Article paru dans le
bulletin « Combattre pour le socialisme » n°44 (n°126 ancienne série)
- 11 octobre 2011 :
Éléments
d’appréciation de la crise du capitalisme
Des
mois durant, responsables politiques de tous bords, dirigeants syndicaux,
experts économiques et autres commentateurs ont cultivé de toutes leurs forces
le mythe de la « reprise ». Chiffres à l’appui, ceux-ci tentaient de
démontrer énergiquement combien « le
pire était passé ». Hélas, une simple publication du Bureau of Economic Analysis,
l’INSEE américain, aura suffi à balayer d’un revers de main cette sombre
entreprise de mystification. Les statistiques alarmantes communiquées durant
l’été du PIB américain, mais aussi japonais et allemand, sonnent le glas de la
« reprise ». La dernière des nombreuses crises du capitalisme qui
s’est ouverte en 2007 a connu des phases aiguës, puis d’autres moins agitées,
tandis que le fardeau de la dette se déplaçait largement du secteur privé vers
le secteur public par suite des multiples « plans de relance ». Mais en
réalité, cette crise n’est jamais allée à son terme et c’est la raison pour
laquelle les conditions à l’enclenchement d’un véritable nouveau cycle de
production n’ont jamais été, et ne sont toujours pas réunies, dans les
économies capitalistes occidentales, et en premier lieu aux États-Unis.
A côté,
les principaux pays « émergents » affichent des rythmes de croissance
dont la vigueur n’a d’égale que l’exubérance. Au premier rang desquels la
Chine, où les signes de surchauffe et d’emballement sont nombreux. Le fléchissement
brutal de la croissance dans les pays capitalistes développés, et en
conséquence l’affaiblissement de leur capacité à absorber la production de
l’économie chinoise, constitue aussi une menace directe pour cette dernière.
D’autant plus que tout ralentissement de l’activité en Chine est susceptible
d’y provoquer un regain de tension sociale lourd de conséquence. Le président
de la Banque mondiale reconnaît ainsi : « Les moteurs de l'émergence fulgurante de la Chine sont en train de
s'essouffler ».
En Europe,
sur fond de croissance atone, l’union monétaire se délite un peu plus chaque
jour sous le poids de ses propres contradictions. Le plan de sauvetage (des
créanciers) de la Grèce, les interventions de la BCE, ou encore le
« gouvernement européen » proposé par Sarkozy et Merkel, toutes ces
gesticulations, aussi ridicules qu’improvisées, dissimulent mal la véritable
nature et l’ampleur de la difficulté devant laquelle se trouvent les états
européens, mais aussi américain et japonais : comment résorber ces volumes
de dette colossaux que, même les offensives les plus acharnées contre le
prolétariat semblent à ce jour incapables de réduire de façon substantielle,
avec une croissance proche de zéro, un niveau de chômage très élevé et une
lente mais continue érosion des parts de marché mondiales au profit des pays
« émergents » ?! En fin de compte, crises bancaires et crises de
la dette ne sont que les manifestations d’une crise plus générale que tous se
refusent sciemment à désigner tant ce mot leur écorche la bouche : c’est
le mode de production capitaliste – ce système dans lequel, en dernier
ressort, toutes les activités humaines sont subordonnées à la loi du
profit – qui est ouvertement à nouveau en crise depuis quatre ans déjà,
étouffant lentement sous le poids de ses propres contradictions.
Or,
contrairement au premier épisode de cette crise, au cours de laquelle états et
banques centrales avaient pu mettre en œuvre une batterie de mesures de
soutien, cette fois, le chargeur semble épuisé. D’un côté les états, étranglés
par leurs propres dettes, ne disposent d’aucune marge de manœuvre budgétaire,
bien au contraire. De l’autre, les banques centrales ont déjà abondamment fait
usage de la monétisation de la dette, et leurs capacités d’intervention
semblent extrêmement restreintes. Comme le note Joseph Stiglitz,
prix Nobel d’économie : « Maintenant
que l'ampleur du problème est apparue en pleine lumière, une nouvelle certitude
a surgi : la certitude que, quelles que soient les mesures adoptées, les
choses vont empirer. Une léthargie prolongée apparaît désormais comme le
scénario optimiste. »
Le moteur capitaliste des
États-Unis et de l’Europe à l’arrêt
Un
sourd et puissant craquement. Tel a été l’effet de la publication par le Bureau of Economic Analysis
des statistiques du PIB américain au mois de juillet. Au cours du premier
trimestre 2011, l’économie américaine n’a en réalité crû qu’au rythme de 0,4%
(contre 1,9% lors de la précédente estimation !). Pour le deuxième
trimestre, les premières évaluations donnent la croissance à 1%. Mais surtout,
le Bureau of Economic Analysis
a fortement revu à la hausse l’ampleur de « Grande Récession » des
années précédentes : le recul du PIB a finalement été révisé de 0,1% à
0,3% pour 2008, et surtout de 2,6% à 3,5% pour 2009. Cet approfondissement de
la crise s’est confirmé lorsque sont parues à leur tour les statistiques du PIB
allemand du second trimestre : une croissance de 0,1% ! Quant à
l’archipel japonais, durement frappé par la crise de Fukushima, il est retombé
en récession depuis le début de l’année et son PIB affiche un recul de 0,3% au
deuxième trimestre. Bref, non seulement, à son pic, la crise a été bien plus
profonde que ce que l’on estimait jusqu’à présent, mais, de surcroît, la maigre
croissance économique entraperçue depuis lors disparaît, tandis que la dette
publique atteint des niveaux vertigineux.
Aux
États-Unis, la plupart des indicateurs témoignent d’un ralentissement brutal de
l’activité. Dernier en date, l’indicateur d’activité de la réserve fédérale de
Philadelphie est passé d’un niveau légèrement positif (+3,2) à un niveau très
fortement négatif en août (-30,7) et en septembre (-17,5), reflétant une
contraction marquée de l’activité les mois passés. Les créations d’emplois sont
insignifiantes et le taux de chômage officiel (grossièrement sous-estimé) reste
durablement ancré autour de 10 % : « La banque centrale américaine (Fed) a noté le 9 août la “détérioration
de la conjoncture générale sur le marché de l'emploi ces derniers mois“, et a
estimé que les difficultés économiques actuelles ne laissaient présager qu'un
reflux lent et graduel du chômage. » (Les Échos 18/08/2011)
L’immobilier
est quant à lui toujours pris au piège dans une spirale déflationniste :
« Mais c'est surtout l'immobilier
qui nourrit l'inquiétude. Rien n'enraye l'effondrement des prix : - 19,3 %
en moyenne depuis fin 2006, au plus fort de la bulle immobilière. Il est
particulièrement fort dans les États dévastés par la bulle spéculative
(Floride, Californie, Nevada, Arizona…), où la chute tourne autour de 50 %.
Surtout dans des États touchés par la crise (Michigan, Géorgie) ou même moins
atteints (Oregon, Idaho), le bâti a, là aussi, perdu le quart, voire le tiers
de sa valeur ces derniers mois. Selon l'indice Case-Schiller, l'immobilier,
dont les prix sont remontés à partir de 2009, repart partout à la baisse :
- 3,6 % au dernier trimestre 2010, - 4,2 % au premier trimestre 2011. Des
villes comme Chicago et Minneapolis, d'autres symboles de la nouvelle économie
comme Seattle, Charlotte ou Portland, sont gravement affectées. Les prix ont
baissé de 27,9 % à Atlanta et de 58,6 % à Las Vegas, un record national. »
(Le Monde 05/06/2011).
En
Europe, tandis que la France, l’Espagne ou l’Italie ont annoncé des taux de
croissance avoisinant les 0% au deuxième trimestre, le ralentissement marqué du
PIB allemand préfigure de terribles jours pour la zone euro car, de fait,
l’Allemagne est à la fois le moteur économique de la zone euro et la garantie in fine de l’ensemble du système
monétaire et financier européen.
L’Italie
ou l’Espagne de leur côté pourraient très bien être acculées à faire appel au
déjà trop petit FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) dès le prochain
raidissement du marché obligataire.
Et
cependant que la situation en Grèce – authentique laboratoire expérimental des
offensives contre les acquis ouvriers– ne cesse d’empirer : « La Grèce, qui traverse sa troisième année de
récession, n'entrevoit pas le bout du tunnel. Au contraire : "Les
premières prévisions tablaient sur un recul de 3,5%, mais ensuite cela a changé
(...) et nous sommes maintenant au niveau de -3,8%-3,9%", a affirmé le
ministre grec des Finances, Evangélos Vénizélos dans un entretien à la radio athénienne Skaï.
"Désormais, il y a une fourchette de prévisions qui peut aller au-delà de
-4,5%, et on va voir où cela va se situer", a-t-il ajouté. "Je serais
heureux si nous avons le meilleur résultat, mais la vérité est que la
conjoncture nationale et internationale a empiré la récession", a ajouté
le ministre. Selon les estimations provisoires de l'Autorité des statistiques
grecques (Ase), le PIB grec s'est fortement contracté au deuxième trimestre
2011, de 6,9% par rapport à la même période en 2010, contre 5,5% au premier
trimestre. » (Les Échos
19/08/2011).
Le
Portugal, bien que dans une situation légèrement moins dramatique, est tout de
même en très mauvaise posture : « L'économie
portugaise s'est contractée de 0,9% au deuxième trimestre par rapport à la même
période de 2010, selon une estimation provisoire publiée mardi par l'Institut
national des statistiques (Ine). Ce recul "est
lié à une nette diminution de l'investissement et des dépenses de consommation
des ménages, surtout en ce qui concerne les biens durables", a expliqué l'Ine dans un communiqué. Le Produit intérieur brut du
Portugal est en revanche resté stable par rapport aux trois premiers mois de
l'année. L'économie portugaise est entrée en récession fin 2010, avec un recul
du PIB de 0,6% au dernier trimestre de l'an dernier et encore de 0,6% sur les
trois premiers mois de l'année. » (Le
Figaro 16/08/2011)
Le
constat est on ne peut plus limpide : aux États-Unis, en Europe et au
Japon qui, à eux seuls, contribuent à plus de la moitié de la production
mondiale, le moteur économique cale. Tous les indicateurs sifflent la fin de la
« reprise » et confirment l’entrée de la crise dans une nouvelle
phase. Même si les pays « émergents » paraissent en meilleures
postures, cela n’infléchit en rien cette tendance. C’est ce que nous allons
voir à présent.
La Chine et les « émergents »
s’emballent…
Si les
États-Unis, l’Europe et le Japon constituent toujours le noyau du capitalisme,
force est de constater que depuis deux décennies leur hégémonie économique dans
la production et les échanges mondiaux s’érode progressivement. Année après
année, des pays comme la Chine, le Brésil et l’Inde affirment davantage leur
importance économique. Toutefois, il s’agit de changements principalement
quantitatifs et non pas encore qualitatifs. Ces pays « émergents »
demeurent entièrement subordonnés aux tendances de fond qui animent les
impérialismes américains, européens, et japonais. Le ralentissement économique
prononcé de ces derniers ne peut rester sans effet sur la situation de ces
capitalismes « émergents », d’autant plus que ceux-ci présentent tous
les symptômes d’une surchauffe du moteur économique : inflation, forte
expansion du crédit, et signe de surproduction. Cela étant dit,
concentrons-nous maintenant sur le cas emblématique de la Chine.
Il est
difficile de se faire une idée précise de la situation économique en Chine, et
cela pour au moins deux raisons. La première consiste en ce que la Chine est un
capitalisme fonctionnant encore très largement sous le contrôle direct de
l’état, ce qui lui confère certaines singularités. La seconde réside dans le
peu de fiabilité entourant les statistiques économiques officielles. Malgré
tout, il est possible d’apprécier certains traits généraux et de dégager les
tendances économiques de fond œuvrant actuellement en Chine.
Ainsi,
la croissance du PIB chinois du deuxième trimestre s’est établie à 9,5% contre
10,3% un mois plus tôt. La faiblesse de la croissance aux USA explique en
partie ce ralentissement : depuis le début de l’année, les exportations
chinoises vers les USA n’ont progressé que de 9,8%, soit une croissance deux
fois plus faible que celle de l’ensemble des ventes de la Chine à l’étranger.
Les exportations de la Chine vers l’Europe n’ont guère été meilleures, ce qui
montre bien que cette dernière, minée par la crise de la dette, est incapable
de prendre le relais des USA pour absorber les produits made in China. Ce ralentissement de la croissance des exportations
de la Chine vers les USA et l’Europe risque de s’accroître encore un peu plus
dans les mois prochains, au fur et à mesure des « plans d’austérité »
adoptés dans les principaux pays impérialistes. En particulier, l’accord trouvé
entre démocrates et républicains pour réduire d’au moins 2400 milliards de
dollars le déficit public, et qui fait figure de plus grand « plan
d’austérité » de l’histoire. La conjonction de ces énormes coupes
budgétaires avec le gigantesque « plan de relance » chinois est en
train de créer les conditions d’une grave crise de surproduction en Chine. Or,
cette menace d’une crise de surproduction chinoise est d’autant plus lourde
qu’elle n’est pas liée uniquement au faible taux de croissance aux USA et en
Europe.
Le
ralentissement de la croissance du PIB chinois s’explique également par des
raisons internes, liées à une économie dont la croissance repose en très grande
partie sur l’investissement, élargissant sans cesse les capacités productives
de la Chine bien au-delà de ce qu’est capable d’absorber le marché mondial,
mais aussi le marché intérieur chinois. Comme l’indique Martin Wolf, lorsque
l’on examine la structure de l’économie chinoise et ses évolutions, on constate
que « l'investissement a en réalité
augmenté plus vite que le PIB. De 2000 à 2010, la croissance de
l'investissement fixe brut a été en moyenne de 13,3 % tandis que la moyenne de
la croissance de la consommation privée s'établissait à 7,8 %. Au cours de la
même période, la part de la consommation privée dans le PIB s'est effondrée,
passant de 46 % à 34 %, tandis que la part de l'investissement fixe grimpait de
34 % à 46 %. ». (Le Monde
21/06/2011). Ce surinvestissement procède notamment des flux de capitaux
étrangers en augmentation constante, américains et européens précisément. Afin
de faire face à la baisse tendancielle du taux de profit, les impérialismes
viennent tirer parti de l’exploitation extrême de la classe ouvrière chinoise,
ce qui leur offre un léger répit mais absolument pas une issue. Car en Chine
comme ailleurs, ce mouvement de surinvestissement conduit inévitablement à la
surproduction.
Ainsi,
le troisième et dernier facteur qui pousse au ralentissement de la croissance
chinoise est une conséquence directe du précédent : l’apparition de
surcapacités productives qui, liées à la suraccumulation du capital,
nourrissent des doutes sur « le
volume des dettes qui, un peu partout dans le pays, risquent de ne jamais être
remboursées » (Les Échos
06/09/2011). Il n’y a pas que les États-Unis et la zone euro qui croulent sous
une montagne de dettes, la Chine aussi. La bombe à retardement de la dette
chinoise se concentre au niveau des collectivités locales. En juin dernier par
exemple, le bureau national de l’audit chinois a révélé des dettes colossales
(que certains considèrent pourtant comme sous-estimées !) : 10 700
milliards de yuans. L’agence de notation Moody’s a même averti qu’en l’absence
d’un plan pour maîtriser la dette des collectivités locales, la notation des
banques chinoises pourrait être dégradée. De fait, la dette des collectivités
locales alourdit considérablement la dette publique chinoise : si la dette
du seul État central représente 20% du PIB, en y ajoutant les dettes des
collectivités locales, le volume de dettes se situe en réalité dans une
fourchette de 70 à 80% du PIB.
… sur fond d’endettement
croissant
Dans le
fond, cette crise de la dette des collectivités locales à venir est la
conséquence directe du plan de relance hors norme adopté par Pékin pour faire
face à la crise. Sur les 4000 milliards de yuans de ce plan, le gouvernement
chinois n’a fourni que 1200 milliards de yuans, laissant le reste du
financement à la charge des collectivités locales et aux entreprises publiques.
D’où l’orgie d’emprunts effectués par ces dernières avec tous les risques que
cela comporte : la banque d’investissement USB évalue à 460 milliards de
dollars le montant de ces prêts qui pourraient ne pas être remboursés dans les
années à venir. La dette des collectivités locales est d’autant plus menaçante
pour l’économie chinoise qu’elle a été investie en partie dans des projets
immobiliers qui ont alimenté une bulle plus importante en volume que celle à
l’origine de la crise des subprimes aux USA. Cette bulle a provoqué une escalade des
prix immobiliers et un immense surplus de logements invendus. En témoigne
également l’étude de la banque d’investissement Crédit Suisse qui estime qu’à
Wuhan (12e ville du pays avec 9 millions d’habitants) il faudrait
plus de 8 ans pour écouler le stock de logements invendus.
L’endettement
a seulement été le levier pour financer des projets ; et le fond du
problème vient de ce que ces projets, immobiliers notamment, sont sans aucune
relation avec les besoins et les capacités réels de consommation. Par
exemple : « l'utilité de ces
infrastructures diminue tendanciellement. La Chine n'est plus ce pays où tout
reste à construire. Au moment où l'on découvre que le ministère des Chemins de
fers a surinvesti dans les TGV, construisant à toute vitesse un gigantesque
réseau que nul ne sait réellement rentabiliser, Pékin sait qu'il est urgent de
freiner l'investissement. » (Les
Échos 06/09/2011).
On peut
tirer trois conclusions de cet endettement excessif des collectivités locales
et de la bulle immobilière qu’il contribue à alimenter.
D’abord,
d’un point de vue général, ce niveau d’endettement montre bien que malgré ses
forts taux de croissance depuis 20 ans, la Chine ne constitue pas un nouveau
modèle de développement économique qui donnerait un coup de jeune à
l’impérialisme. En réalité la croissance chinoise s’insère pleinement dans le
mode de production capitaliste dont elle porte les traits caractéristiques, en
particulier la nécessité de recourir au parasitisme, à l’émission massive de
capital fictif pour que l’accumulation du capital puisse se poursuivre. Aussi
puissante soit-elle, la Chine n’en subit pas moins, comme ses concurrents, la
contradiction fondamentale du capitalisme : la contradiction entre le
caractère social et international de la production et la propriété privée des
moyens de production dans le cadre de frontières nationales. Elle y échappe
d’autant moins que sa croissance est très dépendante de l’économie mondiale via
le volume de ses exportations.
Ensuite,
cet endettement de la Chine menace la croissance mondiale : l’année
dernière, la Chine a contribué pour plus de 30% à la croissance mondiale. Or la
contraction de la demande aux USA et en Europe, combinée à la nécessité de
donner un tour de vis pour resserrer le crédit en Chine, tout cela ne peut que
tirer la croissance de la Chine vers le bas, et donc également la croissance
mondiale. D’ores et déjà, le ralentissement de la croissance chinoise se répercute
aux quatre coins du monde : la demande chinoise de matières premières a
déjà brutalement reculé avec, en juin, une baisse en volume de 11,5% pour le
pétrole et de 15% pour le cuivre.
Enfin,
sur le plan politique, tout ralentissement économique ne peut qu’alimenter la
colère et le combat du prolétariat le plus nombreux et le plus concentré au
monde, avec 400 millions d’ouvriers en Chine. Ces dernières semaines, on a
assisté à des grèves et à des manifestations en relation avec la hausse de
l’inflation provoquée par l’abondance des liquidités en circulation suite à
l’ouverture des vannes du crédit en Chine : par exemple, le prix des
denrées alimentaires a augmenté de 14% en 1 an et le prix du porc a lui bondi
de 57%. Cette hausse des prix intensifie le combat des travailleurs chinois
contre les bas salaires : cela a été le cas le mois dernier à Zeng-Chen, près de Canton, grande région industrielle
d’exportation.
En
somme, la crise qui se prépare en Chine se situe à une échelle beaucoup plus
grande que celle de 1997, et ce d’autant plus qu’elle se combine avec une
contraction des débouchés aux USA et en Europe. La théorie du
« découplage » entre la croissance insolente de la Chine et la faible
croissance des autres puissances impérialistes vit ses derniers moments. La
Chine ne pourra pas jouer seule le rôle de locomotive de la croissance
mondiale, et encore moins se muer en sauveur du capitalisme en crise :
c’est cette réalité qu’exprime la fin de non-recevoir brutale opposée par Gao Xiping, président du fonds souverain China Investment Corp, à un éventuel renflouement des banques
européennes par des fonds chinois : « Nous ne sommes pas des sauveteurs, nous devons nous sauver
nous-mêmes » (Wall Street
Journal 26/09/2011). En Chine comme ailleurs, la crise accumule les
éléments d’une catastrophe sociale et économique majeure qui alimentera de
gigantesques affrontements de classes.
La prétendue
« reprise » n’était que la conséquence des plans de sauvetages
du capitalisme
Pour
les impérialismes, le tableau est très clair : une croissance nulle ou
négative conjuguée à des niveaux d’endettement exorbitants. Mais l’on ne peut
se contenter de simplement relever ces chiffres de croissance alarmants. Il
nous faut faire la lumière sur les raisons immédiates de ce fléchissement et
les enseignements qu’elles peuvent nous apporter.
Lorsque
nous ironisons sur la prétendue « reprise » – cette camelote que
tous, des gouvernements aux dirigeants syndicaux ont tenté de nous
vendre –, il ne s’agit pas de nier que la crise ait connu une période
d’accalmie après la tempête des années 2008 et 2009 ni que certains pays, les
États-Unis et l’Allemagne en tête, soient techniquement sortis de la récession.
Mais, il est d’abord essentiel de noter que toute cette amélioration temporaire
de la situation s’est faite au profit des entreprises et de leurs actionnaires,
comme l’indique par exemple une étude réalisée par une université américaine et
révélée par le site du New York
Times (30/06/2011) : « Entre
le deuxième trimestre de 2009 et le quatrième trimestre de 2010, le revenu réel
national des États-Unis a augmenté de 528 milliards de dollars. Les bénéfices
avant impôts des entreprises ont augmenté à eux seuls de 464 milliards de
dollars tandis que les salaires réels et les traitements agrégés ont augmenté
de seulement 7 milliards de dollars, soit seulement 0,1%. Au cours de cette
période de six trimestres, les bénéfices des entreprises ont capturé 88% de la
croissance du revenu national réel alors que les salaires et traitements
agrégés ne représentaient qu'un peu plus de 1% de la croissance du revenu
national réel. »
Ensuite,
il est indispensable de dénoncer l’aveuglement et les mensonges que sont, d’une
part le refus de désigner la cause de cette légère rémission de l’économie
mondiale – à savoir les vastes plans de sauvetage mis en œuvre –, d’autre part
la volonté farouche de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas : le
démarrage d’un nouveau cycle de production. En effet, le mode de production
capitaliste est rythmé par des cycles, dont booms et crises constituent les
deux versants. La crise est tout autant la conséquence des excès de la phase
d’expansion passée, et l’expression de la nécessité de leur purge, que la
condition indispensable à l’enclenchement d’un nouveau cycle de production. Et
c’est précisément ici que réside la contradiction qui étrangle actuellement les
économies des pays capitalistes avancés.
Au
fond, le problème est simple : la grande purge des déséquilibres amassés
des années durant n'a pu aller à son terme. Si les gouvernements et les banques
centrales n'étaient intervenues, il est hors de doute que la production se
serait bien davantage effondrée, qu'un très grand nombre d'entreprises et de
banques auraient fait faillite, qu'une quantité encore plus grande de capital aurait
été soudainement détruite ou dévalorisée, et ainsi de suite. La crise n’en
aurait été que plus brutale, plus profonde et les antagonismes de classes plus
exacerbés. C’est précisément ce que les banques centrales et les gouvernements
– instruits par la crise de 1929 – souhaitaient à tout prix s’épargner,
injectant pour cela des milliers de milliards de liquidités dans les économies
capitalistes, avec l’inébranlable conviction de pouvoir « se
refaire » sur le dos des masses. Cela a permis de temporiser et d’atténuer
la violence de la crise sans pour autant faire disparaître les contradictions
réelles. Les plans de sauvetage du capitalisme ont tenu à bout de bras les pays
capitalistes avancés, si bien que la prétendue reprise n’était en vérité que la
conséquence prévisible du soutien des états à l’économie et sûrement pas le
signal de l’ouverture d’un nouveau cycle de production ; au
contraire !
A cet
égard, la brochure de Stéphane Just sur les crises de l’impérialisme (Aperçus sur les crises à l’époque impérialiste) est très instructive, particulièrement
ce passage dans lequel il évoque les « conditions
du redémarrage d'un nouveau cycle […]. Ce sont la liquidation d'une masse plus
ou moins grande de capital sous ses formes capital-marchandise, capital-instruments
de production ; la dévalorisation générale du capital ; la baisse de valeur de
la force de travail et l'aggravation de son exploitation intensive et extensive
; la liquidation par défaut d'une partie de l'endettement. » Baisse de
la valeur de la force de travail et exploitation mises à part, c’est
précisément tout ce que les gouvernements ont cherché à esquiver en mettant en
œuvre leurs nombreux plans de sauvetage du capitalisme.
En
agissant ainsi, les gouvernements bourgeois ont empêché la crise d’épuiser ses
fonctions, de procéder à la grande dévalorisation de capital rendue
indispensable, et ont artificiellement soutenu l’activité. Par leurs actions,
ils ont momentanément enrayé ce processus d’épuration et de correction des
déséquilibres accumulés année après année, de sorte qu’aujourd’hui, tout
enclenchement d’un nouveau cycle de production semble illusoire. C’est la
contradiction qui s’affirme avec force en ce moment : évitant que la crise
n’aille à son terme, les gouvernements se sont épargné des conséquences
désastreuses pour un bref laps de temps ; mais, par là même, ils ont
dressé des entraves majeures au redémarrage de l’économie sur la base d’un
nouveau cycle. Les capitalistes ont chassé la récession par la porte, mais
voilà que la crise de la dette toque à la fenêtre !
C’est
exactement ce que percevait dès 1996 Stéphane Just : « La couverture de tous ces krachs et crises,
à tout le moins la limitation de leurs conséquences, ont jusqu’à présent été
assurées par les Etats bourgeois, naturellement au détriment des finances
publiques. Cela durera jusqu’au jour où ils se répercuteront en chaîne et ne
pourront plus être couverts, d’autant plus que le crédit des Etats bourgeois
est lui-même vacillant et que la couverture de ces krachs et crises contribue à
le ruiner » (« Conjoncture économique et capital fictif, flottant
et spéculatif », CPS n°60). Ce
qui n’était qu’une perspective en 1996 s’impose aujourd’hui comme une réalité.
La multiplication des
offensives contre les acquis ouvriers :
la seule solution de la bourgeoisie face à l’aggravation de la crise de
surproduction
Il est
ici l’occasion de discuter une question importante. Contrairement à ce que
certains laissent entendre actuellement, et particulièrement les appareils
syndicaux, ce ne sont ni la fin des mesures de soutien, ni les « plans de
rigueur » qui sont fondamentalement à
l’origine de l’approfondissement de la crise. C’est prendre la question à
l’envers.
Il est
évident que l’amenuisement du soutien des états bourgeois fait disparaître l’apparence
de la « reprise » qu’il avait su créer, tout autant qu’il n’y a pas
de doute concernant le fait que les attaques contre les conditions de travail
et d’existence des masses réduit encore davantage la sphère de la consommation.
Mais y voir l’origine de
l’aggravation de la crise est un contresens car ces offensives contre le
prolétariat ne sont pas autre chose que la réponse nécessaire de la bourgeoisie
à l’approfondissement de la crise du capitalisme.
Autrement
dit, ce ne sont pas les « plans d’austérité » qui mènent à la crise,
bien qu’ils puissent l’alimenter ; c’est au contraire la profondeur de
cette crise et sa réapparition soudaine qui forcent la bourgeoisie à
démultiplier ses attaques pour augmenter l’exploitation de la force de travail
et baisser son coût. Fondamentalement, ce n’est pas non plus l’arrêt des plans
de soutien du capitalisme qui précipitent les économies dans la récession, mais
c’est la réaffirmation de la crise qui impuissante ces interventions et les
rend donc très coûteuses et de plus en plus inutiles pour la bourgeoisie.
Laisser entendre que l’on pourrait s’épargner la crise en refusant ces
offensives contre les acquis ouvriers, c’est ne rien comprendre à la crise du
capitalisme.
Du
reste, les appareils syndicaux non seulement ne mènent aucun combat réel en
défense de ces acquis, mais prennent en charge toutes les attaques via le
« dialogue social ». Mais leurs « théories » ne visent à
rien d’autre qu’à accréditer l’idée qu’il y aurait une autre
voie, un « meilleur chemin » permettant de sortir de la crise…
dans le cadre maintenu du mode de production capitaliste.
Dans ce
contexte, des augmentations de salaires, tout comme la persistance d’acquis
collectifs, a fortiori leur
amélioration, pèseraient encore davantage sur le taux de profit et seraient
donc des facteurs d’aggravation de la crise du capitalisme. Bien entendu, ce
n’est pas une raison pour ne pas revendiquer des augmentations de salaires ou
la création de postes supplémentaires, mais sans les présenter comme une solution
alternative à la crise du capitalisme comme le font actuellement les
organisations et partis issus du mouvement ouvrier.
En
effet, cette crise du capitalisme est d’abord et avant tout une crise de
surproduction. Surproduction dans l’immobilier aux États-Unis, en Espagne et en
Irlande. Surproduction également dans l’industrie automobile aux États-Unis
toujours, en France, en Allemagne ou en Chine notamment. Par exemple, en
Espagne, entre 1997 et 2006, 5,5 millions de logement neufs étaient construits tandis
que seulement 3,5 millions de nouveaux ménages se constituaient. Et une immense
partie de ces logements consistaient en des résidences secondaires. Pour
l’industrie automobile, une étude d’un cabinet (KPMG) auprès de cadres des plus
grandes firmes évaluait en 2009 les « surcapacités » entre 20 et 30%
aux États-Unis. Le président de General Motors en Europe estimait récemment que
ce chiffre était de 15 à 20% pour le marché européen.
Or
c’est afin d’absorber cette surproduction de marchandises que le recours à
l’endettement s’est accru considérablement ces dernières décennies, au plus
grand profit des banques. Ainsi en 2007, le taux d’endettement des ménages en
pourcentage de leur revenu disponible, se situait à 176% en Irlande, 145% en
Angleterre, 138% aux États-Unis et 115% en Espagne. Mais c’est aussi
précisément ce levier qui s’est brisé en 2008, précipitant le monde dans la
pire crise de surproduction depuis 1929 : soudainement, des millions de
marchandises ne trouvaient plus de débouchés, empêchant ainsi la réalisation de
la plus-value qu’elles contenaient.
Pour un
temps, les états ont pris le relais, mais à présent que la crise de la dette
atteint son paroxysme, seule une purge violente des moyens de production,
capital et force de travail, est en mesure de rouvrir un éventuel cycle
d’accumulation de capital. Ce qui ne signifie rien d’autre que d’une part, une
dévalorisation massive de capital, et, d’autre part, de démultiplier les
offensives les plus barbares contre les acquis ouvriers et d’intensifier
l’exploitation de la force de travail.
Au sommet de la bourgeoisie,
la confusion et la désorientation la plus grande règnent
Dans ce
contexte d’aggravation brutale de la crise du capitalisme, ce qui prédomine
actuellement c’est l’incapacité la plus totale des gouvernements bourgeois et
des capitalistes à comprendre un tant soit peu ce qui se déroule ; ils
naviguent à vue et sont dans l’improvisation la plus grande. Le communiqué issu
du G7 du 9 septembre l’illustre parfaitement : « Impavides face à la tempête boursière et médiatique qui a soufflé toute
la journée du vendredi 9 septembre, les ministres des finances et les
gouverneurs des banques centrales du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France,
Italie, Japon, Royaume-Uni), réunis à Marseille, ont publié dans la soirée un
communiqué baptisé "termes de
référence agréés" qui procède de la méthode Coué. […] Le dernier
paragraphe du communiqué est un aveu d'impuissance. "Nous allons
travailler avec nos collègues du G20 et du Fonds monétaire international au
rééquilibrage de la demande et au renforcement de la croissance mondiale",
écrivent les "7". Ils n'en ont guère les moyens et ce sont les treize
autres pays du G20 qui vont peut-être éviter une rechute en récession. » (Le Monde 12/09/2011).
Le
modeste plan de relance d’Obama annoncé en septembre, succédant aux
monstrueuses coupes budgétaires de juillet, démontre également l’ampleur des
doutes et des hésitations qui saisissent la classe bourgeoise : « Le plan présenté par le président américain
a été accueilli par des critiques de certaines organisations patronales et des
encouragements mêlés de scepticisme par certains syndicats d'employés.
"Nous sommes déçus que le président n'ait présenté aucune idée
nouvelle", a réagi un syndicat patronal de la construction, Associated Builders and Contractors dans un communiqué. Un son de cloche
semblable est venu d'une des principales organisations d'industriels, la NAM,
pour qui "le président a malheureusement faux sur toute la ligne ce
soir". Pour la NAM, ce que M. Obama aurait de mieux à faire pour soutenir
l'emploi serait de forcer le Congrès à ratifier les accords de
libre-échange. ». Seule demeure la certitude instinctive que
l’éventuelle sortie de crise passerait nécessairement par l’éradication de
toutes ces conquêtes sociales qui, plus que jamais, pèsent sur le taux de
profit et entravent le processus d’accumulation du capital.
En
somme, maintenant que la crise s’approfondit, les mesures de soutien à
l’économie laissent place aux attaques frontales contre les acquis ouvriers
tandis que la vague de défauts souverains apparaît de plus en plus
imminente : l’indispensable purge se réaffirme avec force.
Aperçu théorique sur la
question de la dette
Jusqu’à
présent, nous avons choisi de laisser la question de la dette relativement de
côté. C’est une façon de mettre l’accent sur le fait que la crise de la dette
est bien davantage une conséquence qu’une cause du problème réel qu’est l’arrêt
du moteur économique.
Un
titre de dette est simplement la preuve de l’octroi d’un crédit. Lorsqu’une
entreprise lève des fonds, lorsqu’elle contracte un crédit sur le marché, elle
émet des titres de dette dont les prêteurs se retrouvent possesseurs. Mais la
dette d’un état n’est pas tout à fait de même nature que la dette d’une entreprise.
Laissons la parole à Louis Gill : « Comme exemple privilégié de capital fictif,
Marx donne le cas de la dette publique contractée par l'État pour financer ses
dépenses courantes. Contrairement à la dette de l'entreprise privée, qui est
reliée à des dépenses d'investissement et qui représente un capital dont la
fructification doit procurer les moyens de rembourser la dette à son échéance
et de payer entre-temps les intérêts périodiques, la dette publique nécessaire
au financement des opérations courantes de l'État n'a rien d'une dépense de
capital, même si les intérêts versés à intervalles fixes aux créanciers de
l'État apparaissent comme le revenu d'un capital. Le « capital » en question
est ici purement fictif. Les sommes prêtées à l'État n'ont pas été investies
« comme capital », mais dépensées « comme revenu ». Elles
ont été « mangées », dépensées par l'État ; elles n'existent plus. La source
des intérêts versés aux créanciers de l'État n'est pas le revenu d'un capital
qui aurait fructifié, puisqu'un tel capital n'a pas été constitué, mais les
revenus de l'impôt perçu par l'État. “Le capital qui, aux yeux
des gens, produit un rejeton (intérêt), ici le versement de l'État, demeure un
capital fictif, illusoire. Non seulement parce que la somme prêtée à l'État
n'existe plus du tout, mais encore parce que jamais elle n'avait été destinée à
être dépensée en tant que capital, à être investie, et que c'est seulement son
investissement en tant que capital qui aurait pu faire d'elle une valeur
susceptible de se conserver par elle-même“ (Marx) »
(Louis Gill, Fondements et limites du capitalisme).
Si fictive et improductive soit
elle comme capital, la dette publique s’est affirmée comme une nécessité. Elle
s’est d’abord accrue au rythme des guerres et des levées de fonds colossales
que celles-ci imposaient. Ensuite, comme nous l’explique Louis Gill, « si l'intervention de l'État [et a
fortiori la dette publique ndlr]
s'est instituée comme politique économique générale, c'est qu'elle était vue
comme le moyen de résoudre l'impasse dans laquelle se trouvait l'accumulation
privée. Le point de départ se trouve donc dans les difficultés de
l'accumulation du capital, ses blocages périodiques dans les crises et plus
particulièrement dans la plus violente que le monde ait connue, la crise de
1929, suivie par la longue dépression des années trente. »
Ainsi, la dette publique est
avant tout et surtout la conséquence mécanique des tentatives récurrentes des
gouvernements bourgeois de surmonter la crise chronique du capitalisme due à la
baisse tendancielle du taux de profit. Aides toujours plus nombreuses aux
entreprises, baisses des impôts pour les plus aisés, accroissement des dépenses
de sécurité et militaires, ainsi qu’intérêts sur la dette, voilà ce qui a
contribué à gonfler cette dette publique depuis des années. Par exemple, un
rapport de l’INSEE indique : « Depuis
1999 l’ensemble des mesures nouvelles prises en matière de prélèvements
obligatoires ont ainsi réduit les recettes publiques de près de 3 point de PIB
[…] A titre d’illustration, en l’absence de baisses de prélèvements, la dette
publique serait environ 20 point de PIB plus faible aujourd’hui qu’elle ne
l’est, générant ainsi une économie annuelle de charges d’intérêts de 0,5 points
de PIB. » ! Et
l’explosion de la crise a poussé ce soutien au capitalisme à une échelle
inconnue auparavant : sauvetage et renflouement des banques, subventions à
l’industrie automobile, baisse de charges et d’impôts pour de multiples
secteurs…
L’exemple d’états se trouvant
aujourd’hui au bord de la banqueroute démontre clairement le caractère
insoutenable de cette stratégie. Ce mouvement d’accroissement continu de la
dette publique, qui accompagne les tentatives récurrentes de dépasser les
obstacles à l’accumulation du capital, finit à terme par en ériger de nouveaux
tout aussi insurmontables. La crise de la dette souveraine qui sévit depuis
deux ans déjà en Europe, et qui, toute proportion gardée, rattrape actuellement
les États-Unis, achève de démontrer que c’est le mode de production capitaliste
dans son ensemble qui fait faillite. Et face à cela, la seule revendication
véritablement révolutionnaire est celle de l’annulation de la dette publique.
Le
« plan d’aide à la Grèce » : Sarkozy et Merkel au secours des
banques françaises et allemandes
La
crise de la dette grecque continue de tétaniser l’Europe ainsi que de faire
planer une ombre menaçante sur l’ensemble de l’économie mondiale,
particulièrement sur le système bancaire, et cela en dépit du scandaleux plan
de sauvetage entériné courant juillet. Si la bourgeoisie allemande a semblé
plus encline que la bourgeoisie française à « faire participer le
privé » – cela sans doute parce que le capitalisme bancaire français,
extrêmement concentré et constitué de certaines des plus grosses banques
mondiales, a davantage de poids politique que son homologue allemand –, il est
un point fondamental sur lequel Sarkozy et Merkel se sont parfaitement
entendus : si plan de sauvetage de la Grèce il devait y avoir, celui ci
devait être un plan de sauvetage des créanciers de la Grèce ! Ce n’est pas
la trompeuse « participation volontaire » des investisseurs qui
suffira à masquer la nature exacte de ce plan de sauvetage : un hold-up au profit des banques !
Voilà
ce qu’en disait un économiste dans une tribune du Monde (15/08/2011) : « L'accord obtenu à Bruxelles pourrait difficilement être plus
défavorable pour le contribuable, la décote sur les créances grecques s'élevant
déjà à près de 50 % [La décote étant la perte de valeur pour les
capitalistes effectivement mesurée à travers le prix extrêmement réduit auquel
s’échangent aujourd’hui ces titres sur les marchés financiers]! Outre la possibilité d'échanger leurs
anciens titres contre des nouveaux, les investisseurs privés, eux, profitent
également des nouvelles garanties du Fonds européen de stabilité financière
(FESF). Étant donné que l'État grec reste endetté à hauteur de plus de 130 % de
son produit intérieur brut (PIB), une nouvelle réduction [décote, ndlr] nettement plus draconienne est inéluctable
à moyen terme - laquelle sera intégralement répercutée sur l'impôt. Les
créanciers privés ne l'ignorent pas non plus et prendront part à la
restructuration "sur la base du volontariat". La participation du
secteur privé s'avère donc être une duperie, et ledit plan de sauvetage est
avant tout un cadeau royal aux banquiers et autres détenteurs de dette grecque.
Les commentaires de Nicolas Sarkozy, qui a vu dans l'accord décroché à
Bruxelles le premier pas vers un gouvernement économique européen, étonnent si
l'on considère un volet politique de l'accord particulièrement
déshonorant : les aides publiques en faveur de la Grèce - dont le montant
total pourrait s'élever à 200 milliards d'euros - tomberont pour l'essentiel
dans l'escarcelle des 5 % de familles les plus fortunées du pays (on sait
qu'aux États-Unis comme partout dans le monde, les 5 % de familles les plus
argentées possèdent quelque 70 % des capitaux financiers). La socialisation de
la dette grecque équivaut donc à un généreux transfert au profit des nantis. ».
Ces
dernières semaines, la situation prend même une tournure grotesque depuis que
la Finlande exige une garantie en capital pour sa contribution au plan d’aide.
Si d’aventure cette revendication était satisfaite, ce qui ne manquerait pas de
faire surgir la même revendication de la part d’autres pays, comme le constate
amèrement un éditorial du Monde
(30/08/2011), « on aboutirait à ce
paradoxe : pour être secourue, la Grèce devra débourser à hauteur de
l'aide qui lui est promise. Autant dire que le plan de sauvetage grec
serait mort-né.»
La Grèce ne pourra
rembourser, l’Europe menace d’imploser
Cependant,
même bien vivant, cet accord ne résout rien. Il ne fait que transférer encore
une fois la charge de l’inévitable restructuration de la dette du secteur privé
au secteur public, des capitalistes aux travailleurs. Car quelqu’un devra
nécessairement payer en plus des Grecs : « Les chiffres grecs sont effrayants. En 2009, le déficit public a
atteint 15,5% du PIB et la dette 127,8% du PIB. En 2011, le déficit sera ramené
à 7,9%, mais la dette va continuer son envolée à 152,6% (environ 350 milliards
d’euros). Un déficit en grande partie dû au paiement des intérêts de la
dette : le déficit « primaire » [déficit n’intégrant pas les montants
consacrés au remboursement des intérêts sur la dette, ndlr] ne sera en effet que de 1,5%. En clair, l’austérité ne fait que
commencer. Il faudra au moins vingt ans pour que la Grèce ramène sa dette
publique à 60% du PIB, et encore, à condition de dégager un excédent budgétaire
primaire annuel compris entre 8,4% et 14,5% du PIB, en fonction du scénario de
croissance retenu, selon une étude du centre de réflexion économique Bruegel.
Mission impossible selon ses auteurs : “Cela implique de consacrer
entre un cinquième et un tiers des impôts au remboursement de la dette
publique. Au cours des cinquante dernières années, aucun pays de l’OCDE, sauf
la Norvège grâce à ses revenus pétroliers, n’a dégagé de façon permanente un
surplus primaire de plus de 6% du PIB.“ Même
si la Grèce restaure sa compétitivité, même si la croissance est au
rendez-vous, l’horizon paraît définitivement bouché. » (Libération 28/02/2011). Et dire qu’en
plus la croissance n’est pas franchement au rendez-vous !
En fin
de compte, pour les impérialismes européens, le coût d’un maintien de la Grèce
dans la zone euro paraît de plus en plus lourd à porter et contribue à
exacerber leurs rivalités, en particulier celle opposant les impérialismes
français et allemand, chacun cherchant à reporter au maximum le paiement de l’ardoise
grecque sur les épaules de ses concurrents. A terme, derrière la volonté
unanime de saigner le prolétariat grec et de secourir les banques, les tensions
croissantes entre les différents impérialismes européens prendront une tournure
similaire à celles mettant aux prises les capitalistes individuels en période
de crise selon un processus décrit de manière impitoyable par Marx dans le Capital :
« Tant que tout va bien, la concurrence […]
joue pratiquement le rôle d’une amicale de la classe capitaliste :
celle-ci se répartit collectivement le butin commun proportionnellement à la
mise de chacun. Mais dès qu’il ne s’agit plus de partager les bénéfices mais
les pertes, chacun cherche autant que possible à réduire sa quote-part et à la
mettre sur le dos du voisin. Pour la classe capitaliste, la perte est
inévitable. Mais savoir quelle part chaque individu en supportera, si même il
doit en prendre sa part, c’est alors affaire de force et de ruse, et la
concurrence se mue en combat de frères ennemis ».
Un tel
combat entre « frères ennemis », pour savoir quelle part chaque
impérialisme supportera des pertes inévitables liées à la dette grecque ne peut
qu’aboutir à une dislocation de la zone euro, d’autant que d’autres pays, comme
une chaîne de dominos, s’apprêtent à connaître la même descente aux enfers que
la Grèce, ainsi qu’en témoigne la nouvelle dégradation des notes espagnole et
italienne par les agences de notations.
Les banques à l’agonie…
La
question de la dette publique est intimement liée à celle des banques. A la
fois parce que les banques sont les premiers acheteurs de ces dettes publiques
– les enchères à travers lesquelles les états émettent leurs titres de dette
étant réservées à ces conglomérats bancaires (20 au total en ce qui concerne la
France) qui se chargent ensuite de les revendre sur le marché secondaire, mais
aussi parce l’explosion de ces niveaux d’endettement public est la conséquence
directe du sauvetage de ces banques par les états depuis 2008 : « Entre le dernier trimestre de 2008 et
fin 2010, la plus grande part de l'aide aux banques européennes a pris la forme
de garanties, soit 757 milliards d'euros, ou encore 61% du total des aides,
a-t-il indiqué [Joaquin Almunia, de la Commission
Européenne, ndlr]. Les injections de capital ont représenté 303 milliards
d'euros, les mesures de soutien aux actifs fragilisés 104 milliards et les
mesures de liquidité 77 milliards, a-t-il précisé. Les banques du Royaume-Uni,
de France et d'Allemagne ont reçu 60% du total de cette aide. » (AFP,
04/10/2011)
Dans
une espèce de sombre remake de 2008, les banques se retrouvent aujourd’hui au
cœur de la tourmente comme l’illustre au plus au point la faillite de Dexia.
Après s’être goinfrées de toutes sortes d’actifs pourris assis sur des prêts
immobiliers notamment, les banques ont été renflouées par les États et les
banques centrales. A présent, les voilà gorgées des dettes qu’ont contractées
ces mêmes États afin de faire face à la crise, et donc, pour partie, afin de
sauver leurs créanciers actuels ! Et maintenant que certains de ces États
semblent acculés au défaut de paiement, les banques apparaissent à nouveau
comme la pièce essentielle du mode de production capitaliste qui menace de
rompre, ce qui ne manquerait pas d’accélérer et d’amplifier la récession se
profilant.
Depuis
le début de l’été, les banques subissent les foudres de la bourse. Ainsi, les
cours de la Société Générale, de BNP-Paribas et du Crédit Agricole, qui font
partie des plus grandes banques mondiales, se sont effondrés de respectivement
56%, 60%, et 57% depuis juillet. De partout les appels à la recapitalisation
des banques européennes surgissent. De partout, sauf d’Europe bien sûr. Car
celle-ci est dans un déni de réalité. Les « stress tests » organisés
au printemps, les seconds, beaucoup plus stricts nous avait-on dit, sont
parties intégrantes de cette mascarade, en sous-évaluant les besoins de
capitaux. Il y a une raison à cet aveuglement. Seuls les états seraient en
mesure d’apporter ces fonds propres et ils n’en ont tout simplement pas les
moyens, tout comme ils n’ont plus véritablement les moyens de renflouer la
Grèce. Il n’y a guère que le flot continu de liquidités apportées par les
banques centrales (500 milliards quotidiennement selon une dépêche Reuters du 4
octobre) qui permette aux banques de limiter la casse. Mais sûrement pas de
guérir. Et derrière les banques, c’est toute l’activité économique qui est
menacée par une contraction brutale du crédit.
Que les
banques soient à nouveau au centre de la crise n’est pas anodin. Les banques
constituent de gigantesques sociétés qui concentrent entre leurs mains une
quantité astronomique de capitaux. En cela, elles sont le rouage fondamental du
capitalisme qui permet d’abreuver les différents secteurs en crédit et de
réallouer les excédents financiers des uns vers les besoins financiers des
autres. Mais il s’agit surtout d’un parasitisme qui absorbe une part
disproportionnée des profits et dictent des taux de rentabilité très élevés,
asphyxiant littéralement l’activité réelle.
Face à
cette situation, le mot d’ordre d’annulation des dettes ne se suffit pas à
lui-même. Il doit impérativement se doubler de celui de l’expropriation des
banques et de l’étatisation du système de crédit pour en finir avec ce
gigantesque parasitisme.
Or une
telle perspective est indissociable de la question du pouvoir, et de quelle
classe doit le détenir, question fondamentale mise en avant par Trotsky dans la
partie du Programme de transition consacrée à l’expropriation des
banques :
« Seules, l’expropriation des banques
privées et la concentration de tout le système de crédit entre les mains de
l’État mettront à disposition de celui-ci les moyens nécessaires réels,
c’est-à-dire matériels et non pas seulement fictifs et bureaucratiques, pour la
planification économique. […] Cependant, l’étatisation des banques ne donnera
ces résultats favorables que si le pouvoir d’État passe lui-même des mains des exploiteurs aux mains des travailleurs ».
… les gouvernements
bourgeois à l’offensive
Terrifiés
d’une part à l’idée de voir les pourvoyeurs de fonds du marché se détourner
d’eux ou la note de leur dette abaissée – les deux s’auto-entretenant –, et
conscients de la charge écrasante que constituent de tels volumes de dettes,
les gouvernements européens rivalisent de coupes budgétaires. Aux États-Unis
aussi, à l’issue d’une bataille politique intense, Républicains et Démocrates
viennent de parvenir à un accord concernant au moins 2 400 milliards de
dollars de « réduction de déficit » au cours des dix prochaines
années. Il s’agit là, répétons-le, du plus grand « plan d’austérité »
de toute l’histoire.
Il faut
d’emblée souligner qu’il n’est absolument pas question d’une quelconque
« dictature » des marchés financiers, c'est-à-dire d’une sorte
d’autonomie et de toute puissance du système financier qui serait en mesure « d'interdire toute politique autre que celle de l'austérité », comme l’affirme Mélenchon (Le Monde 23/08/2011) ! La seule chose qui interdit tout autre
politique, c’est le capitalisme, la loi du profit. Laisser entendre que
Sarkozy, Merkel et consorts – tenus en joue par une horde de spéculateurs
sanguinaires – n’ont pas d’autres choix que la rigueur est une bien basse
mystification. Qui a décidé de sauver à maintes reprises les plus grands
généraux de cette prétendue junte financière ? Qui a encore décidé de les
mettre à l’abri de toute restructuration de la dette grecque ? Avec qui
ceux-ci dînaient-ils le soir du 6 mai 2007 au Fouquet’s ?
Cela ne remet pas en cause l’idée que les intérêts et les méthodes des uns et
des autres peuvent parfois diverger à la marge. Mais dans les circonstances
présentes, gouvernements bourgeois et banquiers partagent bien davantage
d’objectifs que l’inverse. Et en premier lieu, celui de faire payer cette crise
aux masses. Alors vouloir opposer les gouvernements et les marchés financiers
relève ou d’une méconnaissance crasse de la réalité ou bien d’une funeste
stratégie de confusion.
En
somme, l’accord sur la Grèce n’est-il pas justement la démonstration éclatante
que les états bourgeois européens, la France et l’Allemagne en tête, refuseront
jusqu’au bout de s’attaquer aux investisseurs et aux banques, c’est-à-dire de
mettre en cause les intérêts d’une minorité ? Mais qui pouvait en douter ?
Par contre, capitalistes et gouvernements bourgeois semblent plus que jamais
résolus à faire payer chèrement aux prolétariats la préservation hors de toute
atteinte de leurs privilèges en amplifiant et en démultipliant les attaques
contre les acquis sociaux et contre les conditions de travail et d’existence
des masses. « Massacre à la tronçonneuse » dans les budgets sociaux,
baisse des salaires nominaux (en France les ouvriers de la Fonderie du Poitou Aluminium filiale du groupe Montupet vont voir
leur salaire baisser de 25%), licenciements et fermetures d’usines de plus en
plus nombreux dans l’industrie, destruction du droit à la santé et à
l’éducation, augmentation des impôts et des taxes, mise au travail forcée des
chômeurs et autres « inactifs », partout dans le monde, voici les
perspectives qu’offre cette classe qui s’agrippe violemment à ses privilèges,
qui défend férocement ses intérêts.
La Grèce,
« berceau » de la barbarie du capitalisme agonisant
Mais
c’est encore vers la Grèce qu’il faut se tourner pour apercevoir ce qui attend
les prolétariats dans nombre de pays : un recul brutal de plusieurs
décennies en arrière, l’éradication pure et simple d’une kyrielle de conquêtes
ouvrières. Rien qu’en évoquant les dernières mesures prises le 21 septembre, on
perçoit cette régression sauvage imposée aux masses
grecques : « Les retraites
supérieures à 1200 euros par mois seront
réduites de 20 %. De même pour les retraites des fonctionnaires parties avant
55 ans, également diminuées. Trente mille fonctionnaires seront concernés par
un programme de "mise en réserve" cette année. A savoir qu'il leur
sera versé 60 % de leur salaire et qu'ils auront douze mois pour trouver un
nouvel emploi dans le secteur public, sous peine de perdre leur emploi. Le
seuil de non-imposition sera abaissé à 5 000 euros de revenu annuel, contre 8
000 euros, et même 12 000 avant juin. La nouvelle taxe sur l'immobilier,
hautement impopulaire dans un pays où 70 % des personnes sont propriétaires,
sera prolongée jusqu'en 2014. Elle devait à l'origine expirer l'an prochain.
Les réformes et les privatisations seront accélérées. Selon le correspondant du
Monde à Athènes, ce plan prévoyait
aussi une augmentation de la taxe sur le fioul domestique. Les salaires de
milliers de fonctionnaires devaient également être diminués. » (Le
Monde 21/09/2011). Cela ne fait que rappeler la détermination infaillible
de la bourgeoisie à écraser et à exploiter les masses pour sauver le
capitalisme qui, il faut le redire, n’a pour seules limites que la capacité de
résistance des masses elles-mêmes. Rien ne pourra s’y substituer.
Cette
capacité de résistance des masses est elle-même liée à sa capacité à réunir des
conditions politiques : imposer la réalisation du front unique de ses organisations, imposer la rupture de
ses dirigeants avec la bourgeoisie et ses gouvernements. C’est à partir de là
que pourra se dégager la seule issue réelle à la crise pour le
prolétariat : en finir avec le capitalisme et pour cela établir son propre
pouvoir.
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