Éditorial du
bulletin « Combattre pour le socialisme » n°50 (n°132 ancienne série)
- 10 avril 2013 :
Après
la grève de Marikana :
un
tournant dans la situation politique en Afrique du Sud
(2e partie)
L'article
précédent, publié dans Combattre pour le socialisme n°49, a dégagé
l'importance de la vague de grèves spontanées déclenchées dans toute l'Afrique
du Sud après le massacre de Marikana, à la mi-août 2012. Cet article a formulé
de premières conclusions politiques :
« Le mouvement des mineurs de Marikana, le mouvement vers la
grève générale de dizaines de milliers de travailleurs sud-africains
constituent l'expression du fait que, 18 ans après [l'arrivée au
pouvoir de l'ANC, ndlr], rien n'a fondamentalement changé pour les masses
sud-africaines (…)
En lieu et place de « pouvoir noir », l'ANC au pouvoir a
procédé au « Black Economic Empowerment » (renforcement économique
des Noirs) qui a permis à une petite-bourgeoisie noire, essentiellement issue
de l'ANC ou de la COSATU, d'accaparer quelques bribes du capital et de la
plus-value produite par l'exploitation odieuse du prolétariat noir. Dans le
même temps, pour contenir les aspirations des masses noires, une alliance
toujours plus étroite s'est constituée entre les dirigeants de l'ANC, ceux de
la COSATU et l'appareil du SACP (…)
En bousculant cette alliance, en mettant particulièrement à mal la
tutelle de la NUM sur le prolétariat minier, fraction décisive du prolétariat
sud-africain, le mouvement des mineurs initié par la grève de Marikana ouvre
une nouvelle phase dans la lutte des masses noires. »
Pour vérifier cette analyse, il convient de se tourner vers le
sommet du pouvoir en Afrique du Sud : la direction de l'ANC, qui a
organisé sa 53e conférence nationale en décembre dernier.
L'accession de l'ANC au
pouvoir est marquée par une contradiction profonde
En
1994, l'organisation alors dirigée par Nelson Mandela, l'ANC, organisation
nationaliste petite-bourgeoise, obtenait une large majorité parlementaire, à
l'issue des premières élections ouvertes à la majorité noire de l'histoire du
pays. Formellement, avec la conquête de droits et libertés démocratiques pour
les masses noires, le vieux régime d'apartheid, à bout de souffle, prenait fin.
Dressée
au compromis réactionnaire avec la bourgeoisie blanche, l'ANC avait accepté que
tous les obstacles « légaux » fussent opposés à la constitution d'une
majorité parlementaire élue par les masses noires : le seuil nécessaire à
toute modification de la constitution était ainsi porté à 2/3 de l'Assemblée
nationale. Comme elle avait œuvré pendant des décennies à diviser la majorité
noire par le biais de clivages « ethniques », de bantoustans et de
ghettos, la bourgeoisie blanche utilisait, entre autres, le parti « zoulou »
Inkatha pour faire obstacle au vote ANC. L'ANC n'en annonçait pas moins, par
avance, sa volonté de collaboration future avec le parti de l'apartheid (Parti
National). Enfin, les résultats finaux du scrutin faisaient l'objet de
nombreuses « retouches » et « ajustements », révisant à la
baisse les résultats de l'ANC. Cela n'a pas empêché que les masses noires,
unies par-delà leurs « ethnies » historiques ou artificielles, ont
maintenu leur unité et l'ont exprimée massivement à travers le vote ANC.
Lors de
sa 8e conférence, en novembre 1994, le Comité pour la construction
du Parti Ouvrier Révolutionnaire et de l'Internationale Ouvrière
Révolutionnaire, sous la direction de Stéphane Just, analysait ainsi ces
élections :
« Devant l’impossibilité de réduire le
mouvement des masses noires, l’impérialisme
américain vise à utiliser la direction de l’ANC pour établir un régime où les
“ élites ” noires assument la responsabilité du pouvoir aux côtés des
dirigeants politiques blancs, dans le cadre de l’État colonial blanc. (…) L’accession
de Mandela et de l’ANC, placés à la tête d’un gouvernement d’union avec les
colons blancs devait être une première étape allant dans ce sens.
Mais alors que Mandela et la direction de
l’ANC “ négociaient ” avec le gouvernement, le pouvoir blanc, les
masses noires ont sans cesse combattu. Le processus révolutionnaire n’a pas été
liquidé, au contraire. Les élections ont été outrageusement truquées. Pourtant
l’ANC a recueilli la majorité écrasante des voix exprimées et la majorité à
l’Assemblée nationale. Ainsi contradictoirement au but recherché (enliser les
masses noires dans les filets d’une légalité fondée sur la coopération
noirs-blancs, la coopération de “ toutes les composantes du peuple
sud-africain ”), s’est manifestée la réalité : les masses noires sont
le “ peuple ” sud-africain. En ce sens les élections sont une
victoire politique des masses noires. »
Les
masses noires utilisent le vote en faveur de l'ANC, non pour exprimer une
adhésion au programme de ce parti, mais pour exprimer leurs propres
aspirations : avant tout, celle de voir constitué un véritable pouvoir
noir, portant la hache dans l'Etat sud-africain et expropriant la bourgeoisie
blanche. Mais la politique de l'ANC, la nature même de cette organisation,
s'opposent frontalement aux aspirations des masses. Telle est la contradiction
qui marque profondément la situation politique en Afrique du Sud depuis 1994 et
n'a cessé de s'exacerber.
À
quatre reprises – en 1994, 1999, 2004, 2009 –, malgré la politique des
dirigeants de l'ANC, les masses noires ont reconduit une large majorité
parlementaire de députés ANC. En 2004, l'ANC obtenait même 279 sièges, soit
plus que le seuil requis pour modifier la constitution du pays : un
dernier obstacle sautait à la domination sans partage de ce parti sur la vie
politique du pays, de même qu'à la constitution d'un gouvernement de la seule
ANC – ce qui n'a abouti qu'à plonger l'ANC dans une situation de crise
politique croissante.
Conférence nationale de
l'ANC : Zuma tente de rassurer la bourgeoisie...
Du côté
des dirigeants de l'ANC, l'orientation politique du parti est soumise à une
contrainte : pour permettre à sa base sociale, une petite-bourgeoisie
parasitaire, de prospérer autant que faire se peut, elle doit garantir à la
bourgeoisie blanche, aux grands trusts impérialistes les meilleures conditions
d'exploitation des richesses et des travailleurs du pays.
C'est
cela qui s'est encore exprimé lors de la Conférence nationale annuelle de l'ANC
qui s'est tenue fin décembre 2012, dans des conditions où la vague de grèves
qui a secoué le pays connaissait un reflux provisoire.
Un
reportage du média sud-africain Mail & Guardian (21/12/2012) montre
à quel point la corruption des cadres dirigeants du parti s'est étalée jusqu'au
seuil de la conférence, au sein d'une « business
tent » réservée aux grands patrons :
« Le
chapiteau, tout près du lieu où les délégués de l'ANC tiennent leurs séances
quotidiennes à la conférence nationale élective du parti, a vu affluer
quotidiennement des hommes d'affaires puissants sous sa toile blanche. Les
patrons des mines ou des grandes entreprises et les banquiers ont tous fait
leur apparition. Pour réserver leurs tables au dîner de gala, certaines
compagnies ont payé jusqu'à 500 000 RS (42 000 euros, ndlr) pour avoir le plaisir de
dîner avec Zuma et son vice-président d'alors, Kgalema Motlanthe. Les stands au
centre d'affaires ont coûté de 25000 à 500 000 RS. »
Placée
sous de tels auspices, la conférence de l'ANC a veillé à envoyer les signaux
les plus rassurants à ses partenaires capitalistes.
Jacob
Zuma, en première ligne lors de la crise politique ouverte par le massacre de
Marikana, a été reconduit à la tête du parti, avec un score officiel de 75% des
délégués. Son « adversaire » velléitaire, alors vice-président de
l'ANC, Kgalema Motlanthe, était le candidat par défaut pour les divers
opposants à Zuma, plutôt qu'il n'était le dirigeant effectif d'une force
d'opposition : il a été littéralement écrasé, et aussitôt évincé de la
vice-présidence du parti. Lui succède à ce poste un personnage dont le seul nom
est une injure faite aux mineurs assassinés à Marikana et ailleurs :
Cyril Ramaphosa.
Ancien
dirigeant et fondateur de la NUM, puis secrétaire général de l'ANC sous
Mandela, Ramaphosa fut jadis connu comme le dirigeant de la grève générale des
mineurs de 1987 : une grève qui a entraîné plusieurs centaines de milliers
de travailleurs et a infligé un formidable coup de boutoir au vieux régime
d'apartheid. Mais au début des années 1990, il a joué un rôle-clé dans la transition
négociée et « pacifique » entre le front constitué par l'ANC et la
bourgeoisie blanche. Désormais, c'est un milliardaire qui illustre parfaitement
ce que peut apporter le « savoir-faire » d'un dirigeant syndical...
dès lors qu'il décide de le vendre à la classe dirigeante : « Son
groupe, Shanduka, détient des intérêts dans l’énergie, les mines, la banque,
l’assurance et les télécoms. Il est président du groupe Bidvest et du géant des
télécoms, MTN. » (RFI, 15/12/2012).
Il
siège aussi au conseil d'administration de Lonmin, le trust qui exploite la
mine de platine de Marikana. 24 h avant le massacre, il envoyait une série
d'e-mails au directeur de la compagnie, ainsi qu'aux ministres de la Défense et
de l'Intérieur pour les appeler à la plus brutale répression contre les
grévistes, qualifiés de « criminels ».
Autant
dire que sa nomination par Zuma revêt, aux yeux des capitalistes, une
signification limpide et on ne peut plus rassurante.
...et confirme une politique
économique idoine
Il en
va de même du « plan économique » adopté par la conférence de
l'ANC : « Ce plan a reçu l'approbation d'hommes d'affaires
sud-africains. Une semaine avant que la conférence ne commence, 30 dirigeants
économiques de premier plan avaient fait cause commune dans une lettre ouverte
appelant le gouvernement à mettre ce plan en application, ce qui jusqu'à
maintenant était resté sans réponse du côté de l'ANC et du gouvernement (…)
Mais le plan de développement national a été salué dans le rapport politique de
Zuma lors du premier jour de la conférence ce dimanche, lorsqu'il a déclaré
qu'il s'agissait là du plan choisi par le parti et que « rien d'autre ne
pouvait fonctionner dans aucune autre direction » » (Mail
& Guardian, 20/12/2012).
La
première lettre de ce plan ? Le refus réitéré par la direction de l'ANC
d'avancer dans le sens d'une véritable réforme agraire, expropriant ceux qui
possèdent les terres (plus de 80% restent aux mains des Blancs) pour la
remettre à ceux qui la travaillent, quasi-exclusivement noirs : « l'expropriation
sans compensation est mentionnée uniquement en rapport avec des terres
« acquises par des moyens non-légaux ou utilisées dans des buts
illégaux » ».
Quant
au secteur minier, décisif dans le pays : « La nationalisation
n'est pas à l'ordre du jour » résume le rédacteur du Mail &
Guardian. En revanche, « une alternative favorable aux entreprises
a été trouvée au projet d'allocations de chômage pour les jeunes,
controversées » : en lieu et place d'une allocation même modeste
versée aux jeunes privés d'emploi, des exonérations de taxes et des subventions
seront accordées à tout patron qui aura l'amabilité d'embaucher un jeune Noir
en contrepartie d'un salaire de misère...
Une lutte féroce pour le
contrôle du parti
Mais
derrière la façade d'une organisation bien contrôlée, tenue d'une main de fer
par Zuma et ses alliés, l'ANC est bel et bien en crise.
La
journaliste Sabine Cessou, dans le Monde Diplomatique de mars 2013, a
donné un aperçu éloquent des méthodes sur lesquelles repose la
« légitimité » de Zuma :
« Avant
leur dernier congrès, en décembre 2012, les membres de l'ANC en sont venus aux
mains pour faire passer l'un ou l'autre de leurs candidats. Des chaises ont
volé dans le Cap-Oriental, on s'est battu à coups de poing dans le nord-ouest
du pays, et un gang armé a fait irruption lors d'une réunion de l'ANC dans les
townships de l'East Rand, près de Johannesburg. (…) Les effectifs de l'ANC ont
beaucoup gonflé ces derniers mois, alimentant par ailleurs une polémique sur
l'existence de « membres fantômes » qui auraient permis à M. Zuma de
l'emporter face à son rival, réputé plus intègre et bien placé dans les
sondages. »
Dans un
reportage du 20 décembre, le Mail & Guardian, bien informé, a fait
état... d'une descente de l'armée, dûment commanditée, contre la tente d'une
délégation qui n'a pas été autorisée à participer à la conférence
nationale : « Les délégués du Nord-Ouest sont sur la ligne des
« Forces du Changement » qui s'opposent à un second terme pour le
président Jacob Zuma (...) L'ANC dans le Nord-Ouest est divisé entre les
fractions pro et anti-Zuma. La faction qui soutient Zuma est dirigée par Supra
Mahumapelo, le président régional. La fraction anti-Zuma est dirigée par Kabelo
Mataboge, le secrétaire provincial qui a survécu à une tentative de meurtre
présumée il y a quelques semaines. »
La même
source conclut : « Oui, la fraction Zuma a remporté une majorité
de 75%, mais elle a laissé en-dehors du grand et ardent chapiteau de Maugang
(lieu de la conférence nationale, ndlr) la plus grosse partie du Gauteng, où
sont concentrés tant de capital politique et de capital tout court, aussi bien
que d'importantes fractions du Cap Occidental, du Cap septentrional, du Cap
Oriental et du Limpopo. » En clair : des dizaines sinon des
centaines de délégués ont été refoulés, tandis que la fraction Zuma reste
minoritaire dans 3 des 9 provinces du pays et a obtenu, au Cap Oriental, une
« majorité » discutable.
Ajoutons-y
encore deux faits : la Conférence nationale de l'ANC a été ouvertement
boycottée par le successeur de Mandela et ancien président Thabo Mbeki ;
quant à la ligue de jeunesse de l'ANC (ANCYL), politiquement décapitée depuis
l'exclusion de son dirigeant Julius Malema, elle refuse d'élire un nouveau
dirigeant et fait quasiment sécession.
Aucune fraction de l'ANC ne
reflète les aspirations des masses
Jacob
Zuma est lui-même parvenu à la tête de l'ANC à l'issue d'une lutte de
fractions : en 2007-2008, il a évincé du parti le président sortant et
successeur de Mandela, Thabo Mbeki.
Mbeki
incarnait en fait l'aile la plus « pragmatique » et, sans doute, la
plus lucide de la direction de l'ANC : celle qui borne consciemment ses
ambitions à la gestion loyale du capitalisme sud-africain en l'état,
c'est-à-dire en se soumettant ouvertement aux intérêts de la bourgeoisie
blanche. Mbeki est allé très loin dans ce sens : il a procédé à l'éloge
public de la minorité afrikaner, celle-là même qui constituait la base du
régime d'apartheid. Sous sa direction, l'ANC est allée jusqu'à intégrer en 2007
le parti historique de l'apartheid, le Parti National, en totale déconfiture.
Ce
faisant, il a néanmoins ulcéré une bonne partie des cadres de son propre parti,
tandis que s'exacerbait le dépit des masses noires. Pendant cette même période,
la corruption a explosé, tandis que les masses noires ont vu leur sort
s'aggraver sensiblement à travers l'essor du taux de chômage. La lutte des
classes s'est sensiblement tendue, de même qu'un véritable désespoir
politique : en 2008, des dizaines d'immigrés venus d'Afrique, travailleurs
qualifiés et surexploités, ont été assassinés.
Zuma était associé à une prétendue « aile
gauche » de l'ANC : en réalité une fraction « populiste »
dont les composantes - le parti communiste SACP, les dirigeants de la
fédération syndicale COSATU, enfin les militants de la ligue des jeunes de
l'ANC, l'ANCYL – cherchent à contenir les masses noires. Vice-président du pays
derrière Mbeki jusqu'en 2005, il avait été démis de cette fonction en raison
d'affaires de corruption, puis de viol qui excédaient jusqu'à la « norme »
plutôt libérale des cadres du parti en la matière. Resté néanmoins
vice-président du parti, il a vu dans le mécontentement à l'encontre de Mbeki
le moyen de reprendre la main sur son adversaire.
En
décembre 2007, la conférence nationale de l'ANC entérine la victoire de Zuma
contre Mbeki par 2039 voix contre 1505. Pour l'emporter, Zuma a joué la carte
du « populisme » noir et zoulou – en opposition à un Mbeki
« technocrate » -, mais il s'est également appuyé sur un véritable
gangstérisme politique. À la complaisance de Mbeki vis-à-vis de la minorité
blanche, il a opposé un hymne des forces armées de l'ANC, du temps de la lutte
contre l'apartheid : « Umshini Wam » (« Donne-moi ma
mitraillette »).
Les
élections de 2009 aboutissent à des résultats contrastés : si le populisme
de Zuma semble avoir remobilisé une partie de l'électorat perdu depuis 1994 (le
score de l'ANC remonte à 11 650 748 voix), c'est l'opposition bourgeoise
« interraciale » qui progresse le plus. L'Alliance Démocratique,
organisation née de la fusion des divers partis bourgeois blancs, progresse de
plus d'un million de voix par rapport à 2004, tandis que le « Congrès du
Peuple » (COPE), organisation fondée par les partisans de Thabo Mbeki
ayant rompu avec l'ANC, obtient 1 311 027 voix et 7,4% des suffrages exprimés
sur le terrain du « libéralisme économique » : le COPE tend
aussitôt la main à l'autre parti pour former ensemble une opposition à l'ANC.
Ce dernier a perdu près de 4 points et 15 sièges par rapport à 2004, tandis que
les deux partis cités plus haut ont obtenu près d'un quart de l'Assemblée. Pour
la première fois depuis 1994, une opposition réactionnaire substantielle s'est
constituée face à l'ANC.
Ainsi,
les luttes de fractions internes à l'ANC ont pour résultat immédiat d'affaiblir
cette organisation au profit de la réaction regroupée sur une
orientation : celle de la « coopération Noirs-Blancs » en
matière de gestion du capitalisme.
Une autre fraction se
détache... sur le « modèle » du tyran Mugabe
Mais
surtout, l'accession au pouvoir de Zuma ne s'est accompagnée d'aucun véritable
changement de politique de l'ANC et n'a pas mis fin aux contradictions internes
à ce parti : sitôt revenu aux « affaires », Zuma a poursuivi peu
ou prou la politique de son prédécesseur. C'est ce qui s'est exprimé lors de
l'éviction, par Zuma, de son ancien allié, l'ex-dirigeant de la ligue des
jeunes, Julius Malema.
Sur le
modèle de Zuma, pour qui il s'est dit autrefois « prêt à tuer »,
Malema a donné une version exacerbée du mélange de populisme et de gangstérisme
politique propre à la nouvelle fraction dirigeante de l'ANC – défaut qui
n'incommodait nullement les dirigeants de l'ANC lorsque Malema accusait les
plaignantes pour viol contre Zuma d' « avoir pris du bon
temps » ou qualifiait les partisans de Thabo Mbeki de « chiens
à abattre » (Jeune Afrique, 20/4/2010).
Mais
les choses ont pris une autre tournure en 2010, avec l'assassinat d'Eugène
Terreblanche, leader d'une organisation paramilitaire prônant la
« suprématie blanche », par deux de ses employés agricoles noirs.
Dans un contexte où la question agraire, non réglée par l'ANC, se traduit par
de tels meurtres chaque semaine dans le pays, la direction de l'ANC perçoit
clairement le potentiel explosif du discours de Malema, qui appelle à exproprier
les fermiers blancs, puis réclame la nationalisation des mines, remettant au
goût du jour un autre hymne de la lutte contre l'apartheid : Dubhula
Ibunu, « Tuez les Boers ».
En
avril, la direction de l'ANC engage mollement une procédure disciplinaire contre
Malema : le but est encore d'appeler cet allié de Zuma à la retenue et non
de l'exclure. Mais en septembre 2011, alors même que la procédure parvient à
son terme, Malema se distingue par des appels à la « guerre »
contre les Blancs, à « marcher sur la Bourse de Johannesburg »
et réitère ses appels à l'expropriation des fermiers blancs. Ses partisans se
distinguent encore en prenant d'assaut la commission disciplinaire le jour où
Malema y comparaît, brûlant drapeaux de l'ANC et T-shirts à l'effigie de Zuma.
Un article du Figaro du 2/9/2011 commentait : « C'est la
première fois depuis 1944 que la direction de l'ANC est en opposition totale
avec sa ligue de la jeunesse. Si Malema n'est pas remis à sa place, c'est
l'autorité même du chef de l'Etat qui sera bafouée ». Malema est alors
exclu de l'ANC pour cinq ans – ce qui n'a pas mis fin au conflit avec l'ANCYL
tout entière.
Est-ce
à dire qu'il existerait une fraction, dans l'ANC, qui exprimerait même de
manière déformée les aspirations des masses noires ? En aucun cas. En
effet, le « modèle » que préconise Malema est celui qu'a suivi, au
Zimbabwe voisin, le dictateur Mugabe.
En
avril 2000, pour financer une intervention armée au Congo-Kinshasa, Mugabe a
engagé une « réforme agraire » à sa façon : il a lâché ses
milices contre la minorité blanche, avant de « redistribuer » les
terres à ses affidés. Pour cela, il a dû passer outre les résultats d'un
référendum dont il avait pourtant pris l'initiative : les résultats ont
été non seulement l'exil massif et brutal de l'ancienne minorité blanche...
mais aussi celui de millions de Noirs terrorisés par le régime. Plus encore, le
Zimbabwe qui avait été le « grenier à maïs » de l'Afrique a basculé
dans la famine. Au Zimbabwe de Mugabe, n'existent ni libertés démocratiques, ni
droit d'organisation syndicale, tandis que les masses subissent la misère et la
faim...
L'appropriation,
par un personnage tel que Malema, du mot d'ordre de « réforme
agraire » ne peut contribuer en réalité qu'à discréditer ce mot d'ordre et
à boucher un peu plus toute perspective progressiste pour les masses noires.
Il n'est pas possible que se
constitue une bourgeoisie noire
En
réalité, toutes les fractions qui s'entre-déchirent dans l'ANC expriment,
chacune à leur manière, l'impasse politique de cette organisation, vouée d'une
manière ou d'une autre à l'implosion : organisation petite-bourgeoise
constituée sur la perspective de mettre en place un capitalisme
« multiracial », elle est confrontée à l'impossibilité pratique de
donner naissance à une véritable bourgeoisie noire.
D'un
côté, la seule option politique « réaliste » pour les dirigeants de
l'ANC serait celle qu'ont choisie Thabo Mbeki et ses associés : mais
alors, l'ANC entre en contradiction frontale et mortelle avec les raisons
profondes pour lesquelles les masses noires lui apportent leurs suffrages. De
l'autre, les appétits de richesse et de pouvoir d'une fraction des militants,
persuadée qu'il serait possible de fonder une bourgeoisie noire à coups de
mitrailleuse et de machettes, ne conduiraient le pays qu'à une débâcle de type
Zimbabwe.
Le fait
est qu'il ne pourrait être mis fin à la domination écrasante de la bourgeoisie
blanche et des trusts impérialistes sur le pays sans saper les bases du
capitalisme et la propriété privée des moyens de production eux-mêmes. Et c'est
précisément cela que l'ANC refuse de faire, car ses dirigeants, attachés au
mode de production capitaliste à la manière de parasites, y perdraient leurs
propres privilèges.
Face à
cette alternative, où tous les choix sont potentiellement néfastes pour ses
intérêts, la direction de l'ANC a procédé à une politique de détournement
systématique des aspirations exprimées par les masses noires.
Le « Black Economic Empowerment »
contre la perspective du pouvoir noir
En
Afrique du Sud aujourd'hui encore, plus de 80% des terres cultivées
appartiennent aux Blancs – fruit de la colonisation, de l'expropriation, du
massacre et de la ségrégation des masses noires. Mais en guise de
« réforme agraire », l'ANC au pouvoir n'a procédé depuis 1994 qu'à
une politique d'acquisitions payées rubis sur ongle au profit, non de
coopératives appuyées sur les travailleurs agricoles, mais de descendants
présumés des anciens fermiers noirs, bien souvent incapables d'en assumer la
charge sur une base capitaliste. Outre que les résultats en termes de
productivité sont calamiteux (24% des terres redistribuées dans la province du
Limpopo ont depuis été laissées en friche), l'objectif initial de
redistribution de 30% des terres d'ici 2014 a rapidement été revu à la
baisse : pratiquement, à ce jour, seuls 5 à 8% des terres auraient ainsi
été « redistribuées ».
Sous
l'apartheid, l'accès à une véritable instruction publique de qualité était le
privilège des Blancs, de même que l'accès au métiers de la Fonction publique.
Plutôt que de développer l'enseignement public et la formation à destination
des masses noires, dans une situation où moins d'un quart des jeunes noirs
parvient à décrocher le « matric », équivalent du baccalauréat – les
écoles ouvertes aux Noirs, médiocres, étant une concession du régime
d'apartheid antérieure à 1994 –, l'ANC au pouvoir a procédé à une politique de
« discrimination positive » dans le recrutement de fonctionnaires,
avec la mise en retraite anticipée de dizaines de milliers de fonctionnaires
blancs – sur la base de quotas et du clientélisme. Le résultat est une vaste
gabegie.
Dans
l'industrie, en particulier dans les mines où la grande majorité des
exploitants reste constituée de grands trusts impérialistes, l'ANC a développé
sous le nom de « Black Economic
Empowerment » une série de « mesures incitatives » (cadeaux
fiscaux et subventions) pour conduire les capitalistes blancs... à céder des
actions à des parvenus noirs. Cette politique a surtout contribué à
l'enrichissement personnel des cadres de l'ANC ou de la COSATU, tandis que
l'économie sud-africaine s'est maintenue sur des bases capitalistes.
Pour
les masses noires, rien n'a changé, sinon pour le pire : de 1990 à 2005,
le nombre de personnes placées sous le seuil d'extrême pauvreté a doublé,
atteignant 8,8% de la population. Plus de 43% de la population vit avec moins
de 260 euros par an. Les estimations du taux de chômage varient de 23... à 40%.
Pendant cette même période, dopé par la misère matérielle et morale, et
l'absence d'un véritable système de santé public, le SIDA a fait des
ravages : au moins un Sud-africain sur 5 serait séropositif. Tout cela
dans une situation où la politique de l'ANC a nourri une véritable gabegie
économique : en 2008, des coupures d'électricité ont paralysé les grandes
villes et provoqué la fermeture provisoire des mines. Ce qui a permis de
découvrir l'absence totale de politique de l'ANC en matière de gestion des
infrastructures électriques, mais aussi des routes, des services publics...
L'explosion de Marikana a
été préparée par d'intenses luttes de classes
En
réaction à ce bilan dramatique, le prolétariat noir n'a jamais cessé le combat
sur le terrain de la lutte des classes directe. Mais, ce faisant, il s'est
heurté à un mur constitué par ses propres dirigeants syndicaux : les
dirigeants de la COSATU, fédération de syndicats constituée dans les années
1980, au plus fort du combat des masses noires contre l'apartheid. C'est ce mur
qui a commencé à se fissurer avec la dernière vague de grèves ouvrières.
Ce sont
les fonctionnaires sud-africains qui, les premiers, ont engagé des combats
d'ampleur, centralisés. En juin 2007, un grand mouvement de grèves salariales
s'est ainsi développé dans la Fonction publique, avec en son cœur les
enseignants et les personnels hospitaliers. Ce mouvement a cherché à dicter ses
exigences à la majorité ANC. Une dépêche de BBC
News du 14/6/2007 rapportait : « À Pretoria, plus de 10000
personnes ont marché vers les sièges syndicaux, la maison officielle du
président, et au Cap des travailleurs ont bloqué le Parlement. La plupart des
taxis, des bus et des trains ont soutenu la grève, rendant difficile pour
beaucoup de travailleurs du secteur privé l'accès à leurs lieux de
travail. »
En août
2010, sous la présidence Zuma, à nouveau, les fonctionnaires ont fait grève
pendant trois semaines, après que les travailleurs du chemin de fer et des
télécommunications ont arraché des augmentations de salaires. Devant la
sympathie de la grande majorité des travailleurs noirs pour ce mouvement qui
engageait des centaines de milliers de fonctionnaires, les dirigeants de la
COSATU ont dû organiser des « journées de solidarité » dans les
autres secteurs. La répression policière brutale était employée contre les
grévistes ; les tribunaux sollicités pour interdire les grèves ;
l'armée a été déployée dans les hôpitaux. Une rupture s'exprimait au grand jour
entre les aspirations élémentaires des travailleurs et le gouvernement de
l'ANC.
Au
congrès de la SADTU, syndicat majoritaire des enseignants, qui s'est tenu peu
après, le secrétaire général de l'ANC, Gwede Mantashe – par ailleurs un cadre
éminent du parti communiste SACP –, a été hué par les délégués. Une dépêche de
l'association RENAPAS, spécialisée dans l'actualité sud-africaine, commentait :
« La grève de la Fonction publique a visiblement ébranlé les relations
entre les enseignants, l'ANC et le gouvernement. »
Le
combat des fonctionnaires exprimait la volonté de combat de l'ensemble du
prolétariat, se situant à son avant-garde. Bien au-delà des questions
salariales qui en constituent le point de départ, ce combat soulève toutes les
questions fondamentales liées à la volonté de voir réalisé un véritable pouvoir
noir en Afrique du Sud. Ainsi, dans le « bantoustan » du Swaziland,
territoire laissé à son « autonomie » et à sa monarchie parasitaire
par l'ANC, d'importantes grèves et manifestations de fonctionnaires se sont
développées en 2011-2012 : elles sont allées au-delà de la question des
salaires pour remettre ouvertement en cause la monarchie. Ce faisant, ce combat
pose la question de l'intégration des bantoustans au reste de l'Afrique du Sud,
où travaillent la majorité des habitants de ces « réserves » héritées
du colonialisme.
La « Charte de la
Liberté »
Au-delà
de leurs revendications immédiates, les travailleurs gardent en mémoire les
décennies de lutte contre l'apartheid et les revendications bafouées par l'ANC.
Cela, seul, permet d'expliquer pourquoi, dans leur mobilisation, les
travailleurs ont tenté d'imposer leurs exigences à la majorité ANC.
Parmi
les références historiques du combat des masses noires figure la Charte de la
Liberté, adoptée en 1955 par un congrès qui réunissait diverses forces opposées
à l'apartheid, dont l'ANC et les syndicats d'alors. Quoique située sur l'axe de
la « démocratie », ce document avançait un certain nombre de
revendications incontournables pour liquider réellement les conséquences de
l'apartheid et du colonialisme.
Elle
proclamait la nécessité d'une véritable réforme agraire : « La
terre doit être partagée entre ceux qui la travaillent ! Il convient
d'abolir les restrictions à la propriété foncière imposée pour des raisons
d'ordre racial et la totalité des terres doit faire l'objet d'une
redistribution entre ceux qui la travaillent afin que disparaissent la famine
et la pénurie de terre. L'Etat doit venir en aide aux paysans en leur
fournissant des instruments aratoires, des semences, des tracteurs et en
construisant des barrages (...)»
Elle
posait le principe d'une expropriation des mines et du grand
capital : « La propriété des richesses minérales que recèle le
sol, ainsi que celle des banques et des industries à caractère de monopole,
doivent être transférées à la communauté. » Elle énonçait enfin nombre
de revendications ouvrières élémentaires, telles que le droit d'organisation et
de grève, l'égalité salariale indépendamment du sexe ou de la
« race », etc.
Ces
éléments de la Charte de la Liberté sont à l'origine de l'adhésion de la
fédération syndicale COSATU à l'alliance de gouvernement avec l'ANC. Les dirigeants
de la COSATU l'invoquent encore pour justifier leur soutien à l'ANC et à son
gouvernement – tout en rejetant la mise en œuvre immédiate des mesures
favorables aux masses sur l'air du présent difficile et des lendemains qui
chantent. Ces revendications restent vivaces dans la mémoire des masses noires,
liées dans leur esprit à la mise en place d'un véritable pouvoir noir.
La COSATU ébranlée, entre
crise de l'ANC et mobilisation des masses
La
COSATU a été fondée en 1985, comme produit de la lutte révolutionnaire du
prolétariat noir contre l'apartheid. En l'absence d'un véritable parti ouvrier
dans le pays, l'appareil du SACP s'y greffait néanmoins d'emblée, effectuant le
travail d'une véritable police politique, dans la plus pure tradition
stalinienne. Pour autant, la COSATU, qui revendique plus de 2 millions de
membres, n'est pas une simple courroie de transmission de l'ANC dans la classe
ouvrière, pas plus qu'elle n'est entièrement subordonnée à l'appareil du
SACP : c'est à travers ses syndicats que, dans une très large mesure, les
masses noires ont porté au régime d'apartheid les coups décisifs.
Depuis
des années, à l'unisson des dirigeants de l'ANC, ceux des syndicats de la
COSATU sont contraints à chaque congrès de sonner la charge contre « les
partisans des nationalisations » - signe des vives aspirations qui
traversent aujourd'hui le prolétariat. La bureaucratie ne parvient pourtant pas
à étouffer totalement cette revendication. Ainsi, quoique placée sous le
parrainage d'un dirigeant du SACP, le congrès du syndicat de la métallurgie
(NUMSA), a dû adopter les positions suivantes :
« La
NUMSA, en accord avec les revendications de la Charte de la Liberté, demande
que la nationalisation des banques, des mines, de la terre et des entreprises
stratégiques ou monopolistiques sans compensation soit réalisée rapidement, si
nous voulons éviter de plonger dans l'anarchie et la violence (…) Le 9e
congrès de la NUMSA a confirmé que la Charte de la Liberté est le document
programmatique de l'ANC et par conséquent, notre gouvernement ANC doit de
manière urgente mettre en œuvre tous les aspects de la Charte de la Liberté (…)
Un échec dans ce sens conduirait à l'approfondissement de la triple crise de la
pauvreté, de l'inégalité et du chômage. »
Nul
doute, cependant, que le puissant mouvement de grèves parti de Marikana ait
ébranlé la COSATU et l'ANC bien plus fortement que de telles doléances, écrites
pour être étouffées dans la moiteur des congrès confédéraux : la NUM,
syndicat entièrement dirigé par le SACP, fondamental en raison du poids décisif
du prolétariat minier dans la lutte des classes, a pour le moins perdu des
dizaines de milliers d'adhérents.
Début de recomposition
syndicale
L'article
précédent a montré comment, loin de déboucher sur un mouvement de décomposition
syndicale, la mobilisation des mineurs, se heurtant au barrage constitué par la
NUM, s'est organisé à travers ses comités de grève : ce mouvement s'est
aussi traduit par une amorce de recomposition syndicale à travers l'adhésion de
milliers de mineurs à un autre syndicat, l'AMCU.
Un
article du site sud-africain MininGMX
relate la manière dont est née la première section de ce syndicat, en 1998,
après l'exclusion du délégué syndical d'une mine de charbon, Joseph Mathunjwa,
par la direction de la NUM : « Mathunjwa était très populaire
parmi les travailleurs. Parmi d'autres succès notables, il avait forcé la
direction de Douglas à accorder un système de bonus pour les mineurs de fond
(…) « Quand la NUM a mis fin à mon adhésion, je leur ai dit que je me mettais
hors-circuit, mais qu'ils devaient continuer de leur côté et élire un nouveau
dirigeant de section. Ils ont immédiatement convoqué une assemblée générale. Ma
bataille avec la direction de la NUM était connue. Au meeting, les travailleurs
ont décidé que ça ne se passerait pas comme ça – une attaque contre un seul est
une attaque contre tous. Et l'ensemble des 3000 travailleurs a quitté la
NUM.(...) » (2/8/2012)
Depuis,
sur des bases similaires, l'AMCU s'est développée sur de nombreux sites :
en janvier-février 2012, six mois avant la grève de Marikana, c'est à Implats
que les mineurs ont contraint la direction de leur compagnie à accorder des
augmentations de salaires à tous les personnels, et le nouveau syndicat y a
joué un rôle moteur qui a inspiré la grève des mineurs de Lonmin. Avec la vague
de grèves partie de Marikana, des dizaines de milliers de travailleurs ont pu
faire une expérience similaire à celle des 3000 mineurs de Douglas.
Mais il
faut le relever : le début de recomposition syndicale qui s'est exprimé
dans le secteur minier procède du mouvement des masses elles-mêmes, non d'un
appel abstrait à déserter la NUM. À Douglas, les travailleurs confrontés à la
volonté de l'appareil de soumettre leur syndicat ont rompu d'un seul bloc avec
la NUM ; à Marikana, c’est la tentative infructueuse, de la part des
travailleurs, d'imposer la défense de leurs revendications à la NUM qui les a
conduits à constituer leur comité de grève. À l'échelle du prolétariat
sud-africain, le combat pour imposer la volonté des travailleurs aux syndicats
de la COSATU reste à l'ordre du jour.
L'appareil de la COSATU
tiraillé entre soutien à Zuma et « indépendance syndicale »
Le
congrès national de la COSATU s'est tenu en septembre 2012, au moment même où
le mouvement de grèves déferlait sur les mines du pays et au-delà. Le Mail
& Guardian commentait la situation en ces termes : « La
crise récente dans les mines de Lonmin, lors de laquelle les travailleurs ont
rejeté la National Union of Mineworkers (NUM), le plus grand des affiliés de la
COSATU, a montré un divorce entre les dirigeants syndicaux et les travailleurs
du rang. La COSATU n'avait plus qu'à bredouiller pour sauver la face mercredi,
après que les travailleurs ont négocié leur propre accord sans l'aide de la
NUM, suite à la fusillade sanglante de Marikana par la police, qui a laissé 34
mineurs morts et le pays enragé. » (19/9/2012).
Pourtant,
l'appareil du SACP a veillé à ce que pas une voix ne s'élève, au cours de ce
congrès, en faveur des mineurs. Au contraire : le Mail & Guardian
mentionne le fait que, suite à l'arrivée de militants venus diffuser des tracts
appelant le congrès à soutenir les grèves, des délégués de la NUM ont été vus
en train de brûler la mallette contenant ces tracts, en chantant des hymnes de
soutien à Zuma (20/9/2012).
La
crise n'en a pas moins traversé le congrès sous une autre forme : le
caucus (« commission préparatoire ») au congrès a connu une
prolongation exceptionnelle à huis clos, retardant les travaux. L'appareil de
la COSATU s'interroge sur le meilleur moyen d'assurer son avenir et ses
positions : tandis qu'une fraction vertébrée par le SACP bataille pour
imposer un soutien inconditionnel à Zuma, une autre s'exprime de plus en plus
ouvertement en faveur de la rupture avec l'ANC, l'« indépendance
syndicale ».
Ainsi
apprend-on que la délégation de la NUMSA (métallurgie) « a tempêté
contre Dlamini » (le président de la COSATU), l'accusant
« d'avoir échoué à défendre les résolutions de la COSATU pour éviter
d'embarrasser le président Jacob Zuma, le gouvernement et l'ANC ». De
même : « Parlant sous condition d'anonymat, un représentant
officiel de la SATAWU (syndicat des transports, ndlr) a dit que les
délégués du syndicat avaient découragé le projet de certains dirigeants de la
COSATU de soumettre une résolution de soutien à Zuma pour sa ré-élection comme
président de l'ANC. » (Mail & Guardian, 17/9/2012).
Pour
leur propre survie, les dirigeants des syndicats de la COSATU ont appris qu'il
leur était nécessaire de tout faire pour garder le contrôle des mobilisations
impulsées par les travailleurs : c'est ainsi qu'après le congrès, les
syndicats des transports ou de l'agriculture ont durci formellement le ton et
appelé à des journées de grève nationale, à l'opposé de l'attitude suivie par
les dirigeants de la NUM (voir l'article publié dans CPS n°49).
Le
clivage traverse aujourd'hui la COSATU jusqu'en son sommet : d'un côté, le
président de la confédération syndicale, soutenu par les partisans de
Zuma ; de l'autre, le secrétaire général Vavi, qui plaide en faveur d'une
plus grande « indépendance syndicale ». Il s'agit là d'une réfraction
de l'état d'esprit des travailleurs, qui attendent de leurs organisations
qu'elles soient un peu plus « dépendantes » d'eux... et beaucoup moins
dépendantes de Zuma. Mais c'est une réfraction déformée. Que peut signifier, en
effet, un tel mot d'ordre d' « indépendance », dans la bouche de
dirigeants syndicaux qui ont vécu aux crochets du pouvoir et des capitalistes
blancs depuis deux décennies ? Uniquement qu'une fraction croissante de la
bureaucratie syndicale se réserve le droit de quitter le navire ANC, si
d'aventure il devait conduire au naufrage... et toutes choses restant égales
par ailleurs.
En-dehors
même de la COSATU, l' « indépendance syndicale » a été invoquée
par d'autres bureaucrates syndicaux ayant rompu avec la COSATU : ceux qui
ont suivi les partisans de Thabo Mbeki dans le COPE, à l'image de l'ancien
secrétaire général du syndicat des métallurgistes, évincé par les partisans de
Zuma. Les dirigeants de l'AMCU eux-mêmes ne disent pas autre chose, qui
revendiquent déjà d'être « reconnus » par le patronat minier, aux
côtés de la NUM. Plus qu'aucune autre chose, un fait montre que les partisans
de l' « indépendance » dans la COSATU appartiennent au même appareil
que leurs collègues du SACP : c'est le secrétaire général de la COSATU
Vavi qui, à l'issue du congrès, a appelé à l'organisation d'une
« riposte » de la confédération contre les comités de grève du bassin
de Rustenburg, en octobre 2012 (voir l'article publié dans le numéro précédent
de CPS).
Le mot d'ordre de
« pouvoir noir » reste à l'ordre du jour
La
vérité est que le début de recomposition syndicale qui s'est engagé dans le
secteur des mines en Afrique du Sud ne pourra se développer pleinement que si
les masses sud-africaines disposent d'une réponse politique à la question du
pouvoir. Il n'existe pas de « combat syndical » distinct du combat
politique – et les questions posées par le mouvement des masses noires
appellent une réponse politique : le pouvoir noir.
En
1986, le comité national du Comité pour la construction du Parti Ouvrier
Révolutionnaire, sous la direction de Stéphane Just, indiquait dans le rapport
politique qu'il avait adopté :
« En Afrique du Sud la révolution est un
concentré pratique de la théorie de la révolution permanente. Moins que dans
aucun pays semi-colonial il ne peut y avoir d’étape démocratique. La
question à résoudre est d’abord et avant tout la question nationale, la
constitution de la nation noire, du pouvoir noir contre l’impérialisme
représenté directement par le pouvoir blanc, la population blanche dans son
ensemble. Les Blancs sont placés devant l’alternative se soumettre ou pouvoir
noir ou partir. La révolution noire, révolution prolétarienne, doit être une
révolution radicale, non seulement politiquement mais socialement et
économiquement dès la prise du pouvoir. Tout aussi radicale que toute
révolution prolétarienne dans les pays capitalistes, impérialistes
dominants »
18
années de pouvoir exercé par l'ANC ont montré qu'il ne pouvait y avoir
d' « étape démocratique », transition vers la constitution de la
nation noire. La fin véritable de l'apartheid dans tous ses aspects exige
l'expropriation du capital, et l'expropriation du capital ne peut procéder
que de la révolution prolétarienne.
De par
leur mouvement, des fractions de plus en plus significatives des masses
sud-africaines réalisent que l'ANC s'oppose en réalité à leurs aspirations
fondamentales : mais, précisément, elles accèdent à cette conscience à
travers le combat pour imposer leur volonté à la majorité ANC. C'est de tels
combats que peut découler la prise de conscience de la nécessité d'un parti
ouvrier révolutionnaire.
Il ne
suffit pas de constater la nécessité d'un tel parti, ni même de clamer
qu' « il faut un parti ouvrier révolutionnaire ». À ce jour,
l'Afrique du Sud reste gouvernée par un gouvernement vertébré par l'ANC,
soutenu par la COSATU, organisations que les masses ont considérées comme
« les leurs » pendant des décennies de lutte contre l'apartheid. Pour
n'avoir pas compris les aspirations que les masses noires plaçaient dans le
vote ANC, toutes les autres organisations noires, y compris celles qui ont joué
un rôle significatif dans la lutte contre l'apartheid, sans parler de celles
qui se réclament du trotskisme, sont restées cantonnées toutes ces années à une
place marginale. C'est aussi pourquoi le combat pour la construction du POR n'a
pas avancé d'un iota pendant cette période.
Ainsi,
précisément dans la perspective de la constitution d'un Parti Ouvrier
Révolutionnaire, des militants révolutionnaires en Afrique du Sud chercheraient
à intervenir dans les luttes de classes engagées par le prolétariat noir sur
l'axe d'exiger de la majorité ANC qu'elle satisfasse les revendications. Ils
exigeraient notamment :
-
l'expropriation des capitaux détenus par la bourgeoisie blanche, mines,
banques, industries – ceci, non pour être « redistribuées » sur une
base capitaliste, mais pour être placée sous contrôle ouvrier ;
-
l'expropriation des fermiers blancs et une véritable réforme agraire plaçant
les terres aux mains de ceux qui la travaillent : les travailleurs
agricoles, assistés et contrôlés par l'Etat ;
-
l'organisation d'un plan de production pour répondre aux besoins des masses,
rompant avec les exigences du « marché », la subordination de toute
l'économie du pays aux puissances impérialistes ;
- le
développement de véritables services publics pour la population noire, dans
l'enseignement, la santé, etc ;
- la
liquidation des bantoustans, mini-États artificiels hérités du temps de
l'apartheid ;
- la
liquidation de toutes les institutions et des lois héritées de l'apartheid, le
démantèlement de l'appareil d'Etat issu du régime d'apartheid.
Le 6 avril 2013
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