : police, armée, patrons, « associations » et autres « experts » divers et variés. Tel est encore l’objectif des « assises de l’Ecole pour les valeurs de la République » annoncées pour le 16 février autour de trois thématiques : « Comment associer pleinement les parents d’élèves à la mission éducative de l’école ? », « Comment favoriser le travail conjoint des collectivités locales et de l’Éducation nationale ? », « Comment mobiliser les acteurs associatifs, le monde économique et la société civile pour soutenir l’École dans son action de lutte contre les déterminismes sociaux ? ». D’ores et déjà, est annoncée la généralisation de « réserves citoyennes » dans tous les bassins d’éducation : « Dans la continuité de la grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République, une réserve citoyenne d’appui aux écoles et aux établissements scolaires sera créée dans chaque académie. Les enseignants pourront régulièrement faire appel à des intervenants extérieurs dans leurs classes pour illustrer leur enseignement dans l’un des champs d’expertise définis par le ministère. »

Un exemple de partenariat ainsi défini au niveau national ? Le site Eduscol a récemment publié un ouvrage commis par la LICRA, 100 mots pour se comprendre contre le racisme et l’antisémitisme, dans lequel la question de la Palestine est abordée en ces termes : « Israël est le seul État du monde dont certaines forces politiques contestent encore la légitimité, confondant la critique d’une politique avec la négation de l’État. Avec la deuxième Intifada en septembre 2000, et malgré la signature d’accords de paix entre Israël et plusieurs de ses voisins arabes (Egypte et Jordanie), l’antisionisme recouvre à présent la délégitimation de l’État d’Israël et l’hostilité aux Juifs »…

Le gouvernement multiplie l’usage du terme « laïcité » pour parachever la démolition de ce qui avait été positif dans la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. (Nous renvoyons sur cette question à la lecture d’un article que nous avions publié en janvier 1990 et que nous republions dans ce numéro.)

Avant d’essayer de faire un panorama de tous les attaques que le gouvernement compte mener contre l’enseignement public et contre ses personnels, il est nécessaire d’étudier les résultats des élections professionnelles, d’en dégager les enseignements et de s’intéresser aux réactions qu’elles ont suscitées parmi les responsables de la FSU et de ses principaux syndicats.

Élections professionnelles dans l’enseignement public :
la marque des défaites subies par les enseignants

On est d’abord frappé par le maintien d’une abstention considérable. Mais si lors du précédent scrutin de 2011 une part de l’abstention était due aux nouvelles modalités de vote électronique, la faible participation en 2014 est d’une toute autre nature. Elle provient du fait qu’une part importante des électeurs des principaux syndicats de la FSU, le Snes et le Snuipp, s’est abstenue, une fraction se reportant même sur le vote FO.

Pendant les deux dernières années, les directions de ces deux syndicats, au diapason de celle de la FSU, ont permis au gouvernement d’infliger aux enseignants des défaites majeures. Pour les enseignants des écoles, la contre-réforme dite des « rythmes scolaires » et pour ceux du second degré, la liquidation des décrets de 1950.

Pour le vote aux commissions paritaires nationales des deux principaux corps des professeurs des collèges et des lycées, certifiés et agrégés, le Snes a perdu plus de 6% de représentativité en perdant respectivement 6 369 et 1 911 voix, soit la perte de 14% de ses voix obtenues en 2011. Pour sa part, en tirant parti de son apparente opposition à la liquidation des décrets de 1950, le syndicat FO progresse respectivement de 3 155 et de 724 voix dans ces deux corps en captant une partie de l’électorat perdu par le Snes. Le vote des professeurs des chaires supérieures est encore plus révélateur de la défaite du Snes. Ce corps est composé d’une partie (environ un tiers) des professeurs des classes préparatoires. Le Snes y recule de 15% en représentativité et perd 30% des voix obtenues en 2011. Comment ne pas rapprocher cet effondrement électoral, du combat qu’avaient mené les professeurs des classes prépas en décembre 2013 quand Peillon avait voulu s’en prendre à leurs acquis statutaires en prélude à la liquidation des décrets de 1950 ? A l’époque, la direction du Snes avait dû se rallier, en traînant les pieds, au puissant combat des professeurs des classes prépas. Ceux-ci ont certainement conservé la mémoire de ces « tergiversations ».

Le Snuipp connaît lui aussi un important recul de presque 4%, même s’il ne perd « que » 743 voix. Mais cet apparent « meilleur » (ou « moins pire ») résultat que celui du Snes est trompeur. Des moyens informatiques importants ont été élaborés nationalement et utilisés par les équipes départementales de ce syndicat quotidiennement pendant le vote. Grâce à ce dispositif, le Snuipp a obtenu de la part de ses syndiqués, un taux de participation au vote exceptionnel, ce qui a permis de compenser, mais en partie seulement, les pertes subies par ailleurs. Quand on observe les votes aux commissions paritaires départementales, on constate des reculs très importants dans les départements les plus urbanisés. Ainsi pour les seuls 16 départements les plus peuplés, le recul du Snuipp est de 3 000 voix. Dans nombre de ces départements, le Snuipp obtient habituellement de très bons résultats. Or on constate cette fois-ci des reculs de 10 à 11% dans les Bouches-du-Rhône, en Gironde, en Seine-St-Denis et dans le Val-de-Marne, de 7,5% dans la Haute-Garonne, de 6% dans les Yvelines et le Val-d’Oise. À noter que dans la Nièvre, département du secrétaire général du Snuipp, ce syndicat diminue sa représentativité de 9,5% et se voit désormais devancé par le SE-Unsa. Il faut s’arrêter aussi sur le cas des Hauts-de-Seine, un bastion du Snuipp dans lequel s’est déployée une lutte intense contre le décret « rythmes scolaires » : l’abstention y atteint des sommets, à 67,2% (416 votants de moins qu’en 2011), et le Snuipp recule de 8,3% en perdant 509 voix, soit un quart de ses voix de 2011.

L’affaiblissement des syndicats majoritaires de la FSU :
un nouveau coup contre les enseignants et un encouragement pour le gouvernement

Au bureau national de la FSU du 15 décembre, le représentant du courant Front unique a tiré ainsi les enseignements des résultats des élections professionnelles dans l’enseignement public :

« La racine de cette débâcle, c’est le bilan de la direction fédérale, des dirigeants du Snuipp, du Snes, du Snep qui l’explique. À savoir :

- refus acharné d’exiger le retrait du décret instituant la contre-réforme des  « rythmes scolaires » et participation au Comité de suivi chargé de l’appliquer ;

- présentation frauduleuse du décret sur les enseignants du second degré comme « sécurisant le statut », participation et même abstention au Comité technique ministériel chargé d’approuver ce décret ;

- appel aux collègues à répondre positivement à toutes les questions du gouvernement sur le projet de « socle commun » ;

- propagation de la fable gouvernementale sur la « création » de 60 000 postes d’enseignants alors que même la presse a dû expliquer que c’était une fumisterie ;

- participation aux discussions en cours dans la Fonction publique qui visent à remettre en cause le statut général des fonctionnaires et leurs acquis, à commencer par la progression à l’ancienneté.

Le courant Front unique explique de longue date qu’avec ces contre-réformes, la destruction de l’enseignement public est engagée. Nous expliquons également de longue date que la participation des dirigeants syndicaux à la mise en place de ces contre-réformes conduit à la destruction des syndicats. C’est cela qui s’exprime à travers le bilan des élections professionnelles.

Mais précisément : quoiqu’il en soit de la politique menée par les dirigeants de la FSU, de ses syndicats, on ne peut pas se réjouir qu’une fraction significative des collègues se détournent des syndicats historiques, majoritaires de leurs professions. L’hémorragie de syndiqués, de militants, la dégradation profonde des liens unissant le corps enseignant à ses syndicats, cela réduit la possibilité même que les enseignants se saisissent de ces organisations pour combattre les contre-réformes, pour se défendre.

Une fraction des collègues s’est tournée vers le vote FO, dans les premier et second degré, pour chercher à exprimer son opposition aux « rythmes scolaires » ou à la liquidation des décrets de 1950 sur les statuts. Néanmoins, ce mouvement n’ouvre aucune perspective réelle.

D’une part, parce que là où les dirigeants FO sont majoritaires, ils portent aussi la principale responsabilité dans la mise en œuvre des contre-réformes : c’est évidemment dans l’enseignement professionnel. C’est vrai aussi au niveau de la Fonction publique, où FO, première organisation syndicale de la Fonction publique d’État, prend toute sa part aux négociations contre le statut général.

Mais aussi, parce que, quelle que soit l’érosion électorale et militante du Snes ou du Snuipp, ce sont ces organisations qui restent décisives dès lors qu’il s’agit d’empêcher la mise en place des contre-réformes, d’engager le combat contre le gouvernement. »

Mais les dirigeants syndicaux excluent de changer d’orientation et veulent poursuivre leur collaboration avec le gouvernement alors que celui-ci redouble ses coups contre l’enseignement public et ses personnels.

Dès le 12 décembre, une semaine après les résultats des élections professionnelles, les dirigeants des syndicats enseignants fournissaient leurs analyses à AEF. Pour Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du Snes, « quand on est majoritaire, et que l’on essaie de tenir les équilibres, c’est compliqué » et « Nous avons eu une expression nuancée sur la loi de refondation, sur le statut des enseignants ». Pour cette dirigeante, « tenir les équilibres » et avoir « une expression nuancée », c’est sa manière euphémique d’indiquer le soutien apporté aux attaques du gouvernement contre les personnels.

Mais au vu des résultats qui marquent la sanction nette de cette politique de trahison des enseignants, quelle va être la réaction des dirigeants désavoués de la FSU ?

Ch. Chevallier (SE-Unsa) et F. Sève (Sgen-CFDT), dont la soumission à tous les gouvernements est particulièrement ostensible, interrogent les dirigeants de la FSU. Pour le premier, « dans quel camp va-t-elle [la FSU] se situer ? ». Pour le second, « que va faire la FSU et elle seule a la réponse ».

Pour F. Rolet, la réponse est claire : « Nous n’allons pas changer notre stratégie. » Mais comme elle sait bien que le soutien aux contre-réformes du gouvernement ne sera pas une promenade de santé, elle ajoute : « Mais le terme de réforme est galvaudé car trop souvent synonyme de dégradation. »

AEF (Agence éducation formation) indique que « Le Snuipp n’entend pas changer de ligne » en citant S. Sihr, secrétaire général du Snuipp : « Nous allons continuer à être le syndicat de la transformation de l’école. » Ça tombe bien, la bourgeoisie et les gouvernements à son service veulent procéder à une « transformation » radicale de l’école….

Enfin dans une interview donnée à AEF début janvier, Bernadette Groison, la secrétaire générale de la FSU a tenu à fermer le ban. À la question : « Votre résultat aux élections professionnelles vous pousse-t-il à hausser le ton ? »

Réponse catégorique de Bernadette Groison : « Nous n’avons pas à hausser le ton. La FSU s’est engagée depuis deux ans sur la question des rythmes, du décret de 1950, du socle commun et des programmes. Nous n’avons rien à prouver à personne et la refondation ne serait pas ce qu’elle est sans cet engagement. L’orientation de la FSU ne changera pas et nous continuerons à être force de propositions. »

Cette interview donnée à une agence spécialisée dont l’abonnement annuel dépasse les 5 000 euros ne la destine pas aux enseignants. Elle est en fait réservée aux responsables du ministère et surtout à ceux des syndicats. Peut-être pour couper court à toute velléité de débat interne, elle indique nettement aux cadres syndicaux : « pas question d’affronter le gouvernement, nous continuerons à le soutenir jusqu’au bout. »

Des contre-réformes (« rythmes scolaires », décrets de 1950) à leur application concrète

Si pour la seule année 2014, trois gouvernements se sont succédé avec trois ministres de l’Éducation nationale, c’est bien la même politique contre l’enseignement public et contre ses personnels qui a été menée.

Pour la réforme « rythmes scolaires », Peillon avait fait le plus gros du travail. S’il était parvenu à maintenir le cap, c’était grâce au soutien indéfectible que lui avait apporté la direction nationale du Snuipp. Celle-ci avait réussi à empêcher tout combat centralisé des enseignants des écoles contre le décret gouvernemental. Hamon, quant à lui, a fait adopter un décret complémentaire qui a encore aggravé celui de Peillon. Et c’est Vallaud-Belkacem qui a été chargée de mettre en place dans toutes les écoles cette contre-réforme qui a profondément dégradé les conditions de travail des enseignants et d’étude de leurs élèves.

Nos lecteurs se souviennent que des préoccupations pédagogiques avaient été invoquées pour justifier la « réforme » : les élèves avaient des journées trop longues (6 heures) et trop peu de demi-journées de classe chaque semaine. Or avec les décrets Peillon et Hamon, de nombreux écoliers comme ceux de Lyon, ont des journées toujours aussi longues (6 heures) réparties sur le même nombre de demi-journées (8) en n’ayant plus la coupure du mercredi matin. Ils sont désormais en week-end dès le vendredi midi. Bref, tout ce que les « chronobiologistes » enrôlés par le gouvernement avaient dénoncé pour justifier la réforme. Quant aux activités dites périscolaires, sans compter leur organisation aléatoire et leur qualité très inégale, dans plus d’une commune sur trois, les parents doivent contribuer à leur financement.

La direction du Snuipp était pleinement consciente des conséquences de la « réforme » des rythmes. Tous les sondages qu’elle avait commandités, toutes les remontées des enseignants et des équipes départementales annonçaient la catastrophe. C’est donc en pleine connaissance de cause qu’elle a porté un concours indispensable au gouvernement pour lui permettre de parvenir à ses fins.

Comme pour retourner le couteau dans la plaie des enseignants qui subissent dans leurs écoles depuis la rentrée cette désorganisation délibérément organisée, la direction du Snuipp a procédé récemment à une enquête sur ses conséquences. En voici quelques résultats.

Sur plus de 16 000 enseignants ayant répondu, « 74% estiment que les difficultés liées au temps périscolaire impactent négativement le temps scolaire en terme de fonctionnement de l’école mais aussi d’attention et de fatigue des élèves. » Pour les seuls enseignants de maternelle, ce taux atteint 82%. « En second lieu, le jugement est aussi sévère sur les conditions de vie professionnelle et personnelle. 68% notent une dégradation de leurs conditions de travail (manque de temps pour travailler en équipe...). 81% estiment que leur vie personnelle est affectée négativement notamment en matière de pouvoir d’achat (coût supplémentaire en trajet et garde d’enfants) et aussi de temps (animations pédagogiques placées le mercredi après-midi ou en fin de journée). » Malgré ces résultats sans appel, la direction du Snuipp, bien loin d’exiger l’arrêt de la contre-réforme et l’abrogation des décrets qui l’organisent, se contente de demander pour la forme quelques aménagements.

Pour la liquidation des décrets de 1950, les dirigeants du Snes ont apporté le même concours au gouvernement. Les uns et l’autre ont mis à profit l’incapacité des enseignants des écoles à imposer le front uni des syndicats enseignants contre le décret « rythmes scolaires ». Nous avons exposé dans les précédents numéros de Combattre pour le socialisme comment avaient procédé les différentes directions syndicales lors du comité technique ministériel du 27 mars 2014 qui avait – de manière purement consultative – à se prononcer sur le projet de décret qui officialisait la liquidation des décrets de 1950. On rappellera seulement que dans une répartition des rôles bien rôdée, les représentants de toutes les organisations syndicales avaient accepté de participer à ce CTM. Or cette participation, indépendamment du vote émis, permettait au gouvernement de réaliser ses objectifs. C’est donc Hamon qui, quelques jours avant son départ du gouvernement, a signé le 20 août le décret qui abroge les décrets de 1950.

Ce nouveau décret organisant les obligations de service des enseignants du second degré entrera en application à la rentrée scolaire 2015, sauf dans l’éducation prioritaire où il a été en partie appliqué dès la rentrée 2014.

La direction du Snes, pour justifier le soutien qu’elle a apporté au gouvernement dans son entreprise de liquidation des décrets de 1950, a essayé d’abuser les enseignants en leur faisant croire que le nouveau décret serait bien plus protecteur que les décrets de 1950. Or, les mensonges et les manipulations rencontrent leurs limites aujourd’hui.

Cette année l’attribution des DHG (dotations horaires globalisées) dans les collèges et la révélation du contenu d’un projet de décret indemnitaire a mis à jour la supercherie. Jusqu’alors, les décrets de 1950 et les évolutions qu’ils avaient intégrées dans une période où les rapports de forces étaient davantage en faveur des enseignants définissaient précisément les obligations de service des enseignants du second degré et les contreparties liées à leurs conditions d’exercice. Pour chaque enseignant, il existait des droits qui s’imposaient. Or désormais, une partie des droits liés aux conditions d’exercice ne donne plus droit à décharge de service mais à indemnité. Et ces indemnités sont désormais affectées aux établissements sous forme d’une « enveloppe » indemnitaire servant aussi bien à indemniser des tâches statutaires que d’autres facultatives. Et c’est le chef d’établissement qui aura à répartir le contenu de cette « enveloppe » à sa convenance. Aujourd’hui, la direction du Snes continue de qualifier les décrets de 1950 de « faussement protecteurs » (sic). Et elle dénonce dans un discours où l’hypocrisie le dispute au cynisme les effets de leur liquidation. Désormais, c’est au niveau de l’établissement, que les enseignants devront tenter de faire valoir leurs droits. C’est donc en fonction du chef d’établissement, des rapports entre enseignants, que éventuellement, les enseignants concernés pourront, ou pas, obtenir leur dû. La Lettre de liaison n° 241 du courant Front unique de la FSU développe cette question (Site :  frontunique.com).

Tant pour les « rythmes scolaires », que pour les obligations de service des enseignants du second degré, ce ne sont pas des aménagements qui sont à obtenir, mais le rétablissement de la situation antérieure avec l’abrogation des décrets Peillon et Hamon et celle du décret du 20 août 2014. Voilà l’exigence que doivent avoir les dirigeants du Snuipp et du Snes.

Créations de postes d’enseignants : les chiffres truqués du gouvernement

Les représentants du gouvernement, relayés par des dirigeants syndicaux, ne manquent jamais une occasion de proclamer que l’éducation est une priorité gouvernementale et mettent en avant l’engagement présidentiel de créer en 5 ans, 60 000 postes. En fait, l’essentiel des postes créés sont des postes de stagiaires, et moins de 4 500 de titulaires, dont les 2/3 dans le 1er degré. Les stagiaires sont de futurs enseignants censés être formés dans les nouvelles ESPE (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation). Ces jeunes étudiants sont placés dans des conditions très difficiles, puisqu’ils doivent assurer un service à mi-temps dans un établissement scolaire en lieu et place d’un enseignant titulaire, tout en suivant une formation à mi-temps dans une ESPE, tout en préparant la validation de leur master s’ils n’en sont pas titulaires. Mais sans conteste, ce sont les nouveaux contractuels engagés à la rentrée dernière, en particulier en Seine-St-Denis, qui ont été – et sont – placés dans les pires conditions d’exercice et d’existence. Engagés début septembre 2014, remplaçant sans formation et à plein temps des enseignants titulaires, ils n’ont pas été payés pendant deux mois et ont dû se rendre à l’inspection académique départementale pour obtenir des bons alimentaires leur permettant de survivre. Quant à leur formation, elle consiste en demi-journées venant s’ajouter les mercredis après-midi e à leurs heures de cours, de préparation et de correction. On ne sera pas étonné de constater de nombreuses démissions chez ces jeunes placés dans de telles conditions inhumaines.

Dans la réalité, le nombre d’enseignants titulaires est moins grand qu’en septembre 2011, dernière rentrée scolaire du gouvernement Sarkozy-Fillon. Cela a pu être vérifié lors des élections professionnelles en comparant le nombre des inscrits : de 2011 à 2014 le nombre de professeurs des écoles a diminué de 6 190, celui des certifiés de 6 155, celui des agrégés de 23, celui des professeurs de lycées d’enseignement professionnel de 1 907 et celui des professeurs d’éducation physique de 299.

Si on s’intéresse au premier degré qualifié de « priorité des priorités », quelques chiffres sont édifiants. Le gouvernement Sarkozy-Fillon avait supprimé 5 000 postes d’enseignants spécialisés qui intervenaient auprès des élèves confrontés à d’importantes difficultés scolaires (Rased). Les gouvernements constitués par Hollande en ont rétabli 200. À ce rythme, il faudrait un demi-siècle pour retrouver le nombre de Rased de 2008.

La scolarisation des enfants de moins de trois ans a été proclamée prioritaire ; pourtant, un service ministériel (la DEPP) nous apprend qu’elle a reculé à la rentrée 2014. Et plus généralement, le nombre moyen d’élèves par classe est en progression et le sera encore à la rentrée 2015.

Toujours plus loin dans les réformes structurelles

Fermer des établissements scolaires

Parmi les priorités fixées, aux recteurs et aux Dasen par le gouvernement, la suppression d’établissements scolaires, principalement par leur regroupement, figure en bonne place. Laissons la parole à J.-M. Milville (Dasen du Jura) : « Mon travail, depuis plus de 6 ans dans le Jura, c’est de convaincre les collectivités locales de la nécessité de développer les regroupements pédagogiques. Organiser la cantine, développer des activités périscolaires, investir dans l’informatique coûte très cher. Aujourd’hui les fermetures d’écoles se font au rythme de 7,5 par an. De 316 écoles en 2008, nous sommes passés à 271 aujourd’hui. »

On le voit la mise en place des activités périscolaires est un moyen de pression auprès d’élus et de population pour les faire renoncer à leur école communale qui devient un fardeau, d’autant plus avec les réductions programmées des subventions de l’État aux collectivités territoriales. On comprend mieux que le gouvernement ait récompensé le zèle des recteurs dans la mise en œuvre des contre-réformes gouvernementales en augmentant massivement leurs primes. Ces suppressions programmées ont même fait l’objet de contrat entre les rectorats et les collectivités territoriales dans des départements ruraux en particulier dans le Cantal. Ainsi dans ce département, il est demandé aux représentants des syndicats de participer à des groupes de travail pour être associés à la détermination des fermetures d’écoles. Bien évidemment, il faut exiger que ces responsables refusent cette collaboration scandaleuse.

 

En finir avec le redoublement

Le décret de novembre 2014 limite drastiquement le recours au redoublement. Celui-ci est désormais proscrit en maternelle, limité sévèrement au primaire et au collège. Il ne peut intervenir que pour pallier « une période importante de rupture des apprentissages scolaires ». Certes le redoublement n’est pas une panacée mais il peut se révéler utile et qui mieux que des enseignants expérimentés peuvent y avoir recours quand ils le jugent nécessaire ? Comme précédemment pour les « rythmes scolaires », les déclarations mettant en avant l’intérêt des élèves ne visent qu’à masquer une sordide motivation. Supprimer le redoublement, c’est pour le gouvernement le moyen de supprimer des dizaines de milliers de postes d’enseignants en réalisant à terme une économie estimée à entre 1,5 et 2 milliards d’euros. C’est avec les mêmes motivations que le gouvernement Sarkozy-Fillon avait supprimé une année d’enseignement aux lycéens des LEP préparant un bac professionnel. Ou quand en supprimant deux heures hebdomadaires d’enseignement aux élèves des écoles et en créant l’aide personnalisée, il avait pu supprimer 5 000 postes de Rased.

Le gouvernement a créé le Conseil national d’évaluation du système scolaire et lui a confié la mission de justifier « pédagogiquement » la nécessité de la suppression du redoublement, bien sûr en choisissant les « bons » experts. C’est Nathalie Mons qui a été placée à la tête de ce Cnesco. Elle a bien mérité cette place, elle qui avait coprésidé avec C. Forestier le comité de pilotage de la Concertation pour la refondation de l’école. Le Cnesco a donc convoqué une « conférence de consensus » en janvier chargée de convaincre les enseignants de renoncer au redoublement, au-delà même des stipulations du décret de novembre 2014. La notion de « conférence de consensus », qui rappelle beaucoup celle de « diagnostic partagé », est la énième mouture de ces réunions de concertation qui permettent avec la complicité des dirigeants syndicaux de valider les contre-réformes du gouvernement. Peu importe ce qui aura été dit dans ce genre de réunion car un « jury » tout à la dévotion du gouvernement fera des recommandations conformes à ce qui est attendu.

Nous faisons quand même état d’une intervention dans cette « conférence » surtout parce qu’elle n’a aucune chance d’être intégrée aux recommandations du jury. Il s’agit d’un chef d’établissement qui a fait part de son expérience lorsqu’il dirigeait un collège de ZUS (zone urbaine sensible) de Lyon. Afin de lutter contre l’excès de recours au redoublement, il a passé un contrat avec le rectorat, prévoyant diverses mesures pédagogiques. Il explique : « Nous sommes parvenus à faire passer notre taux de redoublement de 13% à moins de 3% en trois ans. Ce qui implique que nous avons perdu des élèves puisqu’ils ne redoublaient plus. »

À cause de cette perte d’effectifs, « le rectorat nous a retiré deux divisions et les moyens qui vont avec… Nous avons également perdu notre étiquette ZUS, et [subi] une nouvelle perte de moyens qui a contraint certains enseignants à faire leurs valises. Même l’équipe de direction a payé un lourd tribut sur sa fiche de paie… La contractualisation, on ne nous y reprendra plus ! »

Cette campagne contre le redoublement tout comme celle sur l’évaluation poursuit un autre objectif. Il s’agit d’une entreprise de dénigrement des enseignants qui n’auraient pas comme préoccupation principale la réussite de leurs élèves, qui ne seraient pas « bienveillants » avec eux. Et en définitive, ils seraient les responsables de « l’échec scolaire ». Il faut exiger des dirigeants syndicaux qu’ils combattent ces campagnes de dénigrement, de culpabilisation et de division et qu’ils organisent le combat contre le gouvernement en défense des personnels, en défense de l’enseignement public.

Contre les qualifications et les diplômes nationaux,
l’apprentissage pour en finir avec l’enseignement professionnel public

Il faudrait de longs développements pour détailler les attaques contre l’enseignement professionnel public et leur portée. Cela dépasse le cadre de cet article et devra être réalisé ultérieurement. On se penchera dans les lignes qui suivent essentiellement sur le développement à marche forcée de l’apprentissage.

F. Hollande en a fait une de ses priorités, indiquant vouloir réaliser un objectif de 500 000 apprentis. L’apprentissage est présenté par le gouvernement comme un moyen plus adapté à certains jeunes afin d’obtenir des diplômes professionnels. Mais derrière cet affichage, la volonté de la bourgeoisie est de mettre la main sur l’intégralité de la formation professionnelle en définissant le contenu des enseignements et des diplômes. C’est ce qu’explique sans fard, le Conseil d’analyse économique (CAE), organisme rattaché au Premier ministre. Parmi les freins au développement de l’apprentissage dénoncés par le CAE : le fait que l’Éducation nationale conserve la main sur la validation des formations ; le « poids » des enseignements académiques généraux (en particulier, français et mathématiques). Il préconise donc de réduire la part des matières générales dans les diplômes de CAP et de promouvoir le tutorat. Et il indique ce qu’il souhaite : « Dans les pays où l’apprentissage joue un rôle important, ce sont les entreprises, organisées au niveau du secteur ou de l’industrie, qui structurent l’essentiel du contenu des formations. » Tout un programme !

Justement parmi ces pays vantés par la bourgeoisie pour l’importance de l’apprentissage, l’Allemagne figure souvent en modèle. Or le site Localtis évoque « les premiers signes d’essoufflement » du « modèle allemand » en matière d’apprentissage en indiquant une baisse de 4% des contrats signés en 2013 par rapport à 2003. Parmi les explications proposées : « de plus en plus de jeunes souhaitent suivre des études universitaires » et d’autre part certaines entreprises préfèrent recourir à l’intérim plutôt que de former ses futurs employés avec un coût de 15 000 euros par an et par apprenti.

Paradoxalement alors que le développement de l’apprentissage prôné par les gouvernements devrait concerner en priorité les jeunes peu formés, on constate pourtant que le nombre de ces jeunes en apprentissage a diminué et que c’est au contraire au niveau des formations supérieures qu’il a connu un réel développement. Sans doute un moyen pour des universités exsangues financièrement de supprimer des enseignements universitaires pour une part croissante de leurs étudiants.

Interrogé par AEF sur l’accueil des apprentis en entreprise, J.-J. Dijoux, responsable d’un organisme patronal de formation, répond : « les entreprises peuvent mieux faire mais tant que les normes pour l’accueil des moins de 18 ans ne seront pas changées, ce sera difficile. »

Ces « normes pour l’accueil des moins de 18 ans » concernent les dispositions du code du travail qui jusqu’alors assuraient une certaine protection aux jeunes travailleurs ou apprentis, concernant l’utilisation des machines ou des produits chimiques dangereux, ainsi que l’interdiction d’accès à des postes de travail en hauteur. En écho aux revendications patronales, le Conseil supérieur de l’Éducation (CSE) du 5 février a examiné deux projets limitant la protection pour les jeunes de moins de 18 ans. Le 1er prévoit que désormais, l’employeur n’aurait plus à demander une autorisation à l’inspection du travail pour exposer des jeunes à des travaux dangereux. Il ne procéderait désormais qu’à une simple déclaration valable 3 ans. Le 2e permettrait aux jeunes de moins de 18 ans de monter sur des échelles et des escabeaux. Le ministre du travail Rebsamen a annoncé que le décret serait promulgué au plus vite pour une application à partir du 1er mai (sic).

Dijoux, déjà présenté, pointe comme frein au développement de l’apprentissage, « le statut des enseignants [qu’il] faut réviser ». Et la ministre de l’Éducation nationale elle-même estime que la question du statut des enseignants « est une vraie question » et elle évoque la « redéfinition des missions de ces personnels ».

La bataille contre l’apprentissage, pour la sauvegarde de l’enseignement public professionnel, pour la défense inconditionnelle du statut des professeurs de lycée professionnel, pour la défense des diplômes nationaux, et en particulier des CAP, dépasse de loin le seul domaine de l’Éducation. La qualification des travailleurs attestée par les diplômes nationaux est reconnue dans les conventions collectives. Cela confère au travailleur de ne pas apparaître dans les rapports de classes face à un patron comme un individu mais comme le représentant d’une classe sociale qui par ses combats est parvenue à formaliser des acquis. Ces acquis ne sont pas figés, ils sont le produit de la lutte des classes et nous sommes dans une période où la bourgeoisie est à l’offensive pour les réduire à la portion congrue. Cela justifie de combattre pour que la direction de la FSU combatte contre le développement de l’apprentissage, pour la préservation des établissements publics d’enseignement professionnels, pour la défense inconditionnelle des statuts des professeurs de lycée professionnel. Une déclaration d’une intersyndicale regroupant les principaux syndicats de l’enseignement professionnel (FO, CGT, FSU) a été publiée allant dans ce sens mais sans dégager de perspective.

Autonomie des établissements et réforme des collèges

L’autonomie des établissements est le passage obligé pour la destruction de l’enseignement public. Le caractère national de l’Éducation nationale s’est toujours révélé un puissant obstacle aux objectifs de la bourgeoisie dans ses attaques contre l’enseignement public. L’existence de statuts nationaux, de normes nationales, voilà ce qui donc doit être remis en cause.

C’est à l’université que le processus d’autonomie est allé le plus loin. On en voit ses effets depuis des années : des facultés se retrouvent étranglées financièrement et ont recours à des dispositions scandaleuses. Ce sont les rémunérations des personnels, l’emploi des précaires, les conditions d’étude qui sont gravement affectés.

Il y a quelques jours, la ministre de l’Éducation nationale a avancé quelques objectifs de la réforme du collège voulue par le gouvernement. La charge est si brutale que même la direction nationale du Snes s’est départie de son habituelle complaisance. Elle a révélé, dans un communiqué du 29 janvier, que le « projet conduirait à une diminution des horaires de toutes les disciplines et à une globalisation des horaires de certaines d’entre elles (langues vivantes ; SVT ; sciences physiques-technologies ; enseignements artistiques). » Ce communiqué indique aussi que les heures dégagées seraient réparties au sein de chaque établissement. Détachée de toute référence disciplinaire et de toute définition nationale, leur répartition créerait des divisions parmi les enseignants et renforcerait le pouvoir des chefs d’établissement. Très vite, ces heures ne seraient plus qu’en sursis et deviendraient des cibles désignées des restrictions budgétaires. C’est ce qui vient de se produire pour les heures dites « d’accompagnement éducatif », dont la suppression a été demandée par le ministère sauf dans l’éducation prioritaire.

Prendre à tous, tout en laissant croire que l’on donne à certains, c’est toute la « philosophie » de la « nouvelle allocation des moyens » décidée il y a peu par le gouvernement. Dès le 17 novembre, dans un entretien accordé à AlterEcoPLus, N. Vallaud‑Belkacem indiquait qu’une « telle réforme n’est pas simple à mener : donner plus à certains suppose de donner moins à d’autres. Mais il faut avoir le courage politique de le faire. » Chargé d’appliquer cette « réforme » dans son académie, le recteur de Lille déclarait : « Ce sont les collèges «ordinaires» et indirectement les lycées qui vont contribuer au redéploiement des moyens vers l’éducation prioritaire » en reconnaissant que « l’équation n’est pas facile à expliquer. »

Pour en revenir au projet de « réforme » du collège, la direction du Snes semblait hausser le ton en titrant son communiqué « Une réforme du collège inacceptable ! » et en indiquant : « Ce projet ministériel impose une riposte forte. » Mais loin d’en exiger le retrait, elle se fait conseillère du gouvernement : « Ministère et CSP doivent travailler de concert à un projet qui donne du sens aux programmes sans rompre les équilibres disciplinaires ni remettre en cause notre métier d’enseignant-concepteur. » Et elle conclut : « C’est ce que portera le SNES-FSU dans les futures discussions. » Indiquer qu’elle a l’intention de participer aux discussions avec le gouvernement sur la contre-réforme du collège, c’est prendre la responsabilité d’aider le gouvernement à la faire passer. Au contraire, les enseignants devront imposer aux dirigeants du Snes qu’ils refusent de s’associer à la préparation de cette contre-réforme du collège et qu’ils en exigent le retrait pur et simple.

Tout combat sérieux pose la question des syndicats

Les trahisons des dirigeants syndicaux affaiblissent considérablement les syndicats et conduisent nombre de syndiqués à s’en détourner. Pour autant, ce n’est pas parce que, à de nombreuses reprises, des directions syndicales ont pu utiliser le syndicat contre sa destination, celle d’outil de défense des travailleurs, qu’elles pourront le faire toujours. Tout mouvement massif d’une corporation est susceptible de submerger les directions syndicales et de leur imposer le front uni contre un patron, contre le gouvernement. C’est exact de constater que cette possibilité ne s’est pas vérifiée depuis assez longtemps. Même s’il faut rappeler le combat des profs de prépas en décembre 2013. Mais parfois les « ficelles » des dirigeants ont trop été utilisées et les bobards sur le « dialogue social » ont du mal à passer. Récemment une crise s’est développée au sein de la CGT qui semble maintenant relativement contenue. Mais lors de la phase aiguë, de nombreux syndiqués et aussi des instances syndicales ont fait le lien entre les frasques financières de Le Paon et l’orientation de la direction confédérale toute faite de soumission au gouvernement et au Medef.

Dans l’enseignement public, comme on l’a largement indiqué dans ces colonnes, les directions de la FSU et de ses deux principaux syndicats ont collaboré à des défaites historiques pour les enseignants des 1er degré et second degré. Cela a évidemment des effets considérables sur l’état d’esprit des enseignants et sur leur capacité à engager des combats. Pour autant, même dans des conditions plus difficiles, assaillis par de nouveaux coups, ils devront nécessairement trouver les moyens de faire face. Les militants du groupe, pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire et de l’internationale ouvrière révolutionnaire, continueront à avancer l’exigence que les syndicats soient au service des travailleurs. Que leurs dirigeants rompent avec le gouvernement et organisent le front uni des organisations syndicales pour l’empêcher de nuire.

Nous invitons nos lecteurs à s’associer à ce combat.

 

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